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Archive mensuelle de novembre 2009

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La Vie enfantine de La Tarentule noire, par La Tarentule noire / Kathy Acker

Je suis née folle dans le Barbican, quatre ans après la défaite de l’invincible Armada. Je décide immédiatement de faire ce que je veux : vivre des aventures de bandit de grand chemin plutôt que de papoter avec une poignée de menteuses, me bagarrer avec un gourdin clouté, détruire chaque fichue pique qu’on tente de me lancer. Je suis la dame ourse, les yeux couverts de cuir, la reine de la chicane des joyaux des taudis. Si j’étais un homme, je rejoindrais les hommes du colonel Downe sur la route ; je naviguerais jusqu’aux territoires espagnols avec du velours noir sur mon œil gauche du velours noir sur mon entrejambe. Les combats de chiens, dans le Bear Garden (1), sont et resteront mon sport préféré. J’apprends à combattre, à m’armer de bâtons, de toutes les manières, à prendre soin de moi-même. Mon père est un tailleur idiot.
Mon père me hait, me dit que je dois être une femme et me faire engager chez un respectable sellier. Tout ce dont il a envie c’est de me violer. Je refuse. Le salopard s’arrange pour me faire enlever par ses amis, me fait jeter dans le donjon d’un navire qui appareille pour la Virginie. Je suis une esclave. Je reste assise pendant une heure parmi les rats, sur le plancher froid ; je vois une lumière filtrer à travers une fissure de la porte, je bande mes muscles, mes liens cèdent ; je jette un coup d’œil à l’en-tour, je m’échappe. Je me précipite directement vers le Bear Garden.
(Je ne me rappelle rien de ma prime enfance. Un docteur marron dit à ma mère qu’elle doit tomber enceinte pour bien se porter deux jours après elle tombe enceinte elle m’a et elle a l’appendicite. Je hais tout le monde ; tout le monde me hait. Je ne sais pas comment parler aux autres ni comment me faire des amis. Je suis plus sauvage et plus étrange que tous ceux que je connais ; mon père légume veut que je sois un gaçon et je ne veux rien être. Ma mère refuse de me dire qui est mon père.
(Je rencontre un cinéaste crève-la-faim c’est la première personne à laquelle je m’identifie je décide que je serai écrivain. Je ne veux pas être comme mes amies riches, alors je mourrai. Mes parents veulent me marier à un richard et se débarrasser de moi une fois que j’aurai épousé ce plouc caractérisé. Je ne peux pas les blairer non plus. Je veux être une motarde sexy et baraquée portant du cuir argenté sur une BMW et ne me laisser emmerder par personne.)
Je fréquente les détrousseurs et les brigands de la ville. L’âge d’or de la soustraction de bourses. Ils inventent les poches. Le gros fonce dans le pigeon, sème la pagaille. Le malandrin extraie l’argent de ses longs doigts agiles, passe le butin à son complice qui s’éclipse avant que quiconque crie de terreur.
Malheureusement ou heureusement, je suis une piètre voleuse. Mes mains sont modelées pour le gourdin clouté et l’épée, pas pour des opérations aussi intelligentes et délicates. Je risquerai ma vie librement comme tout esclave, mais c’est pénible. Je rêve que je suis dans la chambre noire, le donjon ; les rats courent sur mon con, mordillent tout mon corps ; je hurle, je hurle et je hurle.
(Je fais des cauchemars toutes les nuits. Environ une fois par semaine je pénètre dans la bibliothèque balance tous les livres des étagères je me trouve parmi des objets déplacés qui disparaissent je perds conscience pendant deux semaines puis je comprends que j’ai perdu conscience. Je suis reine parce que je baise beaucoup je ne me laisse atteindre par personne. Je fume beaucoup de joints de façon à pouvoir m’endormir. Parfois je suis extatique je dévale en dansant des collines pentues je ne peux m’arrêter de rire.
(Je quitte mes parents, puis mon mari, ma carrière. Je ne suis pas très douée pour gagner de l’argent. J’ai deux problèmes principaux : (1) comment gagner deux cents ou trois cents dollars par mois pour manger, payer le loyer, sans devenir un robot et en gardant mes vêtements sur le dos (2) faire ce que je veux, ce qui est réel, s’approcher de la réalité. Fin de ma vie.)
