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Archive journalière du 6 jan 2010

Sur la théorie du moment – Explorer le possible / entretien de Sandrine Deulceux avec Remi Hess / Chimères 71

Sandrine Deulceux Vous venez de faire paraître trois livres importants qui portent, ensemble, une cohérence. Les deux premiers sont d’Henri Lefebvre. Ce sont des rééditions de livres épuisés depuis des années. Le dernier est de vous. Vous y remettez à l’honneur la théorie des moments, comme pensée du possible. Cette démarche apparaît à contre-courant par rapport au discours ambiant sur la crise. Ils portent une espérance, je dirai un optimisme. Avec ce retour à Henri Lefebvre, pourquoi nous proposez-vous de renouer avec la pensée du possible ?

Remi Hess Pour moi, il ne s’agit pas d’un retour, puisque H. Lefebvre accompagne mon travail depuis 40 ans. A côté d’autres penseurs comme Georges Lapassade et René Lourau, mais aussi Gérard Althabe, Jean Oury et quelques autres, qui stimulent mon action, je me suis construit un « moment Lefebvre ». Je le réactive en périodes de déprime, car H. Lefebvre, et j’essaie de le montrer aujourd’hui, a produit une pensée du possible, à côté de celle d’Ernst Bloch et de son Principe espérance.

Effectivement, dans la préface qu’elle a faite à votre ouvrage, Gabriele Weigand, connue depuis trente ans comme la pédagogue institutionnaliste allemande, présente un programme d’études lefebvriennes que vous conduisez ensemble, et qui est très impressionnant. Avant de revenir sur ce programme, il me semblerait important que vous nous parliez de la théorie des moments, thème de votre livre, et thématique très présente dans La somme et le reste.

H. Lefebvre (1901-1991) explique dans la Somme et le reste (1959), publié après son exclusion du Parti, qu’il a hésité trente ans avant de publier sa théorie des moments, car il craignait qu’on ne le taxe d’idéalisme, à l’intérieur du Parti communiste. Lefebvre a toujours était marxiste, mais être philosophe marxiste, à l’intérieur du Parti, n’était pas sans poser quelques problèmes, car le Parti estimait que c’était au comité central à définir la pensée du Parti… Or, Lefebvre voulait, tout en étant militant, restait un philosophe quand il faisait de la philosophie, et réclamait donc une autonomie, un espace, un moment philosophique, sur lequel les politiques n’avaient pas à intervenir… Une lutte oppositionnelle sur cette question opposa très tôt Lefebvre aux dogmatiques, à l’intérieur du Parti : il supportait mal de devoir se censurer. Car, sur la théorie des moments, tout particulièrement, avant même sa lecture de Hegel et Marx, cette théorie lui tenait à cœur dès 1923, année où il écrit une Philosophie de la conscience, qui n’est toujours pas publiée.

Ainsi, son vécu du Parti a-t-il toujours été une tension sur la possibilité de vivre son moment philosophique ?

Oui. Et cela nous concerne, dans la mesure où beaucoup d’institutions se comportent aujourd’hui vis-à-vis des personnes, comme le Parti de cette époque : les dogmatiques sont partout, et l’on exige une adhésion totale à l’organisation. Cette idée se trouve déjà dans le Que faire ? de Lénine, en 1902, et il y a une parenté de cette posture avec celles de Taylor, au même moment, en ce qui concerne l’entreprise. Il faut s’aliéner à l’organisation. Lénine a besoin de « révolutionnaires professionnels », comme l’école d’aujourd’hui veut former des professionnels de la pédagogie, et avoir des élèves surimpliqués : on se lève à 6 h en campagne, prendre le bus de ramassage scolaire pour aller au collège, on rentre à 18 h avec des devoirs à faire. Une bonne partie de la société semble enthousiaste du « tout-école ». On est ainsi sûr que son enfant est bien encadré ! Dans les institutions totales, la personne est invitée à y travailler, s’y marier, y prendre ses loisirs, etc. Or, H. Lefebvre, lui, montre que l’homme de l’organisation est un être aliéné.

