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Archive mensuelle de novembre 2009

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Le moralisme antiviolence / Alain Brossat

La dépolitisation de la question de la violence, la surexposition de certaines manifestations violentes et la sous-exposition de pans entiers de violences structurelles, institutionnelles, économiques, policières (etc.) alimentent constamment le consensus formé autour de la notion de l’Etat tutélaire, protecteur de la société exposée à toutes sortes de risques et de dangers. Les marxistes de chair, les révolutionnaires en pré-retraite sont, dans nos sociétés, les premiers à en appeler à cette fonction pastorale de l’Etat, sous prétexte de contrer les projets de démantèlement de la Fonction publique, de généralisation des paradigmes concurrentiels, de liquidation des « acquis sociaux ». Engagés sur cette pente, ils sont en cours de conversion accélérée à la doctrine réformiste traditionnelle (dont Kautsky et les austro-marxistes furent de très éminents théoriciens) selon laquelle la question de la violence de l’Etat ne doit pas être traitée sur un mode unilatéral et simplificateur : il convient d’être « étatiste » lorsque sont en question les protections que seul l’Etat peut assurer au plus grand nombre et aux plus fragiles contre, notamment, la férocité du marché ; il convient d’être sur ses gardes vis-à-vis de l’Etat (sans succomber à l’anti-étatisme de principe) lorsque celui-ci réprime les mouvements populaires, agit contre les intérêts de la nation, dilapide les finances publiques (etc.). C’est, ici, pourrait-on dire, le paradigme de l’Etat-hôpital qui fonctionne à plein : fondamentalement, dit le sens commun, l’hôpital est une institution nécessaire et salutaire, même si l’on risque, en s’y faisant soigner, de contracter des maladies nosocomiales. Appliquer ce bon sens biopolitique à la question de l’Etat, c’est annuler toute approche critique radicale de cette question – qu’elle soit d’inspiration marxiste ou anarchiste. Or, un « anticaptitalisme », un « antilibéralisme » coupés d’un tel horizon critique, c’est Achille revêtu d’une peau de lapin. pas de « sortie » du capitalisme sans processus de désétatisation, pas seulement de la société, mais des subjectivités aussi – l’Etat, le capitalisme sont dans les têtes, non moins que dans les conseils d’administration et les commissariats de police.
Le trait décisif du numéro d’équilibrisme tenant lieu aujourd’hui, à la gauche de la gauche, comme ils disent, de doctrine de l’Etat (« d’un côté… de l’autre côté… ») est distinct : il est l’arbre qui cache la forêt – une conversion massive aux conditions générales de l’étatisme et l’abandon subséquent de toute approche synthétique de la question de l’Etat en tant que verrou de la domination, point de nouage de toutes les violences instituées.
De ce point de vue, il est bien clair qu’aujourd’hui, un regroupement politique, un parti, qui renonce à se définir comme « révolutionnaire », comme « communiste » et recourt, pour faire, dit-on, peau neuve, à des mots accordéons comme « antilibéral », « anticapitaliste », signifie à son propre public, au public en général, aux médias et, last but not least, aux gouvernants, aux gens de l’Etat, ceci : désormais, il s’agira pour nous de tenter de faire du côté de l’Etat, avec l’Etat, dans l’Etat ce que jusque jadis et naguère nous entreprenions à distance de l’Etat et contre lui. Il s’agit de passer à l’Etat sans crier gare, mais avec armes et bagages, et surtout en faisant l’économie de ces rites d’abjuration déplaisants auxquels, naguère, se livraient les partis réformistes. Mais la promesse cachée est bien là : désormais, notre choix est fait : non plus avec la société contre l’Etat, fabrique de toutes les violences dans sa conjugaison avec l’industrie capitaliste (comme disait Pierre Clastres), mais constamment aux conditions de l’Etat – du jeu de composition des majorités électorales, des institutions, des mobilisations responsables, des manifestations autorisées, etc. Plus jamais nous ne dépaverons du côté de la rue Gay-Lussac, c’est promis.
