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Archive journalière du 20 nov 2009

Yapou, bétail humain (1) / Shozo Numa

UN MONDE SANS TOILETTES
1 – Se changer
Rinichiro pleurait. Les larmes qui coulaient de ses yeux tombaient sur les bottes de Clara et les mouillaient. Il était ému par la déclaration de la jeune femme qui, malgré le malheur qui le frappait, lui exprimait son amour. Incapable de parler, ses larmes étaient le seul moyen de lui exprimer sa reconnaissance.
… Merci Clara, il en est de même pour moi, je veux faire de toi mon épouse…
Clara avait cessé de pleurer. Elle s’efforçait de se donner une contenance et de maîtriser ses émotions. Elle contemplait, immobile et silencieuse, ces larmes qui semblaient vouloir nettoyer la pointe de ses bottes et s’imprimaient, en la dispersant, sur la fine pellicule de poussière qui les recouvrait.
Pauline, qui n’avait pu s’empêcher de fermer les yeux lorsqu’ils s’étaient embrassés, observait à présent calmement la scène.
Le spectacle d’une paire de chaussures lavées aux larmes de Yapou n’était en soi pas rare sur EHS. La pratique de la monte exigeait une tenue très stricte, règlementaire, incluant cravache, bottes et gants. Pour la monte d’un equus ou d’un centaure, une cravache (faite à partir d’un pénis de cheval yapou géant et d’un sjambok de rhinocéros), des bottes et des gants (lesquels étaient en cuir de Yapou). Une cravache à pégase pour la monte d’un pégase (confectionnée avec les deux langues castrées puis séchées d’un pégase) et des bottes et des gants à pégase (faites à partir de cuir de pégase, de préférence un yearling pour les seconds). Les larmes de Yapou permettaient de lustrer le cuir et de lui donner un brillant fort apprécié. Toutefois, selon qu’elles sont de joie, de tristesse ou de douleur, leurs propriétés diffèrent : seules les larmes de douleur conviennent pour le dolorogen qu’elles contiennent. Des larmes humaines pourraient également faire l’affaire, mais comme il est impossible de s’en servir, ce sont les Yapous que l’on fait pleurer.
Dépoussiéreur, repose-bottes, suceur, polisseur sont élevés dans le nécessaire disposé aux entrées des demeures de nobles. Ce sont des ustensiles indispensables à l’entretien des chaussures. Plusieurs coups de cravache sur leur cuir et ils pleurent : l’augmentation de la fréquence des coups multipliant la quantité de larmes, c’est ainsi que l’on nettoie ses chaussures. Pauline, trouvant l’exercice fastidieux, ne s’en servait pas souvent, à la différence de Doris qui y avait nécessairement recours après une partie de polo, obligeant le dépoussiéreur à s’agenouiller devant elle, le fouettant énergiquement de sa cravache pour nettoyer consciencieusement ses bottes. C’est pourquoi, observant la jeune élégante en tenue équestre, cravache en main, un Yapou à ses pieds pleurant sur ses bottes, Pauline ne put s’empêcher de revoir en pensée sa sœur lorsqu’elles vivaient encore ensemble. Elle faillit même un instant se demander si cette femme n’était pas réellement d’EHS, prête à sombrer à nouveau dans l’illusion dont elle avait précédemment été victime. Le spectacle qu’elle avait sous les yeux lui était si familier. Non, ce n’étaient pas là cravache et bottes à pégase. Elle sortit de sa rêverie.
Le vaisseau parti à son secours ne devrait plus tarder à arriver. « Ils ont tous embraqués… » avait dit le boy, ce qui devait signifier qu’outre Doris, ses frères étaient également du voyage. Je dois me changer, pensa aussitôt Pauline en se levant.
Les planètes dotées d’une atmosphère étaient toutes conditionnées de façon à rendre plus agréable la vie quotidienne des hommes. Les changements de saison avaient été conservés. C’était l’automne sur cette Terre mais la soucoupe était si bien chauffée que Pauline ne portait que des sous-vêtements légers sous sa cape. Clara était une femme, Rinichiro un Yapou : elle n’éprouvait donc aucune gêne à se montrer à eux dans cette tenue. Ce ne serait pas la même chose devant ses frères : il était impensable de paraître à moitié nue devant des hommes. Chez elle, elle aurait ordonné à un esclave noir de la changer mais à bord du vaisseau, elle était obligée de le faire elle-même.
Elle remarqua que le visage de Clara, qui venait de se relever, était couvert de sueur. Celle-ci portait une tenue équestre légère mais il faisait encore trop chaud dans la pièce. Aux yeux de Pauline, les vêtements de Clara étaient faits d’une matière si grossière et miteuse qu’ils ne pourraient que choquer Doris et ses frères. Clara était son hôte, son devoir d’hôtesse lui intimait de…
– Mademoiselle Clara – Pauline prit soin de s’adresser à elle par son prénom – je dois vous demander de changer de vêtements. Suivez-moi.
La façon dont Pauline s’était adressée à elle et le ton de sa voix trahissaient une nature habituée à donner des ordres, qui ne souffrait pas la contestation. Pauline s’approcha de la paroi située de l’autre côté du fauteuil qui – avait-elle appuyé sur un bouton ? – s’ouvrit automatiquement, laissant apparaître une penderie.