Aussi propose-t-il, pour travailler à sa désaliénation, de se construire dans une variété de « moments », et chaque moment a son territoire, sa temporalité, sa logique, sa communauté de référence ! Dans la Somme et le reste, il parle du moment de la philosophie, mais aussi du moment du jeu, de l’amour, du repos, de la justice… Dans votre ouvrage, il semble que vous voyez un lien entre cette théorie des moments et l’idée d’homme total, proposé par Marx dans les manuscrits de 1844 !

Marx conçoit un homme qui pourrait développer ses possibilités, tant dans le domaine manuel qu’intellectuel ou artistique. Effectivement, il a l’idée de moments. Il défend l’idée que travailler trois heures par jour est suffisant pour la personne. Elle a autre chose à faire que de travailler à la chaîne, même si cette activité est alors nécessaire pour la production. Marx, et Lefebvre à sa suite, conçoivent un modèle de construction de la personne qui se trouve totalement à l’opposé de ce que nous propose aujourd’hui notre président : travailler plus pour gagner plus. Marx et Lefebvre proposent de travailler moins pour vivre d’autres moments. Leur pensée me semble plus attractive que celle du tout travail, même si le travail semble être un moment important dans la construction de soi !

Vous êtes un créateur de moments. Comment cela se passe-t-il l’invention d’un moment ?

Entrer dans un moment est une manière de donner forme au flux héraclitéen du quotidien. Dans le quotidien, les situations se vivent sur le mode de la dispersion et de la dissociation. J’ai mille choses à faire. Cela va dans tous les sens… Tel un fleuve, le quotidien m’emporte. Lefebvre propose de faire une critique du quotidien et d’en faire surgir des moments. Le moment philosophique, le moment de la peinture ou le moment de l’amour ne naissent pas de rien. Dans son enfance, on a été confronté à une situation, puis à une autre. On les a critiquées. On les a construites comme expérience. On a pu s’appuyer sur cette construction un jour, où une situation proche s’est représentée. On s’est appuyé sur la construction de cette expérience pour vivre la nouvelle situation. Ainsi se forme un moment. Progressivement, on étaye son moment de l’expérience des hommes qui nous ont précédés. Ainsi, le philosophe construit son moment, en lisant les maîtres qui l’ont précédé. Le peintre en herbe visite des musées, rencontre l’histoire de la peinture… Dans ce travail, parti d’une expérience dans l’ici et maintenant, on fait un détour par le passé pour revenir au présent et se penser un futur du moment. On décide de peindre, de trouver un lieu pour le faire : l’atelier, etc. Chaque moment a, en effet, besoin d’un dispositif pour s’épanouir. Un bon lit aide à construire son moment du repos.

Les moments peuvent se construire dans la vie concrète, l’exercice d’une pratique manuelle, d’une activité intellectuelle ou d’un mode de production d’œuvres d’art… Chaque moment a une inscription différente dans la vie sociale (l’atelier pour le peintre, le bureau pour l’écrivain, la cuisine pour le moment du repas). Cette inscription technique se double d’une entrée dans une communauté de référence. Si je vous entends bien, cette communauté de référence est faite de personnes qui nous ont précédés.

Oui, mais pas seulement. Pour chaque moment, je crée une communauté de référence différente. Si je milite sur le plan politique ou syndical, ce sont les camarades qui partagent avec moi cette appartenance, qui vont constituer une bonne partie de cette communauté ; mais si, parallèlement, je développe une activité de footballeur, ces camarades du syndicats ne formeront plus ma communauté de référence. Sur le terrain du sport, j’ai un autre groupe de référence que sur le terrain de la lutte politique, ou sur celui de mon activité de peintre. Pour répondre à ta question, on voit qu’une communauté de référence se compose non seulement de personnes du passé du moment, mais aussi de personnes du présent du moment. J’ai même une conception prospective : je pense que l’on peut s’associer des plus jeunes dans la construction d’un moment. Il y a donc dans la communauté de référence des vivants et des morts, mais aussi des personnes à naître ! Car le moment survit aux personnes…

Votre concept de communauté de référence est composée de personnes qui partagent avec vous un moment. Y a-t-il un rapport entre ce concept et la notion de communauté de pratique ?

