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Archive journalière du 20 déc 2009

Le rituel du concert et la question du sacré (3) / Renaud Tarlet / Deuxième Valse / Dmitri Chostakovitch / André Rieu

Le concert symphonique et la problématique de l’indifférenciation
Nous pensons donc en avoir offert plus d’un élément de démonstration, le rituel du concert symphonique, en tant qu’élément d’un système symbolique plus vaste, ne saurait être appréhendé comme une réalité autonome vis-à-vis du contexte social et culturel qui l’entoure. Des homologies peuvent et doivent être constatées entre ce qui se produit dans le « microcosme » du rituel et dans le « macrocosme » du « tout » social. Nous allons donc tenter d’apporter des éléments d’analyse de phénomènes esthétiques tels que le rituel qui nous intéresse ici pour les mettre en relation avec des problématiques politiques qui le dépassent et lui sont en apparence étrangères, par le jeu de la comparaison de structures communes, de la mise en évidence d’homologies structurales.
Les discours politiques, en France mais aussi dans d’autres pays industrialisés modernes, contiennent des éléments d’indifférenciation facilement appréhendables. Prenons par exemple le slogan de Ségolène Royal, lors de l’élection présidentielle de 2007 :  »La France présidente ». Dans ce slogan, la distanciation entre le peuple et son représentant est symboliquement abolie, dans un schème fusionnel. Ce schème fusionnel nous renvoie assez vite à l’archaïsme du bouc émissaire : celui qui serait en désaccord avec le ou la présidente ne serait plus membre de « la France », puisque ce serait directement elle qui serait « présidente ». Nous ne sommes plus ici dans la représentation, mais dans l’incarnation. Bien des distanciations et des différenciations sont destituées au passage, et nous pensons être fondés à voir là des symptômes de crise. La même candidate, durant la même campagne, en appelait à ce que chaque Français ait le drapeau national chez lui, proclamation qui, là encore, anéantit des différenciations fondamentales et contient un problème vis-à-vis de la sacralité. Espace intime et espace privé ne sont plus distanciés (la puissance publique pouvant fantasmatiquement exiger la présence du drapeau dans l’espace intime), ceci en homologie (inconsciente mais d’autant plus révélatrice) avec une pratique politique qui place l’intimité de la candidate (nous avons pu constater la même chose chez le candidat concurrent, Nicolas Sarkozy) sur le devant de la campagne politique. On aura alors vu des photographies de ladite candidate en maillot de bain, ou l’autre candidat exhiber sa vie de famille comme argument électoral. Chez Nicolas Sarkozy, la thématique de l’indifférenciation est aussi primordiale. Son slogan « ensemble tout devient possible » renvoie au religieux le plus archaïque, celui qui pense que le symbole est matériellement agissant, qui se paie de mots. La différenciation entre mot et chose, entre matière et symbole, entre réalité et fantasme, s’efface.
Or, nous pensons pouvoir relever des traces de cette indifférenciation dans d’autres dimensions de la pratique sociale. Citons par exemple le cas d’une publicité mettant en scène un match de tennis. Peu à peu, les membres du public entrent sur le terrain pour jouer aux côtés des tennismen, et le film se termine par une scène très girardienne de crise d’indifférenciation, ou tout le monde se retrouve sur le terrain. À travers cet exemple, nous constatons bien la prégnance d’une crise de la distanciation et de la différenciation. Le fait que le joueur professionnel se distingue et se distancie du spectateur moyen devient inacceptable. Mais si tout le monde devient joueur de tennis, sans distinction de niveau de jeu, alors le rituel du spectacle du match disparaît, faute de public, et n’a plus aucun sens. S’il n’y a plus de bons et de mauvais joueurs, les premiers pouvant servir de modèles aux seconds, alors la pratique du tennis n’a plus aucun sens ni aucun objet. On ne peut par définition se réaliser et se révéler à soi-même dans une activité qui ne pourrait être « bien » ou « mal » effectuée.
