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Archive mensuelle de novembre 2009

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Yapou, bétail humain (2) / Shozo Numa

Je viens de décrire la manière dont les déjections des esclaves noirs et des Blancs sont traitées. Voyons maintenant comment elles sont recyclées. Une explication du système de la chaîne alimentaire tricolore semble nécessaire.
Cela peut se résumer de la manière suivante : l’urine du Blanc devient négrotar et ses fèces la panacée du Yapou. Les déjections de l’esclave servent d’aliment au Yapou. Le Yapou, quant à lui, ne produit aucun déchet.
Comment l’urine du Blanc devient-elle négrotar ? Lorsque lady Jansen fabriqua autrefois le premier alcool destiné aux esclaves noirs, celui-ci leur fut présenté comme un cocktail coupé d’un peu d’eau. Sa composition a changé. A présent, l’urine de Blanc est la base unique de l’alcool dont s’enivrent les esclaves. Un Blanc qui, par hypothèse, en absorberait n’en obtiendrait aucune ivresse. Il en est de même d’un esclave noir buvant l’urine d’un de ses congénères. Seule l’urine du Blanc produit un effet sur l’esclave.
Intéressons-nous maintenant à la composition de cette urine. Elle diffère peu de celle des hommes du XXe siècle. Seule, peut- être, la quantité d’urée provenant de l’azote de protéine a augmenté. Les Blancs d’EHS n’ont pas évolué selon les critères habituels de la biologie et ont conservé un organisme en tous points semblable aux hommes de la Grèce antique. Rien en eux n’a été artificiellement modifié : leur corps n’a pratiquement pas évolué depuis deux mille années.
L’explication de cette ivresse est plutôt à rechercher du côté des esclaves noirs. Ceux-ci, comme je l’ai noté, sont contraints d’absorber des purgatifs afin de faciliter l’évacuation de leurs fèces quand ils se servent du pommeau et ces produits contiennent un adjuvant d’alcoolo-rinozorigen. C’est une enzyme qui, passant par la paroi stomacale, finit par être évacuée en quantités infinitésimales dans leurs urines, urines qu’ils absorbent à nouveau selon le cycle que je viens de décrire, si bien que dans chaque estomac d’esclave noir subsiste une faible quantité du produit qui les rend très sensibles à l’alcool. Cet adjuvant, en subissant l’action de l’élément principal (CON2H4) qui compose l’urine, est décomposé par la solution d’ammoniaque (NH3) et forme un alcool (C2H5ON). C’est ainsi que la présence d’urine de Blancs dans l’estomac d’un esclave noir suffit à provoquer une réaction chimique induisant un effet similaire à l’absorption d’un puissant spiritueux. Toutefois, si par hypothèse les urines d’esclave ayant conservé à leur tour des traces d’alcoolo-rinozorigen devaient être absorbées par un esclave noir, elles ne lui procureraient aucune ivresse puisque la réaction s’annulerait dans l’estomac. Voilà pourquoi l’urine de Blanc seule saoule l’esclave noir.
La population d’esclaves noirs étant plusieurs milliers de fois supérieure à celle des Blancs, la quantité de leurs urines ne pourrait satisfaire à la demande de négrotar. C’est la raison pour laquelle le conduit urinaire (le conduit de négrotar) est raccordé au reduplicateur qui permet d’en augmenter la quantité sans en altérer ni la couleur, ni l’odeur, ni la composition. La production est ensuite stockée dans des cuves, avant d’être reversée dans des barriques – sur chaque barrique figure le nom du producteur (de l’urineur) et la date de fabrication – puis dispersée sur le marché des négrotars. L’urine de la plèbe, quant à elle, est utilisée pour la production d’alcool de seconde classe ne comportant ni appellation ni date de fabrication. Elle est conditionnée dans des bouteilles de verre.
Venons-en à notre seconde énigme. Pourquoi les selles de Blancs sont-elles une panacée réservée aux Yapous ? C’est une question à laquelle il me sera impossible de répondre sans considérer préalablement les données de la science de l’alimentation du bétail. Aussi je préfère d’abord répondre à la question suivante : comment les déjections d’esclaves font-elles office de nourriture pour les Yapous ?
Où sont acheminées les déjections rassemblées dans les conduits urinaire et physique ? Réponse : jusqu’aux pilk pipes. Or, les pilk pipes ne récoltent pas uniquement les déjections d’esclaves. Les déchets végétaux et de boucherie (les déchets provenant des ménages de Blancs et servant à la fabrication du négrotar sont habituellement traités séparément), les déchets papier, les bouses de vaches ou déjections de porcs, bref, la quasi-totalité des déchets du monde d’EHS se retrouvent dans ce qu’on peut appeler des collecteurs généraux d’égouts. Tous ces rebuts forment l’alimentation de base du bétail Yapou, désignée par le terme générique de Yapoo milk (pilk pilk) voire de yellow juice en raison de la couleur jaunâtre que prend l’ensemble des déchets une fois retraités. Passés au reduplicateur en vue de leur multiplication, ils servent d’aliment à l’ensemble des Yapous d’EHS (exception faite des Yapombs).
Les pilk pipes subdivisés en milliers de ramifications partant des charging rooms (ou collecteurs centraux) conduisent à des robinets auxquels viennent s’abreuver les bouches aspirantes situées à la pointe des queues d’hermins (ou vers pompe) s’échappant des anus de Yapous. Une prise par semaine permet d’assurer au Yapou sa ration alimentaire hebdomadaire. Le corps d’un Yapou ne différant extérieurement en rien de celui d’un être humain, la simplicité, pour ne pas dire la frugalité, de sa diète est sans égale. Car s’il s’agissait de l’engraisser ainsi qu’on le fait pour les porcs avec le seul produit des déjections humaines, l’opération exigerait des quantités autrement plus importantes.