Le problème d’un parti cherchant à s’établir solidement dans la position tribunitienne de défenseur des « sans voix » méprisés par les gouvernants et maltraités par les tenants de l’économie de casino, au temps de la démocratie du public, est que ses espaces se trouvent drastiquement réduits : dès l’instant où il a renoncé à se tenir rigoureusement sur le bord extérieur du système, a donné des gages de sa « responsabilité », bref, a récusé tout pacte avec les actions violentes et adopté une attitude positive face à l’étatisation de l’action politique, il a perdu l’essentiel de ce qui pouvait constituer sa réserve d’énergie, de puissance et, éventuellement, de légitimité aux yeux de ce qui persiste d’un peuple rétif aux conditions de l’Etat. Désormais, les efftes de manche et les déplacements « sur le terrain des luttes » du plus flamboyant de ses leaders ne trompent plus grand monde : il ne sera jamais, aux conditions de la pacification du domaine politique auxquelles il a fait allégeance, qu’un « super-délégué syndical » – comme le répète à l’envi la presse, pour s’en féliciter.
La question vient alors tout naturellement à la bouche de l’observateur déniaisé : Mais que vous ont-ils promis, camarades, pour que vous rendiez, de si bon coeur, « les armes » !?
Plus les ex-lanceurs de pavés et leurs héritiers se rallient aux conditions de l’institution et abjurent de facto toute action politique violente, plus leur vision de la politique s’étatise, et plus le simple geste de jeter une pierre, une bouteille enflammée en direction d’un groupe de policiers, geste immémorial de la colère et de l’insoumission, geste des sans pouvoir face à l’insupportable, plus ce geste se retire sur les bords litigieux de la société – les cités, les quartiers de relégation, les squats politiques où s’élaborent les stratégies de rupture que cultive cette fameuse « mouvance anarcho-autonome » qui hante les nuits de Mme Alliot-Marie. Cette marginalisation de la violence politique est le pendant et la rançon de la normalisation de ces « extrémismes » de naguère sur lesquels s’est abattue la lourde fatigue d’un nouveau « réalisme » ; elle est aussi le pendant de la captation par l’Etat et les institutions des énergies « minoritaires » : la montée des normes différentialistes, le culte de la « diversité » offrent désormais un débouché et un exutoire à ces minorités qui, naguère, pouvaient être portées aux moyens extrêmes par les discriminations qu’elles subissaient. Act Up ne défraie plus guère la chronique par ses actions « vives », le président du CRAN est affilié au Modem et Beur FM ne roule pas particulièrement pour la gauche extrême ; plus généralement, le différentialisme est devenu, dans nos pays, un facteur terriblement efficace de neutralisation de la radicalité politique ; dit autrement : ce n’est pas en dépit du fait qu’il est noir (ou métis) que B. Obama est devenu président des Etats-Unis, mais au contraire parce qu’il présente cette intéressante « différence » ; de même, et toutes choses égales par ailleurs, ce n’est pas en dépit du fait que Bertrand Delanoë, etc.
On a trop tendance à imaginer que la réduction à l’infime des marges de manoeuvre qui étaient ouvertes aux stratégies réformistes classiques est égale à la disparition de toute espèce de « réserve » pour les gouvernants, pour l’institution politique. Mais non, ce sont constamment de nouvelles marges qui se découvrent – précisément là où l’on n’en soupçonnait pas l’existence. De nouvelles ressources apparaissent, là où précisément se montraient jusqu’alors des failles, des points de faiblesse, des menaces pour le système. La plasticité, la faculté d’improvisation et d’expérimentation permanente irriguent la résistance infinie du système à son entropie. Ce n’est pas parce qu’il n’y a plus de « nouvelles frontières » qu’il n’y a plus de marges – pour la domination. Celles-ci ne constituent pas un extérieur, un en dehors, mais plutôt un bord flexible à partir duquel peut être recomposée l’opérativité du système mise à mal par l’accumulation des « crises » et des dysfonctionnements. L’efficace, envers et contre tout, de ces mécanismes de régulation à partir des bords, à partir des marges les plus improbables est ce qui empêche la violence d’éclater, massivement, au coeur des édifices fatigués de la domination. Le paradigme états-unien est, de ce point de vue, éclairant, illuminating, comme ils disent : ce sont, d’une manière croissante, des allogènes, des pièces rapportées ou bien, en vieux grec, des « métèques » qui font tourner la baraque, du haut de l’édifice au corps expéditionnaire en Irak. Et ça marche ! De ce point de vue, il faut le dire sans ambages : tous les prêcheurs de « diversité » qui pensent que « les choses vont mieux » avec quelques préfets d’origine maghrébine, une poignée de ministres descendants d’anciens colonisés et demain, qui sait, une femme présidente de la République ou un gay Premier ministre (on a déjà tâté de l’ex-trotskiste, dans le rôle) sont des simples d’esprit. Tout au contraire, en chacune de ces occurrences, susceptibles de se multiplier à l’infini, c’est, pour le système et ses « parleurs » l’occasion de se donner du mou en entonnant un péan à la tolérance. C’est, sous ce régime de tolérance généralisée, le bloc des violences instituées et cachées qui s trouve renforcé et remis en selle. On pourrait appeler cela le double paradigme Condoleeza Rice / Rachida Dati.
