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Archive journalière du 29 déc 2009

Le bonheur de la nuit / Hélène Bessette

L’air ambiant est curieux. Peut-être irrespirable.
De la première à la dernière page.
Du premier au dernier jour.
La femme Oula plus ou moins mêlée d’Africain.
Jambes de gazelle.
Robe courte. Frange. Les « ça accroche » collés sur les joues.
L’âge ? Sans âge.
Ce genre de femme, cinquante pour cent des femmes, reste sans âge de vingt-trois à quarante ans.
A part ça. Assez gourde. Quelconque. Des crises d’hystérie. Frénétique.
Ce qui plaît. A Monsieur.
Nata. Natanaël diminué.
Très diminué.
Le papier. Bible. Est effacé dans le passé.
Maintenant, on en fait des cigarettes.
- La lettre ? dit la femme, quelle lettre ? on ne l’a pas reçue.
Dis, la lettre, tu l’as reçue ? où est-ce que tu l’as mise ?
Le téléphone ? coupé. C’était pas nous.
Ça n’a jamais sonné.
Dis, c’est toi qu’as répondu ? Au téléphone ?
C’était quand ?
Donc l’hystérie plaît. A Monsieur.
A Monsieur Nata. (laisser tomber « naël »)
Chaque minute de la vie s’écoule
s’écroule
A la recherche (Entreprise des Recherches)
des grandes Recherches.
D’un Monde à l’autre.
Recherche les sensations plus. Défendues.
Interdites. Etrangères.
Inconnues.
Un peu de neuf dans la sensation.
S’il vous plaît.
Réprouvées. Répréhensible. Sanctionnées.
Inavouables. Scandaleuses.
Avant tout le scandale.
Il va y avoir un scandale. Un beau petit scandale.
- Je suis habitué au scandale. Répond-il.
Répond Nata.
Répond Toto.
Chef de bande.
Celui qui domine. Qui en a un peu plus que les autres. Qui sait ce qu’il fait.
Voilà le problème modifié.
Personnage conscient.
Fou conscient.
Groupe clos. Bien enfermé. Avec chef.
Responsable.

Attention…
faites attention de qui vous parlez.
Monsieur Natanaël.
Portarait. Style Empire. Cadre désuet. Ovale.
Doré. Fané.
(ne pas laisser tomber Naël)
Mes Hommages respectueux.
il s’agit de quelqu’un d’honorablement connu.
Au patronyme archaïsant.
Monsieur Natanaël.
- Je suis habitué au scandale. Dit-il doucement.
Tendrement.
Enfin… le scandale.
Il met tout en oeuvre. Pour le scandale.
Jubilation profonde.
Moment délectable.
Monsieur non traumatisé par la crise d’hystérie.
- Quel spectacle. Dit le Personnel. Sévère et réprobateur.
- Enfin tout de même. Comme ça. Devant tout le monde.
A l’heure du déjeuner.
- Ce que c’est déplaisant.
Crises.
C’est une femme comme ça. Une femme à crises.
- Pas contente. Murmure Monsieur. Pas contente du tout.
Ronronne Nata de Natanaël. Amoureux soudain.
Malgré la rupture proche.
- Je divorce.
Voix décuplée. Rauque. Fulminante. A cause de la crise.
- Si tu veux. Répond-il froidement.
Froidement. D’une voix sèche et lointaine.
Car lui n’est pas en crise.
Lui. Bien entendu. Ignore les crises.
Il n’en a pas.
Donc le scandale est proche.
Le scandale de la rupture.
Consternation générale.
Les invités. Les domestiques. La famille.
Ainsi ils vont rompre.Ça ne plaît pas.
Ça ne plaît à personne.
On n’admet pas la rupture. La séparation des destinées. Les noeuds dénoués.
La liberté des vies.
Puis tout le monde parle à voix basse.
Les invités mêlés aux domestiques.
(c’est la République)
Mécontents. ils le font savoir.
- Oh…. bin…. il la trompe
- oh… bin… elle a un ami.

Scandale. Plusieurs. Un par jour. Par heure.
Monsieur, pourtant encore amoureux.
Amoureux de Madame. Malgré le drame latent.
Très excitante. Sa femme en crise.
Et : « Ils aiment ça ».
- Pas contente. Pas contente du tout.
Dit-il. Très froid. Voix lente et atténuée. Avec cette froideur qui accompagne le plaisir inavoué, dissimulé, caché.

Très froid.

Excitante madame.
Tandis que la que la jupe exiguë virevolte. Autour du sexe. Auréolé de vert.
Car elle tape du pied. Claque les portes. Crie.
Hurle.
Tout est à la mode. Le vert. Le sexe. Et son alliance de tissu rhowyl
Les disputes. Les hurlements.
et
les plaisirs cachés.
La mode
Ce matin
Dans Octobre roussi. Lumineux.
Monsieur. tant soit peu. Lave les vitres de son château.
On ne sait pourquoi. Tout le monde se le demande.
Les domestiques d’abord.
« Il ne fout jamais rien ».
La raison reste obscure.
Ce cette intempestive activité. Furie bénévole.
Pour le soleil éclatant dans l’eau des verroteries biseautées.
Ou bien il attend l’actrice.
Et l’attend de loin. Et de haut. Du haut du simili château. Du simili amour. De la simili femme.