Comment ce prodige est-il possible? Grâce aux propriétés du ver lombricoïde parasitant le corps du Yapou (pour ce qui est des meubles viandeux, la nutrition s’effectue extérieurement par un branchement au circulateur). Comme j’en ai fait mention précédemment (voir chapitre III, paragraphe 2), cet organisme issu d’une autre planète ne produit aucune déjection. En dehors du phénomène de sclérose apparaissant avec le temps à l’extrémité des segments de sa queue, les déchets incorporés par le ver sont entièrement décomposés par des enzymes et transformés en éléments nutritionnels. Autrement dit, une réaction chimique liée à l’action des enzymes produit l’aliment de ce métabolisme, le ver lombricoïde étant la cause de cette réaction physico-biologique générée par l’action des enzymes qui multiplient par cent la teneur calorique et la valeur nutritionnelle des éléments. Par exemple, les glucides, lipides et protéines dont les valeurs caloriques sont respectivement de 4,1, 9,2 et 5,6 calories passent respectivement à 410, 920 et 560 calories, récupérés à l’orifice d’un hermin implanté dans un estomac de Yapou. Un estomac ayant fait le plein de pilk ne contient qu’une valeur calorique globale de 200 calories. Le pilk est donc un aliment à faible teneur calorique et ce sera l’action du ver moteur (autre appellation de ce ver) qui permettra d’en accroître la valeur nutritive, la faisant passer de 30 à 3000 calories par jour, ce dernier chiffre correspondant de fait à une ration hebdomadaire. C’est ainsi que les Yapous obtiennent leur ration nutritive, à partir des déjections des esclaves noirs, des porcins ou des bovins, déchets qui n’ont par eux-mêmes qu’une faible teneur calorique. Autrement dit, l’ensemble des égouts d’EHS, ramifiés en milliards de canaux auxquels sont raccordés les Yapous, fait de ces égouts des centres de traitement des déchets dont provient l’alimentation du bétail.
Je reviens à présent à la question du traitement des fèces de Blancs. Comme je l’ai déjà expliqué, si le corps du Blanc n’a pas évolué depuis deux mille ans – et, partant, la composition de son urine –, son alimentation s’est quant à elle modifiée. Nous le constatons par la composition de ses selles. Les Blancs d’EHS ont besoin d’un apport journalier de 10 000 calories (en tenant compte des rejets trouvés dans les vomitoirs, on obtiendrait un chiffre trois fois supérieur mais je préfère m’en tenir à ce que le corps absorbe réellement). Les nobles, qui apprécient la bonne chère, ont des apports dépassant les 20 000 calories. Or, comme leur métabolisme est resté inchangé depuis deux mille ans – et peu importe la quantité d’exercice physique qu’ils peuvent fournir quotidiennement – une ration de 4 à 5000 calories leur suffirait amplement. Et pourtant, ils ingurgitent chaque jour entre 10 et 20 000 calories. Comme il ne s’agit cependant pas ici d’une simple question de quantité mais de qualité, il est rare que cela leur cause des troubles digestifs. Etant par ailleurs fort soucieux de leur condition physique et consommant force produits de beauté, une faible quantité de graisse s’accumule sous leur peau. Ils disposent donc d’un formidable appareil digestif qui leur permet d’évacuer ces surplus sans être obligés de les digérer. Seule une partie de ce qu’ils avalent est effectivement digérée, le reste passant en l’état dans leurs selles.
Les Blancs vont très fréquemment à la selle (environ trois fois par jour), dans des quantités qui ne varient guère par rapport au passé. Leur bile est restée amère et d’une coloration jaunâtre, comme autrefois. Pourtant, en étudiant l’organisme de l’intérieur, on remarquera que les cellules épithéliales prélevées sur les débris cellulaires de leurs intestins ou de leur paroi stomacale, inchangées en nature par rapport au passé, contiennent des valeurs énergétiques s’élevant à plusieurs milliers de calories en raison de la subsistance d’une part importante de nourriture non digérée. Ne fermentant pas grâce au prodigieux travail des intestins, ces fèces n’ont pas l’odeur nauséabonde qu’elles avaient autrefois, même si les habitants d’EHS ne manqueraient pas de les trouver désagréables malgré leur culture du parfum particulièrement développée si, par hypothèse, ils avaient à les renifler (ce qui est à exclure puisque leurs setteens sont dotés d’un aspirateur d’odeur). Un Japonais de l’époque anhistorique leur trouverait probablement une « odeur de miso » et, y posant la langue et comprenant à leur amertume que ce n’en est pas, il se convaincrait, si on le lui affirmait, d’avoir affaire à « une sorte de chocolat ». « C’est de la merde humaine », lui enseignerait-on, qu’il croirait à une blague ! Quoi qu’il en soit, outre leur goût, leur arôme et leur parfum, les selles de Blancs constituent un aliment très calorique.
Par rapport à l’élément nutritionnel principal composant le pilk fabriqué avec les déjections d’esclaves noirs, la selle de Blancs représente pour le Yapou une nourriture riche et luxueuse. Du simple point de vue de la quantité de calories contenues dans ses selles, un membre de la noblesse blanche pourrait nourrir plus d’une centaine de Yapous bruts. On dit que si une pièce de bétail yapou pouvait s’emplir la panse du seul jus des fèces d’un Blanc, elle serait capable de vivre et de travailler plus de six mois sans autre apport nutritionnel. C’est dire combien les selles de Blancs sont incomparablement plus nourrissantes que celles des esclaves noirs. Voilà la raison pour laquelle elles sont pour les Yapous une panacée, un aliment miraculeux quoique les occasions qui leur sont offertes d’en jouir soient excessivement rares.
Les propriétés curatives des selles de Blancs ne tiennent cependant pas uniquement à leur teneur en calories. Elles sont « un don des dieux », ce qu’illustre cette formule décrivant l’effet psycho-curatif que peut avoir leur absorption. Voilà pourquoi elles passent auprès du Yapou pour une panacée. Nul n’en ignore l’existence, de même que celle de l’élixir qui « l’assaisonne » (l’élixir est le produit du mélange dans l’estomac des Blancs des diverses sauces, épices ou adjuvants gustatifs présents sur leurs tables). Celui-ci est amer mais il a un effet curatif remarquable sur des organismes accoutumés à une alimentation pauvre. (Propriété évoquée dans le proverbe yapounais affirmant : « il n’est de remède qu’amer ».)
Ce sont d’abord des produits pharmaceutiques injectables que l’on fabriqua à partir des selles de Blancs acheminées par le conduit physique jusqu’aux usines souterraines de la société du Y rouge et de ses filiales où elles étaient multipliées après passage au reduplicateur. Injectables car peu de Yapous au service des Blancs conservaient l’usage de leur bouche pour la médication. Cette forme de conditionnement leur était donc destinée en priorité. Le reste, une fois déshydraté, prenant une forme solide jaunâtre, était utilisé pour la confection de comprimés dont l’absorption ne générait aucun déchet. Les Yapous, qui avaient conservé l’usage de leur bouche, faisait fondre ces comprimés sur leur palais. Quelle que fût leur forme, ces remèdes avaient au début un but thérapeutique et l’invention du reduplicateur, autorisant une augmentation des quantités, leur permit d’être employés en médecine préventive. Ils restent toutefois des produits de luxe qu’on désigne du terme de mixor (1).