Tout se passe comme si un mécanisme de sécurité global destiné à empêcher toute irruption de politique vive au nom de la prohibition de « la violence » exerçait dorénavant son empire sur nos vies, inhibant à la source, prévenant tout projet de s’engager dans une action, individuelle ou collective, dont le propre serait de se déployer hors des prises de l’institution politique et d’en contester les conditions mêmes. Un mécanisme de sécurité qui est aussi un dispositif d’anesthésie, dont le propre est, en fin de compte, de tuer dans l’oeuf toute action politique de facture traditionnelle, c’est-à-dire fondée sur la présence des corps, sur leur mise en mouvement, leur agrégation, leur capacité à faire masse, etc. Il s’agirait bien, en ce sens, d’en finir une bonne fois pour toutes avec ce qui pourrait encore persister, fût-ce à l’état de trace, d’une politique fidèle à la conception rousseauiste selon laquelle le peuple ne saurait être politique qu’à la condition de son être-là, que la souveraineté populaire ne saurait se manifester qu’aux conditions du rassemblement effectif d’où se dégage la volonté générale. Que ce soit le peuple téléspectateur ou le peuple des sondages ou le peuple internaute ou le peuple consommateur qui se substitue au peuple électeur (de plus en plus étiolé), persiste et s’approfondit ce mouvement de désincarnation et d’absentement du peuple sensible qui est établi au principe de la démocratie représentative.
Dans cette sorte de stade terminal de la démocratie moderne, il apparaît que la façon la plus radicale d’exorciser la figure du peuple violent, susceptible de mobiliser ses réserves de violence contre les gouvernants, l’Etat et le système, c’est de la réduire à la condition d’une pure fiction du gouvernement des vivants. Pour autant que la notion même de peuple, aussi maltraitée, détournée, falsifiée soit-elle, conserve en elle-même la trace de la figure du peuple politique, peuple des révolutions, donc, et peuple de la souveraineté populaire, il importe que ce « reste » même se trouve constamment réduit ; c’est ce que fait la police discursive qui, en travaillant inlassablement à discréditer toute forme de « violence » politique, vise à défaire la notion même de peuple (politique) – pour autant que tout mouvement d’agrégation d’un peuple, toute mise en marche d’un peuple, toute surrection populaire est susceptible, en effet, de faire violence à l’ordre des choses.
A l’usage, il s’avère que le mouvement continu de « déviolentisation » de la politique qui n’a cessé de s’accélérer depuis le début des années 80, a eu pour effet, en vérité, d’annihiler toute énergie politique qui ne se plie pas aux conditions générales fixées par les gouvernants. La force du mécanisme de sécurité global « antiviolence » est de ne pas s’exercer de l’extérieur, principalement sous la forme d’interdictions et d’injonctions, sur les vivants ; elle est au contraire tributaire de sa force d’infiltration, de colonisation des subjectivités – et tel est le premier des ressorts de l’actuelle impuissance politique de la masse, des « gens », de la grande majorité, face à un Etat-Sarkozy qui, pourtant, a rapidement dilapidé ses maigres réserves et qui n’est, substantiellement, qu’une bouffonnerie : l’horreur confusionniste et désarmante de toute violence est désormais solidement enracinée dans toutes les têtes – spécialement celles de ceux qui ont le plus à souffrir de la violence du système.