Ces schèmes indifférenciateurs, nous pouvons les retrouver dans le champ de la musique.
Prenons tout d’abord l’exemple des exécutions de la Marseillaise sifflées à l’occasion de matches internationaux de football. La définition de la sacralité que nous avons fournie s’applique ici sans contestation possible : l’hymne est vénéré, marqué de tabous et d’obligations, tenu à distance (interprété par des musiciens au centre du stade) mais conjuré (tout le public le reprend en chœur), enfin ambivalent (certains le sifflent). Siffler la Marseillaise est à présent passible de prison et les retransmissions télévisées, lors de l’hymne, offrent au spectateur la possibilité de vérifier, à l’aide d’une caméra et d’un micro, si les joueurs chantent bien l’hymne national. Il y a clairement là une modification du régime du symbole et de la sacralité. Là encore, l’hymne n’est plus représentation mais incarnation du peuple français. La critique devient acte de profanation : ceux qui, originaires de pays colonisés par la France et placés en situation d’infériorité et de stigmatisation sociales, sifflent cet hymne sont symboliquement expulsés du corps social, pensé comme unanime et fusionnel. Or, l’appréhension anthropologique nous montre bien que ces siffleurs ne sont pas des « sauvages » qui ne respectent rien. C’est précisément parce qu’ils comprennent et reconnaissent la sacralité de l’hymne qu’ils le sifflent ! L’exécution dans le même contexte du Petit Vin blanc ne provoquerait sans doute pas les mêmes réactions… Si nous définissons la modernité politique comme l’advenue de la possibilité de porter un regard critique, de discuter ce qui est sacré, alors la loi « anti-sifflets » ne relève clairement pas de la modernité politique. Mais les choses sont encore plus complexes à notre avis : cet exemple montre que la modernité ne peut s’abstraire de l’archaïque. Nier qu’il est indispensable que des choses sacrées existent pour qu’il existe une collectivité politique peut provoquer en retour une réaction hystérique vis-à-vis de la sacralité.
Autre exemple dans le champ de la musique : les concerts d’André Rieu. André Rieu est un musicien classique qui a décidé de jouer pour un public qui n’est pas celui du concert symphonique. Ce public, vu le prix élevé des places d’un concert de Rieu, nous pouvons penser qu’il est pourvu de ressources économiques certaines, mais, nous allons le constater, qu’il n’est pas introduit aux codes esthétiques de la musique et du concert classiques. D’ores et déjà, nous pouvons constater que Rieu tient un rôle de médiation typique du sacré : il apporte la « grande » musique à un public exclu du rituel du concert symphonique. Mais le visionnage de ses concerts nous permet de repérer le schème fusionnel et indifférenciateur que nous avons relevé dans différentes sphères de l’activité sociale. Rieu, lors de certaines exécutions, mime de manière caricaturale le soliste classique inspiré, provoquant le rire du public qui chante la mélodie en chœur. Nous avons ici un phénomène fusionnel : l’orchestre n’a plus le monopole de l’expression sonore, au moment précis où la figure sacralisée est destituée, dans un mode qui semble avoir des familiarités avec le carnavalesque. Il y a cependant bien une distanciation au sens girardien : on communie dans la détestation de l’artiste prétentieux représenté par Rieu, sur lequel on projette la violence du groupe, à distance, donc. L’indifférenciation plus forte que lors du rituel symphonique classique (où l’orchestre joue et le public est silencieux) conduit à une scène qui a une familiarité certaine avec la scène girardienne de massacre du bouc émissaire. C’est un groupe social démuni des codes culturels légitimes qui exerce dans ce rituel sa catharsis en projetant dans un mode encore une fois non réciproque sa violence sur un représentant de la légitimité culturelle honnie. Cependant, nous devons nous interroger sur l’efficacité de cette catharsis du ressentiment. Quel ordre culturel institue-t-elle, quelles différenciations et quelles valeurs ? En quoi communier dans la haine de la culture instituée permet-il d’affirmer des normes définissant positivement le groupe ? Ce rituel archaïque en pleine modernité ne contient-il pas la clé d’une appréhension anthropologique de phénomènes politiques tels que le fascisme ?