Disons que pour les moments intellectuels, la communauté de référence est l’ensemble des personnes et des œuvres sur lesquelles je m’appuie pour penser. Si je travaille mon rapport au jardinage, ma communauté de référence est une communauté de praticiens, notamment mes amis qui entretiennent un jardin dans mon village ou ailleurs. Mais même sur le terrain de la philosophie, la communauté de référence est constituée de praticiens.

Le fait que votre communauté soit virtuelle, qu’elle rassemble des morts, des vivants et des personnes à naître, vous percevez une temporalité du moment, sur la longue durée. Le moment s’inscrit dans l’historicité.

Question délicate. Le moment a une épaisseur temporelle, mais aussi une surface. Le moment n’est pas permanent. Il y a des moments qui sont forts, à certaines périodes historiques, et disparaissent soudain, pour réapparaître : sorte d’éternel retour, disait Nietzsche ! Ainsi, j’ai étudié les pratiques de danse de couple, depuis le moyen âge. C’est une pratique qui est très vivante à la Renaissance, disparaît presque au XVII° siècle, puis revient, pour se transformer en valsomanie au XIX°, en tangomanie aujourd’hui ! Disons qu’il y a un continuum du moment, dans lequel il y a des flux et des reflux. La Révolution m’apparaît comme un moment significatif, de ce point de vue. On pointe sa présence en 1789, 1830, 1848, 1917, 1968. Cependant, le fait qu’elle ne soit pas là, constamment, peut faire croire à certains que le temps des révolutions est passé. C’était le discours d’Alain Touraine à Nanterre en 1967. H. Lefebvre, lui, avec sa théorie des moments, supposait qu’un retour du grand soir n’était pas impossible, probable, même, un jour ou l’autre. Son livre sur la Proclamation de la commune fut très fort en 1965, pour contrecarrer le discours des sociologues de l’action !

Je sens que l’on est passé du moment comme forme existentielle et constitutive de la personne, au moment, comme forme historique et sociale. J’ai envie de poser deux questions : le moment est-il personnel ou social ? Et puis, ce rapport du moment à l’historicité ! Peut-on aller un peu plus loin dans cette direction ?

Le moment est un élément constitutif de la personnalité. En même temps, il est social, sociétal. Il est groupal, du fait de la communauté de référence, mais il est aussi sociétal. Les images de l’amour surplombent notre société entière. Quand on tient un mec ou une fille dans ses bras, on est surdéterminé dans sa pratique de l’amour par des images qui nous viennent de loin (et dans le désordre). Il y a l’amour courtois, l’amour romantique, l’amour au cinéma : ces images se bousculent dans notre tête et dans celle de l’être aimé pour instituer ensemble la scène de ce moment… Dans l’entre-deux du moment de l’amour participent donc des dimensions groupales, sociales, des images socio-historiques. Plus la société se développe, plus elle s’organise pour répondre au besoin de construire les moments. Le moment du domestique est soutenu pour les entreprises de fabrication de matériaux, de bricolage, etc. Le moment de la maison ou du repas donne lieu à une mise au travail de populations nombreuses. On parle de secteurs : l’agro-alimentaire, par exemple. Casser la croûte, c’est au niveau de la personne ; mais sur le plan sociétal, cela s’associe à une industrie, des circuits de distribution…

Sur radio libertaire, dans l’émission Zones d’attraction qui vous était consacrée, à propos de la sortie de ces ouvrages, vous avez bien expliqué ce que vous venez de dire, insistant sur l’apport d’Henri Lefebvre à la construction de cette théorie, mais j’ai regretté que vous ne parliez que brièvement de votre apport personnel à la théorie des moments. Dans votre livre, une très grosse partie est donnée à lire, concernant une méthode que vous pratiquez pour construire à la fois vos moments et vos communautés de référence. Pouvez-vous développer, pour les lecteurs de Chimères, votre conception assez transversaliste, donc guatarrienne de cette théorie ?

