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Le rituel du concert et la question du sacr (3) / Renaud Tarlet / Deuxime Valse / Dmitri Chostakovitch / Andr Rieu

Le concert symphonique et la problmatique de lindiffrenciation
Nous pensons donc en avoir offert plus dun lment de dmonstration, le rituel du concert symphonique, en tant qulment dun systme symbolique plus vaste, ne saurait tre apprhend comme une ralit autonome vis--vis du contexte social et culturel qui lentoure. Des homologies peuvent et doivent tre constates entre ce qui se produit dans le « microcosme » du rituel et dans le « macrocosme » du « tout » social. Nous allons donc tenter dapporter des lments danalyse de phnomnes esthtiques tels que le rituel qui nous intresse ici pour les mettre en relation avec des problmatiques politiques qui le dpassent et lui sont en apparence trangres, par le jeu de la comparaison de structures communes, de la mise en vidence dhomologies structurales.
Les discours politiques, en France mais aussi dans dautres pays industrialiss modernes, contiennent des lments dindiffrenciation facilement apprhendables. Prenons par exemple le slogan de Sgolne Royal, lors de llection prsidentielle de 2007: »La France prsidente ». Dans ce slogan, la distanciation entre le peuple et son reprsentant est symboliquement abolie, dans un schme fusionnel. Ce schme fusionnel nous renvoie assez vite larchasme du bouc missaire: celui qui serait en dsaccord avec le ou la prsidente ne serait plus membre de « la France », puisque ce serait directement elle qui serait « prsidente ». Nous ne sommes plus ici dans la reprsentation, mais dans lincarnation. Bien des distanciations et des diffrenciations sont destitues au passage, et nous pensons tre fonds voir l des symptmes de crise. La mme candidate, durant la mme campagne, en appelait ce que chaque Franais ait le drapeau national chez lui, proclamation qui, l encore, anantit des diffrenciations fondamentales et contient un problme vis--vis de la sacralit. Espace intime et espace priv ne sont plus distancis (la puissance publique pouvant fantasmatiquement exiger la prsence du drapeau dans lespace intime), ceci en homologie (inconsciente mais dautant plus rvlatrice) avec une pratique politique qui place lintimit de la candidate (nous avons pu constater la mme chose chez le candidat concurrent, Nicolas Sarkozy) sur le devant de la campagne politique. On aura alors vu des photographies de ladite candidate en maillot de bain, ou lautre candidat exhiber sa vie de famille comme argument lectoral. Chez Nicolas Sarkozy, la thmatique de lindiffrenciation est aussi primordiale. Son slogan « ensemble tout devient possible » renvoie au religieux le plus archaque, celui qui pense que le symbole est matriellement agissant, qui se paie de mots. La diffrenciation entre mot et chose, entre matire et symbole, entre ralit et fantasme, sefface.
Or, nous pensons pouvoir relever des traces de cette indiffrenciation dans dautres dimensions de la pratique sociale. Citons par exemple le cas dune publicit mettant en scne un match de tennis. Peu peu, les membres du public entrent sur le terrain pour jouer aux cts des tennismen, et le film se termine par une scne trs girardienne de crise dindiffrenciation, ou tout le monde se retrouve sur le terrain. travers cet exemple, nous constatons bien la prgnance dune crise de la distanciation et de la diffrenciation. Le fait que le joueur professionnel se distingue et se distancie du spectateur moyen devient inacceptable. Mais si tout le monde devient joueur de tennis, sans distinction de niveau de jeu, alors le rituel du spectacle du match disparat, faute de public, et na plus aucun sens. Sil ny a plus de bons et de mauvais joueurs, les premiers pouvant servir de modles aux seconds, alors la pratique du tennis na plus aucun sens ni aucun objet. On ne peut par dfinition se raliser et se rvler soi-mme dans une activit qui ne pourrait tre « bien » ou « mal » effectue.
Ces schmes indiffrenciateurs, nous pouvons les retrouver dans le champ de la musique.
Prenons tout dabord lexemple des excutions de la Marseillaise siffles loccasion de matches internationaux de football. La dfinition de la sacralit que nous avons fournie sapplique ici sans contestation possible: lhymne est vnr, marqu de tabous et dobligations, tenu distance (interprt par des musiciens au centre du stade) mais conjur (tout le public le reprend en chur), enfin ambivalent (certains le sifflent). Siffler la Marseillaise est prsent passible de prison et les retransmissions tlvises, lors de lhymne, offrent au spectateur la possibilit de vrifier, laide dune camra et dun micro, si les joueurs chantent bien lhymne national. Il y a clairement l une modification du rgime du symbole et de la sacralit. L encore, lhymne nest plus reprsentation mais incarnation du peuple franais. La critique devient acte de profanation: ceux qui, originaires de pays coloniss par la France et placs en situation dinfriorit et de stigmatisation sociales, sifflent cet hymne sont symboliquement expulss du corps social, pens comme unanime et fusionnel. Or, lapprhension anthropologique nous montre bien que ces siffleurs ne sont pas des « sauvages » qui ne respectent rien. Cest prcisment parce quils comprennent et reconnaissent la sacralit de lhymne quils le sifflent! Lexcution dans le mme contexte du Petit Vin blanc ne provoquerait sans doute pas les mmes ractions Si nous dfinissons la modernit politique comme ladvenue de la possibilit de porter un regard critique, de discuter ce qui est sacr, alors la loi « anti-sifflets » ne relve clairement pas de la modernit politique. Mais les choses sont encore plus complexes notre avis: cet exemple montre que la modernit ne peut sabstraire de larchaque. Nier quil est indispensable que des choses sacres existent pour quil existe une collectivit politique peut provoquer en retour une raction hystrique vis--vis de la sacralit.