Il est temps de le dire : le moralisme antiviolence qui prospère dans nos sociétés, entretenu notamment par les élites de tout bord, promptes à faire porter à tout acte politique violent la marque du barbare, est, entre autres choses, un moyen de domestication des espèces rebelles, celles qui, par position, sont les plus sensibles à la dimension de l’intolérable dans ces configurations contemporaines. Le moralisme antiviolence est un dispositif idéologique destiné à faire en sorte que l’insupportable soit supporté quand même – au nom des normes civilisées, de la tolérance, de l’horreur du fanatisme, de la promotion des droits de l’homme, etc. Le moralisme antiviolence est ce discours anesthésiant qui vise à convaincre les offensés, les spoliés, les méprisés que le seul courage dont ils puissent faire preuve est celui qui consiste à endurer, à rester à leur place et à tirer les partis qu’ils peuvent de leur condition de « victimes ».
Une politique radicale ne peut se refonder qu’à la condition de rejeter ces prémisses, en rejetant ce chantage à la morale. S’il existe encore aujourd’hui un peuple palestinien, c’est bien parce que les Palestiniens n’ont jamais renoncé jusqu’ici à se battre, jamais renoncé inconditionnellement à leurs réserves de violence, aussi modiques soient-elles dans les conditions qu’ils subissent. Ceux qui ont tenté de les convaincre de le faire sont devenus, quoi qu’ils en aient, des supplétifs de la puissance qui tente de les réduire à une condition de pure survie, vaincus, démoralisés, éparpillés.
Au train où vont les choses, en matière d’allergie à la violence, toute violence, le lancer de chaussures à la tête de représentants éminents de la méchanceté ontologique de l’Etat, inauguré il y a peu en Irak, sera perçu par le public comme un acte d’une violence exorbitante, d’une violence « symbolique » insupportable – sans compter qu’un talon trop aigu est toujours susceptible de fendre une arcade sourcilière. On remplacera donc, pour manifester que l’on entre en résistance, ce geste inconsidéré par un autre, plus conforme aux normes de la pacification en cours : lorsque les chiffres du chômage auront atteint en France la cote des cinq millions, on jettera sur Sarkozy, lors de sa visite éclair du Salon du livre, des chaussettes – et encore, propres et parfumées. Le service d’ordre tabassera pour le principe ceux qui auront osé ce geste d’une vaillance inouïe, les images passeront en boucle sur les chaînes de télé et les lanceurs seront promus au rang de héros de la nouvelle résistance populaire au régime autoritaire. Tout le monde sera content, à commencer par la grande marque (une multinationale à capitaux chinois et turcs) qui aura discrètement sponsorisé l’opération.
Alain Brossat
Tous Coupat, tous coupables, le moralisme antiviolence / 2009
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Litanie du dire et du faire / Jacques Rebotier

J’aime beaucoup ce que vous faites
j’aime beaucoup beaucoup ce que vous faites
je trouve ça très
je trouve ça vraiment
extrêmement courageux
cette façon dont vous
énormément
c’est très intéressant
c’est très prenant
quel travail derrière tout ça
cette façon dont vous, toujours, et puis maintenant
on faisait pas déjà un peu ça dans les années tant ?
cette façon dont vous arrivez à
vous avez mis longtemps ?
pourquoi vous n’avez pas :
fait le livret ?
mis en scène ?
pris un metteur en scène ?
modulé en fa ?
écrit carrément autre chose ?
je ne dis rien maintenant, c’est un peu frais
c’est, c’est très, c’est, c’est, c’est très très, c’est.
ça va ? pas trop fatigué ?
ce soir-là, j’étais très pris
une ou deux coupures, peut-être ?
je veux dire, j’avais la voix très prise
moi, je ne vais jamais en banlieue
cela-ressemble-un-peu-à-cela-me-fait-penser-à-on-dirait-du
la tête aussi, très prise
ah ça fonctionne, ça fonctionne très bien même, vraiment
cela ne ressemble à rien, à rien d’autre, je veux dire
quelque fois on n’a pas envie de dire tout de suite, on a besoin de
je je vous téléphone dans la semaine, vous êtes là demain matin ?
les textes c’est bien, mais la musique c’est pas bien, mais les textes c’est bien, la musique c’est bien, c’est pas bien
vous avez mis trop de mi, il n’y a pas assez de ré
je n’ai pas très bien entendu d’où j’étais
j’aurais tellement aimé venir mais
J’aime tellement ce que vous faites, avez fait, ferez
Jacques Rebotier
Litaniques / 2000
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Litanie de la vie j’ai rien compris
avec Elise Caron et Jacques Rebotier
/ 2008
site de Jacques Rebotier

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