Comme vous le savez, je me suis investi dans le mouvement de l’analyse institutionnelle dès 1968. J’étais étudiant à Nanterre en 1967-68, et j’ai eu comme professeur H. Lefebvre, R. Lourau, J. Baudrillard… R. Lourau m’a fait lire Félix Guattari très tôt, et j’ai connu Psychanalyse et transversalité à sa parution (1972). Auparavant, j’avais déjà lu des textes de Guattari dans différentes revues. J’ai très vite articulé théorie des moments et transversalité. Je suis conquis par la pertinence des concepts de groupe-objet et groupe-sujet. Je fais un lien entre communauté de référence et la théorie des groupes de F. Guattari. C’est-à-dire que je pense, comme F. Guattari, que certains groupes-objets peuvent se mettre au travail et, en explicitant leur transversalité, devenir des groupes sujets. Pour chacun de mes moments, il existe donc une communauté de référence. Celle-ci est implicite. Le jour où je veux devenir peintre, la communauté des peintres est déjà là. Mais pour moi, c’est un groupe objet. Comment faire vivre ce groupe comme groupe-sujet ? Pour moi ? et pour les autres ? C’est la question que je me pose, sans privilégier un moment plutôt qu’un autre ! Je ne fais pas une hiérarchie dans mes moments. J’accorde autant d’importance au moment de l’amour qu’au moment de la philosophie, ou au moment d’intervention sociale. Justement pour préserver une transversalité active, ne pas risquer de retomber dans l’imposition d’un moment total par les institutions à visée totalitaire.

Vous refusez, comme Lefebvre, de faire d’un moment un absolu !

C’est cela. J’essaie de faire de ma vie un jardin avec plusieurs mondes que je respecte les uns autant que les autres, sans hiérarchisation spatiale ou d’intensité…

Quand on fait d’un moment un absolu, on détruit sa transversalité. C’est ce que vous dites. D’où un effort pour passer d’un moment à un autre dans les registres variés que permet l’horizon de l’homme total. Peut-on revenir au passage, que vous préconisez, des communautés de référence de l’objet au sujet ?

Oui, très volontiers. Prenons l’exemple de ce dialogue que nous construisons. Au fil de nos échanges, je fais émerger tout doucement ma communauté de référence. J’introduis H. Lefebvre, R. Lourau, G. Lapassade, F. Guattari. Cette évocation de noms différents renvoie à des textes, mais aussi à des conceptions pratiques du monde : des modes d’intervention. Je tisse une toile, que mes lecteurs vont pouvoir utiliser pour dire : « Ah, il cite F. Guattari ! Moi, aussi, je l’utilise ainsi, mais je l’avais mal explicité. Il le dit mieux que moi ! ». Ou le contraire : quelqu’un, en me lisant, va pouvoir se dire : « il n’utilise pas Mille Plateaux, alors que cela serait maintenant opportun ». L’énoncé dynamique de sa communauté de référence (ce n’est pas une bibliographie froide qui a l’avantage de la photographie à un moment donné, mais passe à côté du rapport à, de la relation que l’on entretient à ces membres de la communauté), permet le travail de l’analyse de l’implication. Le lecteur va se dire : « d’où parle-t-il ? Ah oui. Il est situé dans un espace dont la transversalité, la traversalité peut apparaître ! ».