La comparaison entre le concert de Rieu et le concert symphonique « normal » ouvre la porte à un comparatisme qui ne mène pas selon nous au relativisme. Certains rituels permettent l’affirmation de distanciations et de différenciations plus marquées et plus instituantes que d’autres. Si le concert symphonique et le concert de Rieu sont tous deux des variations autour des éléments archaïques du rituel, leurs résultats diffèrent. Le concert symphonique s’éloigne visiblement du religieux archaïque, de la projection de la violence du groupe, il la sublime davantage et institue des différenciations protectrices. Le concert de Rieu est beaucoup plus fusionnel, marqué par des réciprocités plus directes, il ne sublime pas de la même manière la violence du groupe qu’il projette, mais ne fait pas revenir vers lui pour instituer un être-ensemble. Il nous semble qu’il est possible d’identifier des régimes différents de la sacralité, et que c’est dans la variété de ces régimes que se pose la question de la différence entre l’archaïsme et la modernité. Le concert symphonique marque, malgré certaines limites, un rapport beaucoup plus critique et distancié vis-à-vis de la sacralité que le concert « à la Rieu », fusionnel, violent, fondant le groupe sur l’expulsion de tout ce qui diffère dans l’adoration sans distance du chef.
Politiquement, la problématique de la sacralité et de la différenciation nous semble bien posée par la fin du film le Goût des autres. Nous y voyons un personnage jouer à la flûte traversière un morceau simpliste, mais qui lui a demandé les plus grands efforts. Cette fin valorise la capacité de chaque être humain à se dépasser vers le beau, mais elle contient, sous peine de devenir aporétique, la réaffirmation des différenciations et des hiérarchies de valeurs. Il y a une différence primordiale à nos yeux entre le projet humaniste qui affirme la possibilité pour chaque être humain d’accéder à son propre dépassement, dépassement qui n’est possible que dans un monde différencié et porteur de valeurs instituées ; et le projet répressif, corrosif et tyrannique d’égalité dans la détestation, l’indifférenciation et la médiocrité. C’est pour nous la frontière entre démocratie et totalitarisme. La démocratie ne peut, ne doit s’abstraire de fondements sacrés, mais la sacralité démocratique est distanciée, critiquable, négociable, pensée comme le résultat d’une œuvre humaine et non d’un au-delà du social. En d’autres termes, le rituel du concert symphonique nous pousse à poser la frontière entre moderne et archaïque, non entre Nous et les Autres cultures, mais au sein même de notre réalité politique et sociale, voire au sein même de notre propre expérience de vie.
Pensée critique, archaïsme et modernité (3)
Nous avons donc tenté d’offrir un état des lieux, bien entendu vite limité par notre compétence, de ce que l’anthropologie du sacré pouvait apporter à un regard conceptuel sur le concert symphonique, et à travers lui, sur les phénomènes culturels et esthétiques formalisés en tant que pratiques rituelles.
Sans renier les apports considérables du structuralisme, nous avons essayé d’apporter la démonstration que ce courant théorique avait refermé à tort la question durkheimienne du sacré. Une société n’est pas qu’un système de classement inconscient. Elle est structurée par des logiques, des forces découlant de sa morphologie et de son fonctionnement. Elle doit opérer sur elle-même un travail permanent et qui ne réussit toujours qu’en partie pour canaliser et sublimer les forces qui découlent de son inaptitude fondamentale à être fidèle à son image idéale. Une société a besoin d’une sphère séparée d’elle-même, même si elle en est l’origine, afin de déverser sa violence, ses angoisses, ses contradictions et ses espoirs afin non seulement de s’en purger, mais aussi de les voir revenir à elle transformés en formes instituées. C’est pourquoi le sacré est toujours en contact et à distance : parce qu’il diffère. Le rituel ne répond pas qu’à des impératifs de logique ou de classement. Il est une sorte de praxis sociale où la société accouche d’elle-même, en donnant forme à ses angoisses informes et en se réaffirmant à elle-même comme réalité sensible et agissante.