D’après ce que je viens d’expliquer, multipliées au reduplicateur et conservant leurs caractéristiques d’origine, les déjections de Blancs sont donc essentiellement destinées aux esclaves et aux Yapous. Pourtant, à titre exceptionnel, ces derniers peuvent bénéficier de déjections brutes. Elles ont alors une appellation particulière : warer « sainte Eau » (de warer > water) (alcool divin – nectar – amarita) et « saint Corps » (body) (ambrosia > ambroisie). Bref, lorsque l’emploi d’un setteen est impossible, on donne alors (en pissant ou déféquant debout) son urine à boire ou ses selles à manger à un esclave (voir chapitre XXVIII, paragraphe 3), mais je réserve des explications plus précises concernant ces cas exceptionnels lorsque l’occasion de les aborder en situation se présentera et je préfère m’en tenir pour l’instant à un survol général.
Une chaîne alimentaire tricolore matérialise donc la structure sociale d’EHS. Les matières brutes de Blancs tombent dans la bouche du Noir ou du Yapou et celles du Noir directement dans l’anus du bétail jaune. Mais l’ordre induit par les valeurs propres aux trois couleurs (blanc, noir, jaune) ne se borne pas à illustrer cette socie ́té. Il est le principe d’un « monde sans toilettes » (no lavatory world) ayant résolu, grâce aux Yapous (qui ignorent la défécation et digèrent tous les rebuts), la question du recyclage des déjections, l’incommodité et les problèmes hygiéniques que connaissaient les hommes de l’époque anhistorique. Le setteen, premier représentant de bétail lavator (impur), est le symbole vivant de ce système. Recevoir directement des dieux la sainte Eau ou le saint Corps représente pour un Yapou un privilège dont il tire une grande fierté.
3 – La standardisation du setteen
Les mœurs concernant l’usage du setteen sur EHS sont anciennes et, considérant les premières mentions qui en furent faites, on peut dire qu’ils sont apparus il y a plus de mille cinq cents ans. Désormais, sur chaque planète de l’Empire, il n’existe pas une seule demeure qui ne soit pourvue de setteen, chaque pièce, chaque vaisseau, chaque lieu de rassemblement en est équipé. Pourtant, une longue période de transition fut nécessaire avant que leur usage ne se répande et que n’apparaissent les trois fonctions standard qui ont perfectionné les premiers modèles.
La décision de réserver les déjections humaines à l’alimentation du bétail est bien antérieure à la Révolution féminine. Cette politique coïncide avec la période d’expansion d’Altaïr, autrement dit de la galaxie Alpha Aquire. D’après C. Spack, qui le mentionne dans son ouvrage Origines d’EHS, à l’occasion de la colonisation de Gonda, troisième planète de la galaxie Alpha, des toilettes avaient été installées dans des cupolas en raison de l’atmosphère particulière qui régnait sur cette planète. Les hommes désireux d’accomplir la nuit certains besoins étaient donc obligés de marcher longtemps, ce qui les ennuyait tant et fort qu’ils commencèrent à réfléchir au moyen d’utiliser les Yapous comme pots de chambre, autrement dit sans avoir à quitter leur couche. Le concept du setteen e ́tait né. A la différence des toilettes pour femmes, celles destinées aux hommes ne demandaient pas de forme particulière, si bien que la bouche et les lèvres d’un Yapou pouvaient aisément répondre à cet emploi, pourvu qu’on en eût un sous la main. En dix ans, la pratique en vigueur sur Gonda se répandit à l’ensemble de l’Empire. Bien sûr, des voix s’élevèrent pour réclamer que l’on pût s’en servir également de jour et pour déféquer. Les cuvettes et autres urinoirs disparurent progressivement pour laisser place à des rangées d’enfants yapou ligotés, que leur petite taille mettait à hauteur des appendices mâles. Les hommes satisfaisaient leurs petites envies du matin, debout et dans leur bouche. Quant aux Yapous destinés à la grosse commission – ceux dotés d’une large bouche –, on les allongeait sous la cuvette d’une toilette sur laquelle l’usager venait s’asseoir. C. Spack nous dit enfin que c’est à l’élégant lord Dripard (lointain ancêtre de William) – on disait qu’il était la réincarnation de Pétrone – que revient l’honneur de passer pour l’inventeur du système qui fit des Yapous les consommateurs de l’ensemble des déjections humaines.
La Révolution féminine passa ensuite par là et les Yapous furent utilisés par les femmes, de la même façon dont procédaient les hommes, appelée sunny stand (se tenir au soleil) et qui nécessita la mise en élevage de spécimens spéciaux, les bouches et estomacs des enfants yapous ne suffisant plus à remplir cette tâche. Cette époque voit aussi la tentative de lady Jansen d’offrir son cocktail aux esclaves noirs, essai qui conduisit rapidement à la fabrication en série du breuvage et à la diffusion du vaccum sewer. Dans sa forme primitive, la chaîne alimentaire tricolore a donc une histoire longue de plus de mille trois cents ans, mettant peu à peu en évidence la nécessité de la mise en élevage de bestiaux dont l’existence assurerait la cohérence de la structure sociale, conduisant à la disparition des cuvettes et autres toilettes en porcelaine. L’appellation setteen apparut également à cette période.
La chirurgie chromosomique n’étant pas encore suffisamment développée, on ne pouvait obtenir de setteen performant qu’au moyen d’un long processus de sélection naturelle du bétail, ce qui interdisait la fabrication d’un modèle standard. L’apparition de ce type de setteen doté d’une lunette ou d’un long cou capable de satisfaire à l’évacuation des urines tout en restant couché, ne serait possible que par la transformation de modèles destinés en premier lieu à devenir cunnilingers ou penilingers. La production de setteens pourvus d’un cou de plusieurs dizaines de centimètres serait le fruit du travail acharné des généticiens et demanderait plusieurs siècles. Le développement d’un modèle incliné, autrement dit du sabot gibbosite sur lequel s’assoit l’usager et qui remplace avantageusement l’ancienne cuvette à lunette prendrait de longues années de recherches ponctuées d’innombrables échecs.