Votre originalité pour accomplir ce travail, c’est d’écrire un journal des moments. G. Lapassade ou F. Guattari étaient, dans leur mode d’intervention, très paroliques. Vous, vous passez par l’écrit d’un journal des moments. Que pouvez-vous nous dire sur cette pratique qui vous occupe depuis longtemps ?

Dans ma biographie, l’idée vient de ma famille. Ma mère, Claire (1912-1998) était diariste. On l’a découvert quelques semaines avant sa mort, en rangeant un placard. Elle a tenu des journaux entre 1925 et 1995. L’idée lui a été donnée, lors d’un voyage au Danemark avec un groupe de jeunes, par un adulte de l’encadrement. Elle a écrit son journal de voyage. Ensuite, alors qu’elle avait quitté l’école à quinze ans, elle a trouvé un article de journal, invitant à écrire un journal de ses lectures. Elle l’a découpé et s’est mise à écrire son journal de lecture. Cela lui a permis d’élargir le champ de ses journaux. Elle les a gardés pour elle… Par contre, elle était une grande correspondancière. Elle écrivait donc aussi pour l’autre, notamment son amie, ma marraine, qui vivait à 300 km d’elle. Elles se sont échangés des lettres chaque semaine durant 60 ans…. L’influence familiale sur la pratique du journal était nette aussi du côté de mon père, puisque mon grand père avait écrit des journaux qu’il avait diffusés. Lui, il utilisait le journal comme témoignage, lors des guerres (1914-18 ; 1939-1947), avec pour idée de diffuser ses textes à ses concitoyens qui avaient fui la ville de Reims bombardée. Lui, étant obligé de rester, raconta la vie d’une communauté de 2000 personnes restés dans les ruines d’une ville bombardée chaque jour, durant quatre ans et demi… Paul avait inventé le journal comme outil de communication différé, pour les membres d’une communauté, sa communauté de référence ! Dans ce contexte, ma mère m’invita à rédiger des journaux, notamment un journal de voyage en 1964. J’avais dix-sept ans. Depuis, j’ai pratiqué la technique du journal. J’ai écrit un journal d’étudiant, puis des journaux professionnels. Progressivement, j’ai élargi cette pratique vers le journal de recherche, le journal de ma maison, du jardin, de mes activités artistiques…

Votre originalité a été de diffuser vos journaux à ce que vous définissez comme vos communautés de référence.

Oui. J’ai diffusé mon journal du lycée (en 1982-83, j’étais professeur de lycée à Drancy, dans le 93), à mes collègues, à mes élèves, au personnel administratif de l’établissement. Cela a foutu une merde incroyable !

C’était une forme d’intervention, pour changer l’institution !

Oui. Car cette technique du journal que j’avais hérité de ma famille, je l’avais retrouvée, grâce à Raymond Fonvieille, animateur avec Fernand Oury du mouvement de la pédagogie institutionnelle, comme une technique déjà présente dans le mouvement Freinet. Lui, R. Fonvieille, avait tenu son journal de 1947 à 1994, année où je l’ai rencontré… On s’est reconnu immédiatement comme membres de cette communauté des diaristes, ces gens qui pratiquent la technique du journal pour observer, analyser, changer leur quotidien, car depuis ma rencontre avec H. Lefebvre, je voyais dans le journal une technique de critique de la vie quotidienne, pour y déceler des possibles, et travailler à mettre en branle le possible !

H. Lefebvre lui-même n’a pas tenu de journaux.

Très peu. Il parle de carnets de terrain, dans Du rural à l’urbain, mais on ne les a pas retrouvés…

Donc cette idée du journal, comme outil pour critiquer sa vie quotidienne et constituer progressivement ses communautés de référence, moment par moment, en leur distribuant ces journaux, c’est une idée à vous !