Dès lors, la question du sacré ne saurait se résoudre à celle de l’aliénation, ou la question de la légitimité à celle de la domination. Si le sacré peut être dangereux, véhicule de l’obscurantisme et de la violence les plus aveugles, il a aussi sa raison d’être. S’il est l’opium du peuple, il l’est aussi bien en tant que poison qu’en tant que calmant qui a pu être utilisé pour la chirurgie. Il répond à des impératifs fondamentaux. Nous avons essayé de le démontrer, on ne peut critiquer avec honnêteté intellectuelle et cohérence relative la domination qu’au nom de choses qu’on trouve légitimes et qui ne la justifient pas. Si la société pose une part d’elle-même à distance, c’est parce qu’elle a quelque chose à envoyer ailleurs pour que cela puisse lui revenir transformé.
Cet impératif anthropologique, archaïque, ne clôt certainement pas pour nous les questions de la liberté et de la politique, mais les ouvre d’une manière qui, nous l’espérons, est plus lucide. La modernité, défendons-nous en substance, ne s’abstrait pas de l’archaïque mais le comprend et le dépasse.
Il y a donc une familiarité qui nous semble peu contestable entre les phénomènes que le sens commun qualifie de religieux, politiques ou artistiques. Ils correspondent selon nous à des régimes différents de la même réalité sociale, celle de la division entre choses sacrées et profanes qui institue un monde de sens et la cohésion du groupe. De même, il y a une structure commune entre le rituel moderne du concert symphonique et les rituels des sociétés sauvages ou traditionnelles.
Cependant, malgré la ressemblance structurelle, des différences extrêmement importantes doivent être constatées. Le rituel moderne du concert symphonique n’est pas accompagné du sentiment d’éternité immuable, de la croyance absolue qu’il aurait été donné au groupe par un au-delà de lui-même, du voile qui empêcherait toute discussion sur sa légitimité. Bien que toujours largement mus par des schèmes, par des impératifs inconscients, les hommes qui l’ont créé, qui le présentent et y assistent, ont conscience qu’il a été transmis et créé par d’autres hommes, qu’ils peuvent avoir un rôle dans son évolution et sa transformation. Certes, certains peuvent toujours croire en une présence méta-sociale en lui, par la médiation du « génie », de l’instrumentiste ou du chef d’orchestre « talentueux ». Le regard scientifique ne peut d’ailleurs, à notre avis, en rien contredire définitivement cette croyance.
Mais, dans un monde de sens où l’appréhension scientifique a, pour l’essentiel, fait le deuil de la plénitude du monde, compris plus que jamais que « tout ce qu’elle sait c’est qu’elle ne sait rien », la pratique artistique et, partant, musicale, est peut-être l’un des derniers havres modernes de réconciliation avec cette idée de plénitude. Qu’elle s’efface, et c’est la forme primordiale, effrayante, du bouc émissaire, de la catharsis par l’expulsion et la purification du groupe qui écrase sur nous le rocher de Sisyphe de l’archaïsme, avec son confort, sa solidité… Mais dont le propre de l’idéal démocratique est de ne jamais se satisfaire.
Renaud Tarlet
le Rituel du concert et la question du sacré / 2009
Publié dans Appareils

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1 Bronislaw Malinowski, les Argonautes du Pacifique occidental, Paris, Gallimard, Coll. Tel, 1989, 606 p.
2 Par « inconsciente », nous ne signifions pas « relevant de l’inconscient tel que théorisé par Freud », mais selon une logique qui échappe aux persécuteurs et que nous tenterons d’expliciter plus loin dans cet article.
3 Cette partie de conclusion doit énormément aux critiques fécondes de Jean-Louis Déotte, que nous remercions.




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