Je crois en la noblesse : prenant la défense de mes amis, risquant ma vie, quand c’est nécessaire : la dernière trace de ma féminité, une sorte d’instinct maternel, m’aide à résoudre les disputes de la bande. J’agis avec gentillesse et austérité ; pas une fçade, mais moi. J’essaie de me représenter ce qu’est la réalité. Je commence à préparer les vols et je deviens le receleur, pas le commanditaire ; la bande ne me chasse pas. Je dois mieux me protéger. Je rends leurs bijoux perdus aux honnêtes citoyens de la ville. Ils me paient bien et je paie la bande.
(Je songe à baiser avec K. J’ai trop peur pour parler à des gens que je ne connais pas très bien je me fais baiser par D je n’ai pas eu d’amis proches depuis bien trop longtemps. Comment en terminer avec ce problème? Je pourrais descendre jusqu’à ma planque habituelle : je veux être seule. Ce serait mieux pour moi si je pouvais baiser avec quelqu’un/une avec qui je pourrais parler. Je dois cesser de me comporter comme si j’étais timide.)
Je contrôle ma bande de malfaiteurs et les moindres détails de mon art. Je me débarrasse de moi-même en tant que femme. La plus grande bande de pickpockets de Londres. Je décide de sacrifier la liberté d’action de chaque membre pour sa propre sécurité. Je ne peux pas diriger autrement la bande et, par-dessus tout, je suis un excellent homme d’affaires. Si un membre de ma bande se comporte mal, je l’envoie à la potence, je suis roi. Je récompense mes fidèles associés : je n’hésite jamais à sauver un ami de l’énorme ombre noire du nœud coulant du bourreau. Je ne commets jamais de meurtre de mes mains.
Telles sont mes actions : je commande un régiment de porteurs pour surveiller les portes des marchands de tissus ; à la première occasion ils emportent les livres de comptes et les registres des négociants. Pendant quelque temps, les négociants paient le prix fort pour récupérer leurs livres, je désapprouve la violence ; je ne m’intéresse qu’à l’argent. Je porte un pourpoint et un jupon, l’ostentation ne m’intéresse pas ; plus tard, pour mon confort, je porte un grand ciré hollandais. Si quelqu’un se met en travers de mon chemin, je tire mon épée tranchante. Personne ne m’arrête. Je ne fréquente que des repaires d’hommes et je suis célibataire. Je suis constamment ivre, beuglant et rugissant des obscénités ; personne ne peut dompter ma folie infinie, qui résonne dans rues grises et humides de la ville rieuse.
(Je travaille dur je n’arrive toujours pas à coucher avec qui je veux (1) on me refuse (2) je suis trop timide pour parler à qui que ce soit si je travaillais plus dur et devenais célèbre alors tout le monde coucherait avec moi je n’aurais pas à être si timide je suis fatiguée je veux être la Vierge Marie avec une barre de fer placée contre mon foutu con il y a en moi des bites rouges comme celles des chiens, des animaux filent à minuit des lièvres sur des motocyclettes adamantines je commence à hurler.)
Voici mes amis :
Capitaine Hind (1), l’ennemi permanent des régicides, il prétend avoir fait ce que j’ai fait. La célèbre Moll Sack (2 ) qui a fait les poches de Cromwell le légume sur le Mall. Crowder (3,) qui s’habille comme un évêque et vole l’argent des vrais pénitents quand ils lui confessent leurs péchés. Nous sommes loyaux envers les morts. Ralph Briscoe, le gardien de la prison de Newgate, et Gregory le Bourreau sont mes vrais amis ; ils ont déjà coupé leur bite pour moi. Ils remplissent des jurys, font suspendre le jugement de mes hommes quand je lève le petit doigt.
Je satisfais ma sexualité avec les animaux. Je donne à chacun de mes chiens un lit de camp, les protège du froid en les enveloppant dans des draps et des couvertures ; je leur donne une partie de la délicieuse nourriture de la bande. Des perroquets volent dans mes cheveux noirs, criaillent jusqu’à ce que je gratte leur cou rouge et jaune. J’imagine que je vole dans la nuit, en toupillant en hurlant en poussant des cris, je suis le vent ; personne ne peut m’arrêter ou faire quoi que ce soit d’autre que m’aimer.
Kathy Acker
la Vie enfantine de la Tarentule noire, par la Tarentule noire / 1973
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1 Capitaine Fessier.
2 Dame Bourse.
3 Combinard.

Sang et stupre au lycée / Kathy Acker

Les scorpions
Monkey et moi, on a été les premiers à voler. On était défoncés aux amphés. On a dévalisé Bloomingdale, un grand magasin de New York.
Je me suis rendue dans un endroit où allaient également mon père et sa petite amie. Johnny et sa petite amie ne voulaient pas entendre parler de moi.