Oui. J’ai mixé les influences familiales et celles des sociologues et pédagogues institutionnalistes pour donner cette technique du journal des moments… Jusqu’en 1983, je ne tenais qu’un seul journal, mais depuis 25 ans, je tiens un journal par moment, que je tente de construire. Longtemps, j’ai eu 15 carnets ouverts. Et puis, avec l’âge, cela s’est diversifié : aujourd’hui, j’en suis à 60 journaux. J’ai une armoire à journaux, et le matin en me levant, je me dis : « Sur quoi vais-je écrire aujourd’hui ? ». Et je choisis six ou sept carnets que je mets dans une musette, que je porte avec moi durant toute la journée. Dès que j’ai un moment d’ennui à la fac, dans le métro, dans un espace où il faut attendre, j’écris les idées qui me sont venues dans la journée. Si je suis chez moi, comme aujourd’hui, je puis taper mon journal, directement sur mon ordinateur. J’aime bien écrire sur des carnets. Je les fais taper par des lecteurs nécessaires, des personnes qui participent d’une communauté de référence… Passer par l’autre est ici nécessaire, pour ne pas retoucher un journal qui vaut par sa spontanéité, le fait qu’il colle à l’événement.

Vous n’avez jamais tenu de journal intime. Vous écrivez toujours pour l’autre, l’autre de vos communautés de référence. Vous attendez de vos lecteurs un commentaire, une critique. Cela vous fait avancer.

Oui. Enfant, j’écrivais pour être lu par la famille, qui s’intéressait au voyage fait ici ou là. Mon premier journal a été tenu avec ma sœur, qui avait 16 mois de moins que moi. C’était lors d’un voyage en Allemagne. Mes parents, les autres enfants de la famille lisaient avec beaucoup d’intérêt nos aventures. Aujourd’hui, je fais lire mes journaux de recherche à des amis engagés comme moi sur un terrain. Je diffuse mes journaux de voyage aux personnes qui m’accueillent dans leur pays. J’ai un journal pédagogique, un journal de mes idée. Derrière, toujours une communauté différente de lecteurs.

Le journal d’Amiel avec ses 16500 pages, est souvent présenté comme le plus volumineux des journaux. Vous avez dépassé ce volume…

Certainement, cependant m’inscrire dans le livre des records n’a pas de sens pour moi.

Vous avez pourtant publié de très nombreux journaux. Dans votre livre, vous en livrez 4 nouveaux : celui du colloque Lefebvre en 2001. Vous y racontez l’organisation du colloque. Vous proposez aussi un journal du non-moment…

Oui. Pour expliquer la notion de moment, il me semble intéressant d’expliciter ce qui, dans le quotidien, n’est pas moment.

Les deux autres journaux illustrent l’entrée dans le moment, et l’idée de moment conçu… Le premier est votre entrée dans la peinture, et le second est votre méditation sur la conception de votre bibliothèque. Le premier est passionnant, car vous décidez un jour de devenir peintre, et l’on suit votre entrée dans cette nouvelle identité. Le second est une description minutieuse du chantier dans lequel vous vous trouvez de devoir donner une place aux 12 000 livres que vous avez accumulés, au cours de votre carrière d’écrivain, de directeur de collection, d’éditeur, d’enseignant…