Trois modèles, le nain, le sabot et le long cou (chacun n’étant réellement performant que pour une seule fonction) furent donc développés en parallèle. Ils se cantonnaient à un usage domestique car il restait mal aisé de les emporter avec soi. La demande de la part de la classe supérieure d’un modèle capable de combiner les trois types de setteen stimula la recherche en chirurgie chromosomique. Le premier prototype ne vit pourtant le jour que huit cents ans plus tard. Il combinait curieusement les différents modèles. Ce premier exemplaire fut offert à Magaret III, qui régnait sur l’Empire et qui le réserva à son usage personnel. Or, comme Magaret aimait à se faire lire des poèmes de Omar Gaiham, courtisan de l’époque anhistorique, pendant qu’elle procédait à ses besoins, Omar devint peu à peu l’appellation – toujours en vigueur – pour désigner à la cour un setteen (le terme yapounais de o-marou – pot de chambre – trouve également ici son origine). Quoi qu’il en soit, la réputation de ce modèle standard dont la reine avait fait un de ses objets favoris fut assurée dès lors que tout un chacun fut convaincu du confort fonctionnel qu’il offrait. S’il fut d’abord un objet de luxe, voué et destiné uniquement à la noblesse, son usage se répandit par la suite jusque dans la plèbe.
Ce setteen standard, bétail lavator, équipa en premier lieu les appartements des nobles. Il était possible de lui adjoindre une fonction télépathe et de modifier la forme de sa tête ou de sa langue (je laisse le lecteur imaginer de quelle façon, si on songe à la manière dont la tête d’un cunnilinger peut être « aménagée » comme je l’ai expliqué dans le chapitre II). Les gravures sur peau qui les décoraient exprimaient la fantaisie de leur possesseur et il n’est pas exagéré de dire qu’il n’existait pas dans l’Empire deux setteens de nobles identiques. Inversement, on considérait que les setteens destinés à un usage collectif devaient rester neutres et fonctionnels, si bien que le prototype qui devait devenir le setteen standard s’inspira de ceux-ci. Breveté et répondant à un cahier des charges exigeant, il fut bientôt produit en série.
La forme du setteen standard est extrêmement singulière. On se l’imaginera aisément en se figurant un nain doté d’un sabot inversé d’où partirait un long cou. D’une taille pouvant atteindre un mètre cinquante lorsqu’il étire complètement le cou (en réalité, on le verra jamais dans une telle position) et plus couramment d’un mètre dix (comprenant une tête de vingt centimètres, des jambes de quarante centimètres, un tronc – de la tête aux fesses – de cinquante-cinq centimètres, quarante-neuf centimètres du départ du cou aux fesses, et d’un cou pouvant à lui seul atteindre quarante-cinq centimètres mais restant replié dans son logement en temps normal) avec un tour de bedaine d’un mètre trente. Ses robustes jambes d’à peine quarante centimètres forment deux parties potelées séparées aux genoux, ses pieds sont larges et charnus. Le corps, supporté par ses deux membres, est si replet qu’on pourrait le croire obèse alors que cet état répond à un savant calcul destiné à le garder opérationnel pour un usage consécutif de vingt personnes. Il est en conséquence doté d’un estomac élargi, occupant l’espace libéré par l’ablation du poumon droit. Sa contenance a été poussée à douze vessies (de vesica, unité de mesure de l’estomac d’un setteen).
La transformation des organes internes ne fut pas la condition nécessaire de la mise au point des setteens. En tant que meubles vivants, il fallait évidemment qu’on les raccordât à un circulateur. Leur trachée artère fut donc modifiée pour qu’elle ne passât plus par la gorge mais reliât directement deux ouvertures – sortes de branchies – situées à la base arrière du cou au poumon gauche. Outre ces aménagements internes, un double sabot gibbosite fut ménagé dans leur dos, cette incurvation symétrique abritant deux dégagements par lesquels le setteen respire et sent. Le but de cette dernière transformation était de réserver leur long cou à la fonction « alimentaire » et d’éviter des encombrements éventuels s’il avait dû également respirer. Les fosses nasales devenues inutiles, il fut possible d’y implanter deux puissants petits séchoirs à basse température.
Les bras sont fins et courts. Les doigts des mains souples et petits, dépourvus d’ongles ainsi que ceux des cunnilingers. L’intérieur du sabot gibbosite offre à leur long cou une place où s’enrouler, la tête reposant au-dessus. Lors de la grosse commission, cette dernière s’incline davantage vers l’arrière, s’enfonçant à l’intérieur du sabot pour s’ouvrir largement vers le ciel. Lors de la petite commission, le cou se tend. Cette tête, vulgairement appelée pissotière, si l’on fait abstraction du développement anormal de la partie buccale, a conservé sa paire d’yeux et des narines. Elle est chauve, afin d’éviter certains désagréments pendant l’usage. Quant à la bouche qui, largement ouverte, offrirait un espace d’un diamètre d’environ dix centimètres, elle forme un bol doté de lèvres épaisses et extensibles qui se tendent quand une femme veut uriner. Cette caractéristique, lèvres aspirantes à l’extérieur, absorbantes à l’intérieur, permet ainsi à la bouche d’aspirer intégralement le liquide sans en perdre une goutte et d’éviter la propagation d’odeurs. Elle offre ainsi une parfaite étanchéité pendant l’usage. L’intérieur de la cavité buccale est également vaste. Seules les dents du fond, réservées à la mastication, ont été conservées, les autres ont été arrachées. La langue a un volume remarquable, le double de celle d’un être humain, plus large et plus longue, et, une fois qu’elle a nettoyé la partie concernée, elle se retire pour laisser place à un jet d’air chaud propulsé par les narines qui va assécher méat ou anus. Ce dispositif, à l’œuvre également dans les pommeaux réservés aux esclaves noirs, a rendu obsolète le papier qui a disparu d’EHS, ainsi que le mot « toilettes ».
Les setteens constituent donc une variété de bétail élevé sur EHS. Ils sont manufacturés sur Aporto, neuvième planète de la constellation Elisa dans la galaxie Epsilon. Cette planète satisfait intégralement à la demande de l’Empire. Le lecteur aura probablement l’occasion de voir surgir de temps en temps cette espèce de meubles vivants qui mérite toute notre affection.