On a pris un taxi jusqu’à Bloomingdale pour passer inaperçus. Je portais un ensemble en laine rouge et un manteau marron léger en laine. Il est nécessaire d’être bien fringué quand vous volez.
Je me suis incrustée dans le taxi avec lequel Johnny et sa copine étaient venus me chercher. Il était clair qu’ils ne voulaient pas s’attarder avec moi. Le reste du groupe de rock de Johnny était dans la voiture.
Dès que Monkey et moi on est arrivés devant Bloomingdale, on s’est séparés. J’ai vérifié ma tenue. Mes cheveux noirs et bouclés, un soupçon de maquillage, et mon tailleur rouge foncé me donnaient l’air d’une gentille petite fille riche. Je voulais rester ainsi. Être gentille et riche, c’est un rêve. J’ai vérifié mes vibrations. Je me suis dit : « Reste prudente, pondérée, calme. » Dès que je suis entrée dans le magasin, j’ai interrogé les vibrations du magasin. Personne ne me suivait.
Papa et moi nous trouvons dans le hall du Laguna Beach Hôtel, qui est l’hôtel préféré de Nixon. En face de moi se dresse un mur blanc rectangulaire. Un peu plus bas, sur la droite, des marches volantes montent vers le haut. Un peu plus loin à droite, un autre grand mur blanc et rectangulaire. Incrusté dans ce mur, à un tiers de sa largeur, un peu plus à droite, un couloir absolument noir. Au-dessus de ce mur blanc, un espace vide ; au-dessus de l’espace vide, un rectangle blanc suspendu : une pièce. Il n’y a rien autour des murs, de l’escalier, et du couloir.
Plus à l’est, des objets architecturaux sont reliés entre eux, cachés les uns dans les autres.
Je me déplace seule sans papa vers l’ARRIÈRE, traversant l’hôtel. L’hôtel, maintenant, c’est, c’est des carrés transparents vraiment grands. Je glisse jusqu’à la dernière salle du fond.
Le mur du fond de cette pièce n’est que fenêtres. Les fenêtres sont opaques. Fenêtres par lesquelles j’aperçois un océan phosphorescent noir. Aucun des hommes dans le groupe de papa ne veut se trouver avec moi et papa est avec Sally. J’ai envie d’aller nager je dois aller nager. L’océan est d’un vert lumineux, même s’il fait nuit. L’océan rutile.
La fenêtre est désormais complètement transparente. J’aperçois à travers un corps d’homme qui semble mort, tournant dans l’eau verte étincelante.
Je voulais un manteau de fourrure.
De petits corridors entourent le couloir principal, un long couloir noir. De fins murs blancs, presque inexistants, les séparent.
J’ai acheté un pull rouge au rayon enfant du troisième étage au cas où m’on observerait, afin qu’on sache que je ne suis pas une voleuse.
Puis j’ai pris l’escalator et je suis montée au rayon fourrure. Jetant mon manteau marron en laine sur un présentoir, j’ai essayé plein de fourrures. Voler, c’est du luxe. Au bout de dix ou quinze minutes, la vendeuse a dû filer à l’autre bout de l’étage pour faire de la monnaie.
Évidemment, papa et Sally et les types de son groupe ont droit à leurs chambres en premier. La mienne est celle dont personne d’autre au monde ne veut.
Ma chambre est l’énorme hexagone blanc dans le coin gauche de l’hôtel. Elle n’a pas vraiment d’intérieur ou d’extérieur, ni de régularité architecturale. De longs tuyaux blancs forment une partie de son plafond. Deux de ses parois, qui changent tout le temps, sont ouvertes.
La fonction de ma chambre est elle aussi mal définie. Le mobilier se résume à deux fauteuils de coiffeur et un W.-C. C’est un endroit de réunion pour les hommes.
Des employés de l’hôtel vêtus de noir et blanc entrent et veulent me faire du mal. Ils découpent des parties de mon corps. J’appelle le directeur. Il m’explique que ma chambre faisait autrefois office de toilettes pour hommes. Je comprends.
Mon con était autrefois des toilettes pour hommes.
Je sors vêtue d’un manteau en léopard.
Chers rêves,
Vous seuls comptez. Vous êtes mon espoir et je vis pour vous et en vous. Vous êtes sauvagerie et folie, les couleurs, les parfums, la passion, les événements qui adviennent. Vous êtes les choses pour lesquelles je vis. S’il vous plaît, faites-moi passer de l’autre côté.