Autre exemple dans le champ de la musique: les concerts dAndr Rieu. Andr Rieu est un musicien classique qui a dcid de jouer pour un public qui nest pas celui du concert symphonique. Ce public, vule prix lev des places dun concert de Rieu, nous pouvons penser quil est pourvu de ressources conomiques certaines, mais, nous allons le constater, quil nest pas introduit aux codes esthtiques de la musique et du concert classiques. Dores et dj, nous pouvons constater que Rieu tient un rle de mdiation typique du sacr: il apporte la « grande » musique un public exclu du rituel du concert symphonique. Mais le visionnage de ses concerts nous permet de reprer le schme fusionnel et indiffrenciateur que nous avons relev dans diffrentes sphres de lactivit sociale. Rieu, lors de certaines excutions, mime de manire caricaturale le soliste classique inspir, provoquant le rire du public qui chante la mlodie en chur. Nous avons ici un phnomne fusionnel: lorchestre na plus le monopole de lexpression sonore, au moment prcis o la figure sacralise est destitue, dans un mode qui semble avoir des familiarits avec le carnavalesque. Il y a cependant bien une distanciation au sens girardien: on communie dans la dtestation de lartiste prtentieux reprsent par Rieu, sur lequel on projette la violence du groupe, distance, donc. Lindiffrenciation plus forte que lors du rituel symphonique classique (o lorchestre joue et le public est silencieux) conduit une scne qui a une familiarit certaine avec la scne girardienne de massacre du bouc missaire. Cest un groupe social dmuni des codes culturels lgitimes qui exerce dans ce rituel sa catharsis en projetant dans un mode encore une fois non rciproque sa violence sur un reprsentant de la lgitimit culturelle honnie. Cependant, nous devons nous interroger sur lefficacit de cette catharsis du ressentiment. Quel ordre culturel institue-t-elle, quelles diffrenciations et quelles valeurs? En quoi communier dans la haine de la culture institue permet-il daffirmer des normes dfinissant positivement le groupe? Ce rituel archaque en pleine modernit ne contient-il pas la cl dune apprhension anthropologique de phnomnes politiques tels que le fascisme?
La comparaison entre le concert de Rieu et le concert symphonique « normal » ouvre la porte un comparatisme qui ne mne pas selon nous au relativisme. Certains rituels permettent laffirmation de distanciations et de diffrenciations plus marques et plus instituantes que dautres. Si le concert symphonique et le concert de Rieu sont tous deux des variations autour des lments archaques du rituel, leurs rsultats diffrent. Le concert symphonique sloigne visiblement du religieux archaque, de la projection de la violence du groupe, il la sublime davantage et institue des diffrenciations protectrices. Le concert de Rieu est beaucoup plus fusionnel, marqu par des rciprocits plus directes, il ne sublime pas de la mme manire la violence du groupe quil projette, mais ne fait pas revenir vers lui pour instituer un tre-ensemble. Il nous semble quil est possible didentifier des rgimes diffrents de la sacralit, et que cest dans la varit de ces rgimes que se pose la question de la diffrence entre larchasme et la modernit. Le concert symphonique marque, malgr certaines limites, un rapport beaucoup plus critique et distanci vis--vis de la sacralit que le concert «  la Rieu », fusionnel, violent, fondant le groupe sur lexpulsion de tout ce qui diffre dans ladoration sans distance du chef.
Politiquement, la problmatique de la sacralit et de la diffrenciation nous semble bien pose par la fin du film le Got des autres. Nous y voyons un personnage jouer la flte traversire un morceau simpliste, mais qui lui a demand les plus grands efforts. Cette fin valorise la capacit de chaque tre humain se dpasser vers le beau, mais elle contient, sous peine de devenir aportique, la raffirmation des diffrenciations et des hirarchies de valeurs. Il y a une diffrence primordiale nos yeux entre le projet humaniste qui affirme la possibilit pour chaque tre humain daccder son propre dpassement, dpassement qui nest possible que dans un monde diffrenci et porteur de valeurs institues; et le projet rpressif, corrosif et tyrannique dgalit dans la dtestation, lindiffrenciation et la mdiocrit. Cest pour nous la frontire entre dmocratie et totalitarisme. La dmocratie ne peut, ne doit sabstraire de fondements sacrs, mais la sacralit dmocratique est distancie, critiquable, ngociable, pense comme le rsultat dune uvre humaine et non dun au-del du social. En dautres termes, le rituel du concert symphonique nous pousse poser la frontire entre moderne et archaque, non entre Nous et les Autres cultures, mais au sein mme de notre ralit politique et sociale, voire au sein mme de notre propre exprience de vie.