Le journal d’un artiste clandestin est un effort pour suivre l’entrée dans le moment. Je rentre dans la peinture par la lecture des journaux de Dali, Delacroix… Je découvre Art et création de Jean Oury, le livre Outrage à la peinture de Sarah Walden… C’est après m’être imprégné de peintres qui écrivent, que survient le moment de l’entrée dans la technique. Suivre minutieusement l’entrée dans un moment me semble original. Cela montre que lorsque l’on entre dans un nouveau moment, la tenue d’un journal permet de conscientiser ce moment. On devient sujet du mouvement qui vous porte… Le second est un effort pour concevoir la bibliothèque comme un moment : il faut penser l’espace, le rangement. Comment classer les livres ? Durant deux mois d’été, je suis obligé de feuilleter mes livres, d’en faire une analyse… L’écriture du journal permet des retours en arrière. A quel moment ai-je découvert cet ouvrage ? Quel place a-t-il dans mon univers. Dans ce journal, je redécouvre Fourier, par exemple, mais aussi la Phénoménologie de l’esprit, de Hegel, et ses commentateurs. Chaque journal est aussi une méditation sur la place du moment que l’on décrit dans sa dialectique avec nos autres moments : l’aménagement de la maison, par exemple. Je range mes livres dans des caisses à champagne. Chaque caisse a une identité. Elle est placée sur un mur. Il y a celui de la philosophie, de la danse, de la sociologie, des beaux-arts, etc. J’écris ce journal en parallèle avec une activité de bricolage : c’est une époque où je rénove ma maison. J’essaie d’attribuer des espaces pour chaque moment. La théorie des moments est une manière de s’habiter soi-même. Je cherche alors à donner une base matérielle à mes moments… C’est utile de méditer sur cette restructuration de l’espace, qui est aussi un réaménagement de son univers psychique.

Nous n’avons pas parlé de la réédition du Droit à la ville… H. Lefebvre s’y pose la question de l’habiter, justement, qui n’a rien à voir avec le fait de se loger. Vous vous appropriez ce Droit à la ville, comme une manière du droit à s’habiter !

Oui. Le moment a une composante individuelle, une composante inter-individuelle (je négocie l’espace domestique avec les autres membres du groupe familial), groupale (je fais une place virtuelle à mes communautés de référence ; je pense à pouvoir les accueillir), organisationnelle, institutionnelle. Le moment est politique : il s’inscrit dans mon rapport à la cité. Si je ne pensais pas faire de ma bibliothèque un espace de travail de groupe, je m’y investirai moins. J’accueille dans ma bibliothèque des groupes de travail, d’écriture.

Votre ouvrage a une épaisseur existentielle. Vous avez produit ce texte sur dix ans. On sent une dynamique, un sens de la vie, qui se forme de ce travail de construction des moments. Les Allemands parlent de Bildung. Avec ces textes qui se composent, qui se tissent, vous donnez une forme à votre vie, tout au long de celle-ci. Vous prévoyez une suite à cet ouvrage. Elle est déjà bien annoncée, je crois.

Dans Henri Lefebvre et la pensée du possible, je travaille plus spécifiquement sur la construction de la personne. Dans la suite, en m’appuyant sur les pensées de G. Lapassade, de R. Lourau et J. Oury, je vais explorer la pensée du possible, dans son rapport à la dialectique institutionnelle et à la vie du collectif. Pour moi, la théorie des moments est politique. Elle articule le biographique, le vécu de la personne, et son étayage dans le groupal et l’institutionnel. Ce grand œuvre, dans lequel je me suis lancé, s’appuie toujours sur des journaux. Ceux-ci donnent de l’épaisseur au projet, de la profondeur de champ. Un effort se déploie sur la durée. Un horizon se dégage… Le journal permet de noter des intensités, mais aussi le flux plus monotone du quotidien. Ce travail est un effort de perlaboration, qui vise à dégager les possibles, pour soi, mais aussi pour l’autre, le groupe, le collectif.

Votre perspective tournée vers le possible s’enracine dans une démarche régresssive. Ainsi, vous vous reportez dans le passé. Vous lisez des ouvrages qui montrent le continuum du journal, comme pratique sous la Révolution française. Votre chapitre sur Marc-Antoine Jullien est significative de votre rapport à la méthode régressive-progressive…

Oui. Je m’interroge sur cette tradition d’écriture du journal pour l’autre. D’où vient-elle ? Je suis heureux de découvrir que je ne suis pas un pionnier, que mon moment du journal a aussi été une pratique avant moi : à l’époque de Montaigne, de Robespierre, d’auteurs plus proches de nous l’ont pratiqué. Pourquoi ? Comment ? Ce qui m’intéresse dans cette tradition, ce n’est pas le mouvement du journal intime, mais plutôt ces pratiques d’écriture de journaux d’intervenants sociaux qui pratiquaient le journal comme méthode de constitution de groupes-sujets.