Shozo Numa
Yapou, bétail humain / 1956-1959 / 1970
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1 « Si le terme de négrotar est un mot formé de négro (esclave noir) et de nectar (alcool divin), l’origine du terme mixor reste peu claire et a donné lieu à plusieurs explications. Etant donné que les liquides circulant dans les conduits physiques diffèrent de ceux circulant dans les conduits urinaires et qu’ils se mélangent, dans l’estomac des setteens, avec leurs sucs digestifs, il se pourrait que le sens de mixor vienne du préfixe mixo-, qui a lui-même le sens de mélange. Une seconde thèse soutient que le liquide fécal ayant un aspect mixte (liquide et granuleux), le terme proviendrait du préfixe myxo-. Une autre explication voudrait que ce terme provienne d’un emploi fautif de mictio (urine), confondant urine et fèces. Enfin, selon une dernière interprétation, ce mot serait la transformation du terme de mi-kuso (honorable merde) présent en langue yapounaise (et d’après cette explication, le miso serait une transformation de mi-kuso d’où « miso/kuso… » etc.). »
D’après S. Heiward, Grand dictionnaire étymologique.

Yapou, bétail humain (1) / Shozo Numa

UN MONDE SANS TOILETTES
1 – Se changer
Rinichiro pleurait. Les larmes qui coulaient de ses yeux tombaient sur les bottes de Clara et les mouillaient. Il était ému par la déclaration de la jeune femme qui, malgré le malheur qui le frappait, lui exprimait son amour. Incapable de parler, ses larmes étaient le seul moyen de lui exprimer sa reconnaissance.
… Merci Clara, il en est de même pour moi, je veux faire de toi mon épouse…
Clara avait cessé de pleurer. Elle s’efforçait de se donner une contenance et de maîtriser ses émotions. Elle contemplait, immobile et silencieuse, ces larmes qui semblaient vouloir nettoyer la pointe de ses bottes et s’imprimaient, en la dispersant, sur la fine pellicule de poussière qui les recouvrait.
Pauline, qui n’avait pu s’empêcher de fermer les yeux lorsqu’ils s’étaient embrassés, observait à présent calmement la scène.
Le spectacle d’une paire de chaussures lavées aux larmes de Yapou n’était en soi pas rare sur EHS. La pratique de la monte exigeait une tenue très stricte, règlementaire, incluant cravache, bottes et gants. Pour la monte d’un equus ou d’un centaure, une cravache (faite à partir d’un pénis de cheval yapou géant et d’un sjambok de rhinocéros), des bottes et des gants (lesquels étaient en cuir de Yapou). Une cravache à pégase pour la monte d’un pégase (confectionnée avec les deux langues castrées puis séchées d’un pégase) et des bottes et des gants à pégase (faites à partir de cuir de pégase, de préférence un yearling pour les seconds). Les larmes de Yapou permettaient de lustrer le cuir et de lui donner un brillant fort apprécié. Toutefois, selon qu’elles sont de joie, de tristesse ou de douleur, leurs propriétés diffèrent : seules les larmes de douleur conviennent pour le dolorogen qu’elles contiennent. Des larmes humaines pourraient également faire l’affaire, mais comme il est impossible de s’en servir, ce sont les Yapous que l’on fait pleurer.
Dépoussiéreur, repose-bottes, suceur, polisseur sont élevés dans le nécessaire disposé aux entrées des demeures de nobles. Ce sont des ustensiles indispensables à l’entretien des chaussures. Plusieurs coups de cravache sur leur cuir et ils pleurent : l’augmentation de la fréquence des coups multipliant la quantité de larmes, c’est ainsi que l’on nettoie ses chaussures. Pauline, trouvant l’exercice fastidieux, ne s’en servait pas souvent, à la différence de Doris qui y avait nécessairement recours après une partie de polo, obligeant le dépoussiéreur à s’agenouiller devant elle, le fouettant énergiquement de sa cravache pour nettoyer consciencieusement ses bottes. C’est pourquoi, observant la jeune élégante en tenue équestre, cravache en main, un Yapou à ses pieds pleurant sur ses bottes, Pauline ne put s’empêcher de revoir en pensée sa sœur lorsqu’elles vivaient encore ensemble. Elle faillit même un instant se demander si cette femme n’était pas réellement d’EHS, prête à sombrer à nouveau dans l’illusion dont elle avait précédemment été victime. Le spectacle qu’elle avait sous les yeux lui était si familier. Non, ce n’étaient pas là cravache et bottes à pégase. Elle sortit de sa rêverie.
Le vaisseau parti à son secours ne devrait plus tarder à arriver. « Ils ont tous embraqués… » avait dit le boy, ce qui devait signifier qu’outre Doris, ses frères étaient également du voyage. Je dois me changer, pensa aussitôt Pauline en se levant.
Les planètes dotées d’une atmosphère étaient toutes conditionnées de façon à rendre plus agréable la vie quotidienne des hommes. Les changements de saison avaient été conservés. C’était l’automne sur cette Terre mais la soucoupe était si bien chauffée que Pauline ne portait que des sous-vêtements légers sous sa cape. Clara était une femme, Rinichiro un Yapou : elle n’éprouvait donc aucune gêne à se montrer à eux dans cette tenue. Ce ne serait pas la même chose devant ses frères : il était impensable de paraître à moitié nue devant des hommes. Chez elle, elle aurait ordonné à un esclave noir de la changer mais à bord du vaisseau, elle était obligée de le faire elle-même.
Elle remarqua que le visage de Clara, qui venait de se relever, était couvert de sueur. Celle-ci portait une tenue équestre légère mais il faisait encore trop chaud dans la pièce. Aux yeux de Pauline, les vêtements de Clara étaient faits d’une matière si grossière et miteuse qu’ils ne pourraient que choquer Doris et ses frères. Clara était son hôte, son devoir d’hôtesse lui intimait de…
– Mademoiselle Clara – Pauline prit soin de s’adresser à elle par son prénom – je dois vous demander de changer de vêtements. Suivez-moi.
La façon dont Pauline s’était adressée à elle et le ton de sa voix trahissaient une nature habituée à donner des ordres, qui ne souffrait pas la contestation. Pauline s’approcha de la paroi située de l’autre côté du fauteuil qui – avait-elle appuyé sur un bouton ? – s’ouvrit automatiquement, laissant apparaître une penderie.