Pense critique, archasme et modernit (3)
Nous avons donc tent doffrir un tat des lieux, bien entendu vite limit par notre comptence, de ce que lanthropologie du sacr pouvait apporter un regard conceptuel sur le concert symphonique, et travers lui, sur les phnomnes culturels et esthtiques formaliss en tant que pratiques rituelles.
Sans renier les apports considrables du structuralisme, nous avons essay dapporter la dmonstration que ce courant thorique avait referm tort la question durkheimienne du sacr. Une socit nest pas quun systme de classement inconscient. Elle est structure par des logiques, des forces dcoulant de sa morphologie et de son fonctionnement. Elle doit oprer sur elle-mme un travail permanent et qui ne russit toujours quen partie pour canaliser et sublimer les forces qui dcoulent de son inaptitude fondamentale tre fidle son image idale. Une socit a besoin dune sphre spare delle-mme, mme si elle en est lorigine, afin de dverser sa violence, ses angoisses, ses contradictions et ses espoirs afin non seulement de sen purger, mais aussi de les voir revenir elle transforms en formes institues. Cest pourquoi le sacr est toujours en contact et distance: parce quil diffre. Le rituel ne rpond pas qu des impratifs de logique ou de classement. Il est une sorte de praxis sociale o la socit accouche delle-mme, en donnant forme ses angoisses informes et en se raffirmant elle-mme comme ralit sensible et agissante.
Ds lors, la question du sacr ne saurait se rsoudre celle de lalination, ou la question de la lgitimit celle de la domination. Si le sacr peut tre dangereux, vhicule de lobscurantisme et de la violence les plus aveugles, il a aussi sa raison dtre. Sil est lopium du peuple, il lest aussi bien en tant que poison quen tant que calmant qui a pu tre utilis pour la chirurgie. Il rpond des impratifs fondamentaux. Nous avons essay de le dmontrer, on ne peut critiquer avec honntet intellectuelle et cohrence relative la domination quau nom de choses quon trouve lgitimes et qui ne la justifient pas. Si la socit pose une part delle-mme distance, cest parce quelle a quelque chose envoyer ailleurs pour que cela puisse lui revenir transform.
Cet impratif anthropologique, archaque, ne clt certainement pas pour nous les questions de la libert et de la politique, mais les ouvre dune manire qui, nous lesprons, est plus lucide. La modernit, dfendons-nous en substance, ne sabstrait pas de larchaque mais le comprend et le dpasse.
Il y a donc une familiarit qui nous semble peu contestable entre les phnomnes que le sens commun qualifie de religieux, politiques ou artistiques. Ils correspondent selon nous des rgimes diffrents de la mme ralit sociale, celle de la division entre choses sacres et profanes qui institue un monde de sens et la cohsion du groupe. De mme, il y a une structure commune entre le rituel moderne du concert symphonique et les rituels des socits sauvages ou traditionnelles.
Cependant, malgr la ressemblance structurelle, des diffrences extrmement importantes doivent tre constates. Le rituel moderne du concert symphonique nest pas accompagn du sentiment dternit immuable, de la croyance absolue quil aurait t donn au groupe par un au-del de lui-mme, du voile qui empcherait toute discussion sur sa lgitimit. Bien que toujours largement mus par des schmes, par des impratifs inconscients, les hommes qui lont cr, qui le prsentent et y assistent, ont conscience quil a t transmis et cr par dautres hommes, quils peuvent avoir un rle dans son volution et sa transformation. Certes, certains peuvent toujours croire en une prsence mta-sociale en lui, par la mdiation du gnie, de linstrumentiste ou du chef dorchestre « talentueux ». Le regard scientifique ne peut dailleurs, notre avis, en rien contredire dfinitivement cette croyance.
Mais, dans un monde de sens o lapprhension scientifique a, pour lessentiel, fait le deuil de la plnitude du monde, compris plus que jamais que « tout ce quelle sait cest quelle ne sait rien », la pratique artistique et, partant, musicale, est peut-tre lun des derniers havres modernes de rconciliation avec cette ide de plnitude. Quelle sefface, et cest la forme primordiale, effrayante, du bouc missaire, de la catharsis par lexpulsion et la purification du groupe qui crase sur nous le rocher de Sisyphe de larchasme, avec son confort, sa solidit Mais dont le propre de lidal dmocratique est de ne jamais se satisfaire.
Renaud Tarlet
le Rituel du concert et la question du sacr / 2009
Publi dans Appareils

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1 Bronislaw Malinowski, les Argonautes du Pacifique occidental, Paris, Gallimard, Coll. Tel, 1989, 606p.
2 Par « inconsciente », nous ne signifions pas « relevant de linconscient tel que thoris par Freud », mais selon une logique qui chappe aux perscuteurs et que nous tenterons dexpliciter plus loin dans cet article.
3 Cette partie de conclusion doit normment aux critiques fcondes de Jean-Louis Dotte, que nous remercions.

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