Kathy Acker
Sang et stupre au lycée / 2005
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Corps, psychose et institution : l’intérêt de Tex Avery et de quelques autres dans la psychopathologie de l’image du corps / Pierre Delion / Swing Shift Cinderella / Red Hot Riding Hood / Tex Avery

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« Celui qui se plonge dans la dialectique tient du mangeur de crustacés : pour extraire un morceau de chair, il perd son temps à décortiquer l’animal et à accumuler les déchets » (1)
Je souhaiterais dédier mon intervention aux soignants qui ont accepté de travailler avec moi depuis tant d’années, sans compter leur énergie, malgré la pression du travail quotidien qui ne se relâche pas, à tel point que je dis souvent que nous travaillons désormais en « flux tendus psychiques », ces soignants, les membres de l’ACSM, sont des personnes généreuses et je les en remercie du fond du cour. Mais je souhaiterais aussi associer à ces personnes si vivantes le souvenir de deux amies qui ont disparu récemment, Dany Rochereau et Sabine Lafforgue. Dany a été une grande soignante dans l’équipe de Reims, Madeleine en a parlé, et nous n’oublierons pas sa philosophie de la vie ; le très beau texte écrit par Patrick Chemla sur notre amie Dany paraîtra dans la prochaine revue Institutions. Sabine a aussi permis à notre ami Pierre Lafforgue d’être le remarquable pédopsychiatre que nous apprécions tous et qui nous a fait l’amitié de venir participer activement aux journées d’Angers, malgré la mort très récente de sa femme. Dany Rochereau et Sabine Lafforgue aimaient rire, et si aujourd’hui j’ai choisi de parler du drame psychotique en m’appuyant pour une part sur Tex Avery, je ne crois pas qu’elles s’en fâcheraient, bien au contraire.
Introduction
« Un jour, l’expression « c’est du Tex Avery » entrera dans le Petit Larousse comme un proverbe populaire. L’image avérienne par excellence , sa véritable marque de fabrique, c’est le loup aux yeux exorbités (2). Car au delà de Daffy, Droopy et Company, ce qui se retient de Tex Avery, c’est un personnage anonyme, c’est le loup fou d’amour. Entendez-le hurler dans le train, dans la rue, dans la cour. Un archétype. Le geste des yeux sortant de leurs globes passe dans le langage populaire (Video 1 et 2). Ajoutez à cela toute la violence, toute la destruction véhiculée par tous ces personnages découpés, hachés, déchiquetés, émiettés, écartelés, morcelés, écrasés, dynamités, et vous comprendrez pourquoi par ses visions nouvelles des deux pôles fondamentaux de la nature humaine, l’amour et la mort, Tex Avery peut vous toucher vous, et autant vous que votre boucher que vous considérez comme un parfait crétin. La renommée de Tex Avery ne peut que s’étendre, les bouchers ne manquent pas. (3) »
L’idée ancienne de m’appuyer sur Tex Avery pour mieux comprendre et faire comprendre ce qui se passe dans la période archaïque du développement de l’enfant, notamment dans son corps, et ainsi dans les mécanismes qui semblent prévalents dans les pathologies qui « cultivent » l’archaïque n’est pas sans rapports pour moi avec l’intérêt de l’utilisation de l’humour dans la pédagogie, et sans doute aussi avec mes propres moyens de soutenir ma curiosité intellectuelle dont on sait le tribut qu’elle paye à la curiosité infantile qui gît en chacun de nous. Le souvenir de quelques dessins animés et films muets comme défense contre la tristesse du retour au collège le dimanche soir est resté actif en moi et j’en ai compris toute la portée lorsqu’il y a quelques années, des amis angevins m’ont demandé de faire une conférence sur « le rire dans la psychopathologie de la vie quotidienne » et ses bienfaits dans l’ambiance thérapeutique. Toujours est-il que les dessins animés de Tex Avery m’ont paru, dès que je me suis davantage intéressé aux pathologies autistiques et psychotiques, illustrer d’une façon assez fine les mécanismes en jeu dans cette pathologie de l’archaïque. Vous avez appris des différents auteurs psychanalystes avec lesquels nous travaillons tous les jours que les angoisses en question amènent le moi-archaïque à mettre en scène les différentes possibilités de retour à l’état antérieur de la construction du corps, la dernière éprouvée comme solide avant la catastrophe actuelle. Ce couple angoisse-défense contre l’angoisse est la base de notre compréhension de la psychopathologie et des possibilités thérapeutiques qui en découlent. Or Tex Avery semble en avoir perçu tous les différents mécanismes, et last but not least, avoir eu l’idée de les utiliser dans le ressort comique de ses scénarios de dessins animés. Mais cet auteur aurait pu nous faire des dessins animés extrêmement éclairants sur les mécanismes en question, sans que nous puissions en rire le moins du monde. Lorsque nous lisons une description du « démantèlement » écrite par Meltzer ou de « la crainte de l’effondrement » par Winnicott, il ne me semble pas avoir remarqué les lecteurs s’esclaffer de leurs découvertes. Pour avancer dans cette direction, il me semble que là encore il nous est utile d’en référer à Freud, et notamment à son étude des Mots d’esprit dans leur rapport à l’inconscient.