– Je ne sais si ces vêtements vous iront ? Ce ne sera que provisoire… Choisissez ceux qui vous plaisent… Tenez, ceux-ci par exemple… Ah oui !… Il vous faut également des sous-vêtements… Voici… Je ne les ai jamais portés… Ne vous inquiétez pas…
Pauline s’empara d’une combinaison et d’un ensemble de sous-vêtements. Elle s’approcha rapidement de Clara, que la pudeur empêchait de se dévêtir, pour l’aider à passer les vêtements qu’elle lui proposait. Aucune trace de couture n’était visible sur la culotte et le soutien-gorge. Ils étaient faits dans une matière extensible et épousaient parfaitement la morphologie de Clara. Ils étaient d’un confort incomparable. Jamais Clara n’avait éprouvé une telle sensation. Les bas, qui ne semblaient pas être en matière synthétique, avaient une trame si fine qu’ils paraissaient transparents, dépourvus de la moindre couture et remontés jusqu’aux cuisses, ils adhéraient aussitôt à la culotte. Leur confort était tel qu’on oubliait qu’on les portait. C’étaient là des sous-vêtements de rêve pour une jeune femme vivant à une époque qui ignorait encore les collants-culotte.
Pauline ôta sa cape et se retrouva en sous-vêtements. Ceux-ci formaient une sorte de combinaison uniforme. Elle enfila une paire de chaussettes, ainsi que Clara était en train de le faire. Pauline remarqua alors que la jeune femme avait des ongles à chacun des cinq orteils de ses deux pieds. Elle se garda cependant de faire la moindre réflexion.
Clara, qui s’était sentie un peu honteuse de se savoir nue devant elle, reprenait confiance depuis qu’elle avait enfilé sous-vêtements et chaussettes. On sentait poindre en elle cette curiosité toute féminine pour les vêtements.
Clara n’avait encore jamais vu de vêtement semblable à la combinaison que lui avait proposée Pauline et, si elle avait dû expliquer de quoi il s’agissait, elle aurait sans doute parlé d’un ensemble trois-pièces combinant soutien-gorge, tricot de peau et pantalon. Mais la matière dont ils étaient tissés lui était totalement inconnue et fort étrange, réfléchissant le spectre de l’arc-en-ciel dans les courbes mais restant d’une blancheur immaculée pour le soutien-gorge, alors que le tricot de peau et le pantalon composaient une harmonie de bruns à rayures. Aucune couture : la texture et l’extensibilité de la matière remplaçaient habilement boutons, pinces ou ceintures.
Pauline acheva de passer une sorte de pull-over couleur pêche sur un pantalon bleu marine puis observa Clara, qui avait fini de se vêtir :
– Hé ! Cela vous va mieux que je ne l’aurais pensé…, la complimenta-t-elle en lui désignant le miroir en pied à côté de la penderie. Clara se tourna vers le miroir et – elle ne savait quel procédé rendait cela possible – son image lui apparut d’abord de face avant de lui être renvoyée de côté puis de dos et enfin de nouveau de côté sans qu’elle eût à faire le moindre mouvement. Elle prit alors conscience de sa propre beauté, chose qu’elle avait jusqu’alors toujours voulu ignorer. En cet instant, sans doute captivée par l’attrait de ces nouveaux vêtements, et même si ce ne fut que provisoire, elle avait cessé de faire de Rinichiro le centre de ses préoccupations. Pauline lui proposa ensuite une paire de chaussures. Des escarpins à talon medium très léger qui, en cuir ou en plastique, enserraient parfaitement le pied. Etroits mais tout à fait chaussants. Pauline riait.
– Pas très aisés à enfiler mais tout de même plus agréables que vos bottes, n’est-ce pas ?
La semelle était d’une souplesse inattendue. Ces escarpins étaient d’un confort exceptionnel : Clara ignorait que la plante de ses pieds foulait en réalité des muscles de coussin plantaire.
Mise en confiance par les remarques de Pauline, détendue, Clara ressentit soudain un pressant besoin d’uriner, et demanda où se trouvaient les toilettes :
– Je… euh… Pourriez-vous m’indiquer les toilettes ? – Les toilettes ? répéta Pauline, hésitante. Elle comprit le besoin pressant qui agitait Clara mais dit une chose étrange :
– Vous… vous désirez que l’on vous touche les jambes, n’est-ce pas ? Je vous en prie. Elle émit un court sifflet. Une petite ouverture se fit au bas de la paroi : un nain étrange, entièrement nu, apparut.
2 – La chaîne alimentaire tricolore
Je veux profiter de cette occasion pour donner quelques informations sur les mœurs et coutumes concernant la défécation et la miction sur EHS. Afin que mon propos soit plus facilement compréhensible pour un lecteur du XXe siècle, je commencerai en expliquant l’usage du vaccum sewer par les esclaves noirs avant d’en venir à la manière dont les Blancs ont résolu cette question.
Le vaccum sewer est, comme son nom l’indique, un aspirateur par le vide raccordé à un réseau de tout-à-l’égout. L’application du principe de l’aspiration par le vide permet d’expulser les déjections récoltées dans le conduit sans avoir besoin d’eau, détail qui fait la différence avec les systèmes en vigueur au XXe siècle qui obligent, pour les évacuer, de mélanger les défécations à du liquide. Chaque pièce des habitations d’esclaves noirs, de même que les chambres de leurs appartements dans les demeures des Blancs, est équipée de tels conduits sanitaires, lesquels se ramifient en raccords flexibles venant se ficher sous une chaise ou au bord des literies et se terminant par un pommeau. En raison de leur volume et de leur forme, plus évasés que le flexible lui- même, ces pommeaux sont appelés cobras parce qu’ils rappellent la tête du serpent venimeux. Ce mécanisme est l’unique système sanitaire de l’esclave noir. Ainsi les toilettes ne constituent plus une pièce distincte dans l’habitation. Au XXe siècle déjà, celles-ci avaient cessé d’occuper un lieu particulier dans les demeures des Occidentaux où on les voyait de plus en plus reléguées dans les salles de bains. Un système plus perfectionné, installé dans chaque pièce, permet désormais de ne plus avoir à se déplacer pour procéder à ses besoins : on peut aisément déféquer tout en continuant à travailler, sans avoir à quitter la chaise sur laquelle on est assis. Aucun risque de mauvaise odeur ni de souillure, le papier est obsolète, bref, l’incongruité et l’impression d’impureté attachées aux toilettes de l’époque anhistorique ont disparu. On peut ainsi affirmer sans crainte, en faisant de l’évolution des sanitaires une mesure du progrès de la civilisation, que, grâce au vaccum sewer, même les esclaves, considérés comme des êtres humains de second ordre, et de ce fait amplement méprisés, utilisent un système sanitaire plus pratique et plus hygiénique que celui en usage au XXe siècle. Il ne faut cependant pas perdre de vue l’envers du procédé. Le cobra du vaccum sewer ne pouvant accepter d’éléments solides, l’usager doit expulser continuellement des matières molles. Des purgatifs sont ajoutés à l’alimentation de l’esclave qui, ainsi que je l’expliquerai par la suite, lui est donnée par le moyen d’un tuyau distributeur. Un esclave ne peut donc s’alimenter à sa guise mais il est délivré à jamais des affres de la constipation, bien que cela ne soit pas l’objectif premier de ce système plutôt voué à empêcher que cette activité soit une source d’inconfort et d’insalubrité pour ses maîtres.