Vous évoquez souvent G. Lapassade et R. Lourau. Quel lien y a-t-il entre la pensée d’H. Lefebvre et les sociologues de l’analyse institutionnelle ?

Cette question intéressante mériterait dix pages de réponse. Pour faire court, je dirai que H. Lefebvre écrit que l’analyse institutionnelle est l’actualisation de la dialectique aujourd’hui. Celui qui a le mieux tissé les liens entre H. Lefebvre, J.-P. Sartre, R. Lourau, G. Lapassade et moi, c’est Benyounès Bellagnech. Il a publié en 2008 un gros ouvrage sur Dialectique et pédagogie du possible. Ce texte fort montre la pertinence des journaux ou des quasi-journaux, pour structurer un groupe d’analyse institutionnelle, explorant la théorie des résidus : ce livre fait l’histoire du groupe des irrAiductibles… Ce livre de B. Bellagnech peut figurer dans une bibliographie lefebvrienne d’aujourd’hui. Pour moi, c’est un ouvrage de référence. B. Bellagnech fait partie de ma communauté de référence, concernant H. Lefebvre et l’analyse institutionnelle.

Parallèlement à ce chantier de la pensée du possible que vous nous donnez à découvrir aujourd’hui, pouvez-vous nous dire un mot du programme d’études lefebvriennes, que vous vous êtes donné avec Gabriele Weigand ?

Gabriele est une enseignante allemande qui a pratiqué, comme moi, la pédagogie institutionnelle en lycée. Nous avons fait beaucoup de terrain ensemble. Nous échangeons une correspondance régulière. J’ai publié son histoire de vie. Ensemble, nous avons écrit des livres sur l’analyse institutionnelle, la relation pédagogique. Aujourd’hui, elle est professeur d’université à Karlsruhe. Notre coopération se développe depuis 1985. Sur H. Lefebvre, nous voulons publier un ouvrage sur la Méthode régressive-progressive, un autre sur la Théorie des résidus. Ensuite, nous imaginons quelque chose sur Théorie et pratique… Ce chantier est ouvert à d’autres collaborateurs. Nous voulons profiter de l’intérêt porté à H. Lefebvre, aujourd’hui au niveau mondial (une cinquantaine de livres sont parus ces dix dernières années sur lui et son oeuvre), pour explorer les idées, qu’il a produites, tout au long des 68 livres publiés de son vivant. C’est un monde, cet homme ! Nous pratiquons H. Lefebvre, comme il a pu pratiquer Marx, Nietzsche, Hegel… Nous le confrontons à d’autres pensées. Surtout, nous essayons de puiser chez lui des concepts, qui nous paraissent opératoires pour changer le monde, dans le sens du possible.
Remi Hess – entretien avec Sandrine Deulceux
Sur la théorie du moment – Explorer le possible / 2009
Article à paraître dans Chimères n°71 Dedans-Dehors 2
Ecouter Zones d’attraction sur Remi Hess

Documentation : Université Paris 8, Sciences de l’Education, Psychanalyse… Base documentaire audio et vidéo numérique
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H. Lefebvre, la Somme et le reste (4° édition, Paris, Anthropos, diffusion économica, collection « Anthropologie », XXIV + 774 p., 37 euros, et H. Lefebvre, le Droit à la ville, Paris, Anthropos, X + 160 p., 14 euros.
R. Hess, Henri Lefebvre et la pensée du possible, théorie des moments et construction de la personne, Paris, Anthropos, 708 pages, 29 euros.
Benyounès Bellagnech, Dialectique et pédagogie du possible, Paris, Presses Universitaires de Sainte Gemme, 2008, 2 vol., 840 pages.
G. Weigand, la Passion pédagogique, récit de vie recueilli par R. Hess, Paris, Anthropos, 2007.




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