« On peut acquérir quelque lumière sur le déplacement humoristique en le considérant sous l’angle d’un processus de défense. Les processus de défense sont les équivalents psychiques des réflexes de fuite et sont destinés à empêcher l’éclosion du déplaisir qui dérive de sources internes ; à cet effet, ils agissent comme des régulateurs automatiques des opérations psychiques ; j’ai démontré qu’un certain type de cette réaction de défense, le refoulement avorté, est l’agent des psychonévroses. L’humour peut être considéré comme la manifestation la plus élevée de ces réactions de défense. Il dédaigne de soustraire à l’attention consciente, comme le fait le refoulement, le contenu de la représentation lié à l’affect pénible et il triomphe  ainsi de l’automatisme de défense ; pour ce faire, il trouve moyen de soustraire au déplaisir son énergie déjà prête à se déclencher et transformer cette énergie en plaisir par la voie de la décharge. Ce sont les rapports avec l’infantile qui lui fournissent les moyens de s’acquitter de cette tâche. Seule notre enfance connut des affects alors fort pénibles, dont, adultes, nous souririons aujourd’hui tout comme l’adulte, en tant qu’humoriste, rit de ses affects pénibles de l’heure présente. » (4)
Il est donc intéressant de considérer que ces mécanismes infantiles viennent à nouveau à la rencontre de notre conscience perceptive, mais que le rire qu’ils déclenchent quand on les regarde à la lumière de Tex Avery restent la décharge nécessaire au passage du déplaisir de leur évocation indirecte, soit chez les enfants autistes et psychotiques que nous tentons de comprendre, soit chez nous, au plaisir de les avoir retrouvés neutralisés dans leur force destructrice. Nous pourrons ainsi aider ces enfants à moins souffrir de leurs angoisses archaïques et à mieux psychiser leurs vécus.
« L’être humain est porté à tous moments à symboliser ses expériences du monde selon trois modalités complémentaires du corps, des images et des mots. Mais en même temps, il a besoin en permanence d’un tiers pour valider ses représentations du monde, et cela à la fois sur un mode verbal, imagé, émotif et moteur. A travers les mises en scènes des corps, les gestes, les mimiques, les attitudes et les intonations, ce qui était jusque-là éprouvé dans la solitude corporelle devient visible pour l’autre et fonctionne donc comme support de socialisation. » (5)
Il s’agit en quelque sorte d’accepter l’idée que si tant de gens peuvent rire à l’évocation par Tex Avery de situations que nous avons traversé dans notre vie infantile propre, notre familiarité avec ces angoisses archaïques en sera d’autant plus évidente, et leur caractère d’inquiétante étrangeté en sera tempéré par le sentiment de pouvoir partager un vécu humain commun. Je rappelle que pour Freud, cette « inquiétante étrangeté » est justement le sentiment que le plus familier peut revenir hanter le sujet de manière effrayante ou énigmatique, signe d’un retour d’une motion plus ou moins refoulée. On sait avec quelle pertinence Selma Fraiberg a décrit « les fantômes dans la chambre des enfants ». Alors à propos de fantômes, revenons-en au corps.
Pierre Delion
Corps, psychose et institution / 2002

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1 Prantl, Geschichte der Logik im Abendlande (Histoire de la logique en Occident), tome II, 250-260. Cité par Hermann, I., le Moi et le penser, Psychanalyse et logique, Denöel, 1978, p.110.
2 Lambert, P., Tex Avery, Red hot riding hood, 1943, Paris, Demons et merveilles, 1993, p. 31.
3 Igual, A., Tex Avery, la folie du cartoon, Artefact, Paris, 1986, p.105.
4 Freud, S., le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient (1905), Gallimard, Paris, (1930), 1974, pp.392-393.
5 Tisseron, S., Enfants sous influence, Armand Colin, Paris, 2000, p.61.

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