Qu’en est-il des Blancs ? L’on peut dire que le traitement de leurs défécations et mictions, pour autant qu’il repose sur le même principe du vaccum sewer en usage chez l’esclave, en diffère radicalement quant à la nature des pièces de raccordement et à la signification objective de leur emploi.
Expliquons en premier lieu la nature du cobra. Toutes les demeures des Blancs, leurs vaisseaux spatio-temporels, leurs lieux de réunion, bref, tout lieu où habite l’humain est équipé d’une petite niche dissimulée dans un mur. Etroite et peu profonde, d’une taille comparable à celle d’une niche de chien, elle est appelée S.C., ce mot ayant peu ou prou la même résonance chez les habitants d’EHS que W.-C. pour les habitants du XXe siècle.
Un être humain n’aura évidemment pas à s’introduire dans cette petite niche pour y procéder à ses besoins. Il ne s’agit pas de cela. Ces S.C. sont des lavators (pots de chambre), également appelé setteens, soit des meubles vivants d’un type particulier, d’où l’appellation de setteen’s closet (S.C. – placard à setteen).
Si figurent également parmi les lavators le piss-in et le vomitoir, le setteen reste le plus représentatif des meubles viandeux élevés à cet usage. Ces derniers, ainsi que les autres meubles vivants dont il a déjà été question, sont élaborés à partir de Yapous mâles dont la bouche et les organes internes ont été transformés afin de servir de réceptacle aux déjections humaines. Les meubles viandeux sont habituellement raccordés au circulateur, opération qui implique une suture du pylore supprimant la jonction de l’estomac et de l’intestin. Aussi ai-je beau parler d’organes internes (la cavité stomacale et le poumon droit principalement), ceux-ci ne remplissent déjà plus leurs fonctions originelles. Je développerai ce point par la suite en expliquant les triples fonctions standard que les setteens remplissent. Un setteen, autrement dit le pommeau vivant en charge de recueillir les déjections du Blanc, est capable de faire la distinction entre urine et fèces avant de les ingurgiter pour les recracher ensuite dans le vaccum sewer à partir duquel ces déchets emprunteront soit le conduit urinaire (dont le contenu sera ensuite redistribué aux esclaves noirs sous forme de nectar) soit le conduit physique (qui produira un engrais destiné à l’alimentation des Yapous).
Le Blanc jouit grâce au setteen d’un système avantageux et des plus confortables, lui épargnant les inconvénients inhérents aux pommeaux utilisés par l’esclave noir. Ne lui imposant nulle absorption de purgatifs pour liquéfier ses excréments, il lui laisse une liberté totale dans le choix de son alimentation.
Si l’on considère objectivement leur relation avec ce dispositif, les Blancs ont à leur service des setteens qui sont de véritables pommeaux vivants. En effet, aucune subjectivité ne s’exprime là. L’usage qu’ils font des deux conduits, urinaire ou physique, montre qu’ils savent ce dispositif distinct d’eux. Mieux, ils ignorent jusqu’à l’existence des deux conduits et la plupart n’en ont même pas une conscience très claire. Leur subjectivité se manifeste uniquement dans la conscience qu’ils ont de donner ainsi à boire (drink) et à manger (food) au bétail.
On dit qu’à l’époque anhistorique, dans une région de l’Asie, il était courant d’élever des porcs près des toilettes afin de les nourrir des déjections humaines. Cet exemple nous permet d’illustrer l’état d’esprit des Blancs d’EHS vis-à-vis de leur bétail. Autrement dit, la perception qu’ils en ont se résume à ceci: « Le bétail se repaît de nos excréments. » Toutefois, l’instrumentalisation du bétail a modifié leur façon de penser, en regard du passé. Ils ont pris conscience de certaines choses par rapport aux hommes du passé, puisqu’ils savent que le bétail se repaît de leurs déjections (via un setteen), que les esclaves et les Yapous s’en réjouissent.
Inversement, les setteens n’ont pas l’impression d’être utilisés comme des pots de chambre. « Nous autres, membres de la tribu des setteens, les dieux nous aiment. Ils choisissent nos meilleurs enfants et nous nourrissent de leur nectar et de leur ambroisie… »
Voilà qui illustre l’objet de leur foi. Dans l’albinisme, la religion des Yapous, les Blancs sont considérés comme des dieux vivants. Le Yapou se croit aimé de son dieu. Un mythe dit que le setteen est un élu. Les setteens sont des privilégiés qui ont conscience et sont fiers d’avoir été choisis. Si la maxime « Honneur de nourrir les dieux » qui illustre la fierté du Yapou comestible ne s’applique pas chez eux, le privilège dont ils s’enorgueillissent en procède indirectement. Représentant une catégorie de meubles viandeux parmi tant d’autres, les setteens croient recevoir cette nourriture directement dans leur bouche sans avoir conscience que leur alimentation leur est donnée par le raccord auquel ils sont reliés. Cette illusion renforce en eux la conviction de jouir d’un privilège particulier qui va, le cas échéant, jusquà provoquer la jalousie des esclaves noirs.
En réalité, aucun élément de cette nourriture divine ne passe directement dans leur corps. L’urine provenant des corps divins est évacuée sous sa forme liquide par le conduit urinaire, les selles le sont également, mais par le conduit physique et sous forme granuleuse après que des sucs gastriques leur ont été incorporés.
Shozo Numa
Yapou, bétail humain / 1956-1959 / 1970
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Cartographie subjective et momentanée des cyberféministes / Nathalie Magnan / Nous sommes la chatte future / VNS Matrix

Le féminisme n’existe pas, il existe des pratiques féministes aux stratégies multiples.
« Dans l’espace cyber, les hommes ne peuvent pas nous interrompre. » / Kathy Rae Huffman
Elles se soutiennent techniquement, elles mettent en réseau l’information concernant les femmes qui ne circule pas dans les media dominants.