On ne sait où on est.
Disons qu’il fait beau. Que la lumière d’un ciel fixe et limpide baigne le paysage. Les décors intérieurs. Les personnages.
Qu’un clocher scintille entre les feuillages éclaircis.
Que le Pasteur, cet homme au col dur et blanc, passe.
Salue bruyamment. Joyeusement.
En vue du Grand Mariage.
Prochain.
Car s’il y a rupture. Il y aura mariage.
On rit gaiement.
C’est l’histoire heureuse. Des gens heureux.
- ce qu’on va être heureux, dit Nata
et
- C’est le grand amour
et
- C’est une fille de famille
et
- On mettra un régisseur. On partira en Italie.
et
- Ce sera le voyage de Noces.
- Je terminerai ma vie avec une voix douce chantante
(après l’avoir si mal commencée)

Monsieur parle seul. On le sait. On avait prévenu d’avance. Ou se parle à lui-même. Serait-il double ?
Ou bien s’adresserait-il à l’homme d’Eglise ?

Voici l’actrice.
Les journalistes ont averti.
« Elle n’a pas d’argent » ‘Elle fait les hôtels » « Elle bat la semelle » « Elle est affolante dans un lit » « Elle a des maladies » Tu vas avoir un scandale »

Mais justement. Monsieur craint le contraire : ne pas avoir de scandale.
Aussi juge-t-il d’un bref coup d’oeil que Chérie est tout juste la personne qu’il lui faut.
Monsieur en toute circonstance garde son calme. Il connaît les journalistes depuis belle lurette, pour les avoir rencontrés depuis toujours sur les bancs de l’Eglise. (phrase classique)
Il ne répond pas « j’m'en fous »
Du moins aujourd’hui. Il a ses heures de vocabulaire épais. Et ce n’est pas l’heure. A cet instant c’est un raffiné du langage. Il n’émet que des sons venus de l’Antiquité grecque ou du Moyen Age.

Pour affirmer :
- Je suis habitué au scandale.
Puis il astique dans le soleil les verrières de sa Thébaïde
De sa Cythère
De cette chose antique et non classée
Patronnée par lui. Nata. Descendant des Natanaëls.
Depuis l’Empire. Sauf erreur.

L’ambiance décrite. Et quelles que soient les circonstances. N’entame en rien et n’ébranle en rien, le flegme tout britannique du nouveau
Personnage : l’actrice chérie.
L’indifférence la plus plate. La plus rectiligne. La plus muette.
La plus lourde qui soit. Une indifférence pesante.
Qui tranche – dans ces lieux passionnés.
La comédie jouée à son intention.
Les pantins masqués que sont des voisins de table.
Partie de colin-maillard improvisée.
(Les gens ne sont-ils pas déjà si mauvais. Pourquoi encore les transformer. Les mettre au pire. Avec ces masques. Ces masques de fous.
N’étaient-ils pas assez fous par leur nature ?
Non non non. Pas davantage. Je vous en prie.
Ne rendez pas plus horrible
Ce qui est déjà plein d’horreur)
Oui ou non avaient-ils des masques ?
Si fins. Si ténus.
Est-une erreur ? Ils n’avaient pas de masque.
Ils étaient dans leur expression vraie. sans feinte.
Sans fraude.
Faut-il dire « naturel » ? Est-il possible d’être « naturel » ?
Fut-ce un fugitif instant. Serait-ce bon ?
Etaient-ils réellement
masqués ?
Cette limite entre le vrai et le non-vrai. Si peu visible. Pas franche. Le vrai et le non-vrai. Si roche l’un de l’autre. Beaucoup plus que le vrai et le faux.
Il s’agit donc d’errer sur cette ligne périlleuse.
Divaguer du vrai vers le non-vrai vers le faux.
Aller-retour.
Que de moments divers entre les deux points extrêmes. Que d’éclairages différents. Que de lumières inattendues. Mêlées. Diffuses. ou confuses.
Tellement imperceptible la comédie.
Le comique.
Le rire.
Le rire incertain. Près des larmes.
Que fallait-il faire ?
Rire ou pleurer ?
Ils étaient donc masqués.
Cette comédie ouatée. Dans la brume. Avec acteurs fantomatiques et déformés
Est réelle,
Ces monstres (effrayants d’épouvante)
Sont réels
Si mal placés qu’on soit. Le jeu lugubre reste perceptible.
Dans la buée. Lambeaux informes.
Le songe dont on ne parvient pas à se souvenir.

Pourtant il y avait un songe.

Hélène Bessette
le Bonheur de la nuit / 1968-69
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