L’histoire du féminisme dans les années 70, c’est, entre autres, une dénonciation des stéréotypes qui fixent une certaine identité de LA femme. C’est aussi l’analyse du regard masculin comme le seul a être autorisé, à faire autorité (plus particulièrement dans le cinéma hollywoodien). D’où la nécessité, malheureusement toujours de mise, de mettre en commun des informations que l’on ne trouve nulle part. Les outils sont pratiques, économiques, ludiques, puissants et utiles.
Elles s’autodéfendent par une surveillance et la dénonciation ironique de l’injustice envers les femmes.
Elles relisent l’histoire.
L’histoire de la relation des femmes à la technologie dément le lieu commun d’une technophobie féminine. Sadie Plant fait émerger des femmes dans l’histoire des sciences. Ada Lovelace devient alors l’origine perdue de l’espace féminin, existante depuis toujours dans la technologie. Ada est la créatrice du programme pour un ordinateur, le logiciel. Un logiciel écrit pour le moteur analytique de Babbage, une des premières calculatrices. En 1843, elle imagina les applications qui verront le jour un siècle plus tard : composer des musiques complexes et produire des graphiques. La partie noble de la technologie étant alors réservée aux hommes : la construction des machines, le matériel. Ironie de l’Histoire.
Elles changent le sens du signe « femme » dans l’histoire des représentations de la Science.
Dans l’histoire des sciences, la figure de la science est la femme, muse inspiratrice du génie scientifique masculin. Cette image persiste sous la forme de femmes-robots, telle la « Maria » du film Métropolis. Pour Zoé Sofoulis, une des lectures possibles des femmes-robots, est qu’elles représentent « le symptôme des fantasmes masculins de domination de la nature, de la reproduction sans les femmes, en les remplaçant de manière agressive par un simulacre obéissant. (…) Une autre lecture serait la peur provoquée par la femme technologique. Les femmes et les technologies peuvent être positionnées comme structurellement équivalentes : des outils que les hommes utilisent. Mais plus elles sont sophistiquées, plus elles sont capables d’insurrections, échappant au contrôle de leurs constructeurs et maîtres. Donc plutôt que de répondre dans la terreur d’être dominées par les machines, les femmes s’identifient aux machines comme des figures d’un pouvoir transgressif. »
Cyberféminismes : une histoire
En 1991, à Adelaïde, une ville coquette d’Australie quatre filles qui s’ennuyaient décident de se faire plaisir avec l’art et les théories féministes françaises. Elles créent une mini-entreprise VNS Matrix. Dans leur premier texte, Un Manifeste cyberféministe pour le XXIe siècle, en hommage à Donna Haraway et à son texte Cyborg manifesto, elles commencent à jouer avec l’idée du cyberféminisme. Les VNS Matrix prônent une sexualité dont elles sont les sujets, une sexualité futuriste qui s’approprie le vocabulaire des technologies cyber et les imaginaires des cyberpunks. Le clitoris/phallus devient l’instrument de rupture de l’ordre symbolique. Un ordre produit par l’unité centrale (l’ordinateur) des « pères ». Cela a commencé par une combustion spontanée, de quelques endroits en Europe, aux Etats-Unis et en Australie, le cyberféminisme est devenu un « même » infectant la théorie, l’art et les universités. Ce qui était une impulsion est devenu un objet de consommation. Ca fonctionne comme les aiguilles d’acupuncture, ca fait circuler l’énergie. De la science fiction aux fictions de la science : la critique féministe avait déjà posé les genres masculin /féminin comme une construction culturelle et sociale, différenciant ainsi genre et sexe biologique. Les cyberféministes, tout comme la troisième vague de féministes anglo-saxonnes remettent en cause le naturel de la biologie.
« Je préfère être un cyborg qu’une déesse » / Haraway
La figure du cyborg tel que Donna Haraway l’a décrit dans le texte utopique et visionnaire Cyborg manifesto, « est un organisme cybernétique, un hybride de machine et d’organisme, une créature de la réalité sociale aussi bien qu’une créature imaginaire (…) La science de la biologie que l’on a l’habitude de penser comme nature qui est remise en question par cette nouvelle subjectivité produite par l’intégration de l’être humain avec la machine. » Ce texte remet en question radicalement les alliances dites naturelles ; et propose des alliances perverses entre les femmes, les machines, le monde animal : le cyborg… comme stratégie politique.
Donna Haraway opère à travers ce texte un réalignement sémantique tout en écrivant une autre langue, son texte est dense, écrit par couches superposées. Insaisissable, elle se défend d’une communication claire, des théories universelles totalisantes. L’ironie est « la stratégie rhétorique et la méthode politique ».
« La politique du cyborg est la lutte pour le langage et la lutte contre la communication parfaite, contre le code unique qui traduit parfaitement chaque sens, le dogme du phallocentrisme. C’est pourquoi la politique du cyborg insiste sur le bruit et préconise la pollution, jouissance des fusions illégitimes de l’être humain et de la machine. »
Cette association être humain/machine déstabilise les catégories, les modes de production de l’identité, « bouleversant la structure et les modes de reproduction de l’identité « occidentale », les mode de reproduction de la nature -de la culture, du miroir – de l’oeil, de l’esclave – du maître, du corps – de l’esprit. » Les technologies de l’information, les technologies génétiques transforment la nature en un système de code re-programmable. Les machines ne sont ni des démons, ni des outils d’enfermements, elles peuvent aussi être libératrices : « L’image du cyborg peut suggérer une issue au labyrinthe dualiste par lequel nous nous avons décrit nos corps et nos instruments. (…) Ce qui signifie construire et détruire les machines, les identités, les catégories. »
« Je préfère être un cyborg qu’une déesse ».
Elles sont des bad girls, et elles aiment les machines, elles jouent avec l’identité…
Nathalie Magnan
Cartographie subjective et momentanée des cyberféministes / 2002
Article publié dans Synesthésie

nous sommes la chatte moderne,
positive sans raison sans limite sans entrave implacable
nous regardons l’art avec notre chatte nous faisons de l’art avec notre chatte
nous croyons en la jouissance la folie le sacré et la poésie
nous sommes le virus du nouveau désordre mondial
brisant le symbolique de l’intérieur
saboteuses de l’unité centrale de big daddy
le clitoris est la ligne directe avec la matrice
VNS MATRIX
exterminatrices du code moral
mercenaires de foutre
descendez de l’autel de l’abjection
fouillant le temple viscéral nous prenons langue
infiltrant, perturbant, disséminant
corrompant le discours
nous sommes la chatte future

VNS MATRIX
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