– Je ne sais si ces vêtements vous iront ? Ce ne sera que provisoire… Choisissez ceux qui vous plaisent… Tenez, ceux-ci par exemple… Ah oui !… Il vous faut également des sous-vêtements… Voici… Je ne les ai jamais portés… Ne vous inquiétez pas…
Pauline s’empara d’une combinaison et d’un ensemble de sous-vêtements. Elle s’approcha rapidement de Clara, que la pudeur empêchait de se dévêtir, pour l’aider à passer les vêtements qu’elle lui proposait. Aucune trace de couture n’était visible sur la culotte et le soutien-gorge. Ils étaient faits dans une matière extensible et épousaient parfaitement la morphologie de Clara. Ils étaient d’un confort incomparable. Jamais Clara n’avait éprouvé une telle sensation. Les bas, qui ne semblaient pas être en matière synthétique, avaient une trame si fine qu’ils paraissaient transparents, dépourvus de la moindre couture et remontés jusqu’aux cuisses, ils adhéraient aussitôt à la culotte. Leur confort était tel qu’on oubliait qu’on les portait. C’étaient là des sous-vêtements de rêve pour une jeune femme vivant à une époque qui ignorait encore les collants-culotte.
Pauline ôta sa cape et se retrouva en sous-vêtements. Ceux-ci formaient une sorte de combinaison uniforme. Elle enfila une paire de chaussettes, ainsi que Clara était en train de le faire. Pauline remarqua alors que la jeune femme avait des ongles à chacun des cinq orteils de ses deux pieds. Elle se garda cependant de faire la moindre réflexion.
Clara, qui s’était sentie un peu honteuse de se savoir nue devant elle, reprenait confiance depuis qu’elle avait enfilé sous-vêtements et chaussettes. On sentait poindre en elle cette curiosité toute féminine pour les vêtements.
Clara n’avait encore jamais vu de vêtement semblable à la combinaison que lui avait proposée Pauline et, si elle avait dû expliquer de quoi il s’agissait, elle aurait sans doute parlé d’un ensemble trois-pièces combinant soutien-gorge, tricot de peau et pantalon. Mais la matière dont ils étaient tissés lui était totalement inconnue et fort étrange, réfléchissant le spectre de l’arc-en-ciel dans les courbes mais restant d’une blancheur immaculée pour le soutien-gorge, alors que le tricot de peau et le pantalon composaient une harmonie de bruns à rayures. Aucune couture : la texture et l’extensibilité de la matière remplaçaient habilement boutons, pinces ou ceintures.
Pauline acheva de passer une sorte de pull-over couleur pêche sur un pantalon bleu marine puis observa Clara, qui avait fini de se vêtir :
– Hé ! Cela vous va mieux que je ne l’aurais pensé…, la complimenta-t-elle en lui désignant le miroir en pied à côté de la penderie. Clara se tourna vers le miroir et – elle ne savait quel procédé rendait cela possible – son image lui apparut d’abord de face avant de lui être renvoyée de côté puis de dos et enfin de nouveau de côté sans qu’elle eût à faire le moindre mouvement. Elle prit alors conscience de sa propre beauté, chose qu’elle avait jusqu’alors toujours voulu ignorer. En cet instant, sans doute captivée par l’attrait de ces nouveaux vêtements, et même si ce ne fut que provisoire, elle avait cessé de faire de Rinichiro le centre de ses préoccupations. Pauline lui proposa ensuite une paire de chaussures. Des escarpins à talon medium très léger qui, en cuir ou en plastique, enserraient parfaitement le pied. Etroits mais tout à fait chaussants. Pauline riait.
– Pas très aisés à enfiler mais tout de même plus agréables que vos bottes, n’est-ce pas ?
La semelle était d’une souplesse inattendue. Ces escarpins étaient d’un confort exceptionnel : Clara ignorait que la plante de ses pieds foulait en réalité des muscles de coussin plantaire.
Mise en confiance par les remarques de Pauline, détendue, Clara ressentit soudain un pressant besoin d’uriner, et demanda où se trouvaient les toilettes :
– Je… euh… Pourriez-vous m’indiquer les toilettes ? – Les toilettes ? répéta Pauline, hésitante. Elle comprit le besoin pressant qui agitait Clara mais dit une chose étrange :
– Vous… vous désirez que l’on vous touche les jambes, n’est-ce pas ? Je vous en prie. Elle émit un court sifflet. Une petite ouverture se fit au bas de la paroi : un nain étrange, entièrement nu, apparut.
2 – La chaîne alimentaire tricolore
Je veux profiter de cette occasion pour donner quelques informations sur les mœurs et coutumes concernant la défécation et la miction sur EHS. Afin que mon propos soit plus facilement compréhensible pour un lecteur du XXe siècle, je commencerai en expliquant l’usage du vaccum sewer par les esclaves noirs avant d’en venir à la manière dont les Blancs ont résolu cette question.
Le vaccum sewer est, comme son nom l’indique, un aspirateur par le vide raccordé à un réseau de tout-à-l’égout. L’application du principe de l’aspiration par le vide permet d’expulser les déjections récoltées dans le conduit sans avoir besoin d’eau, détail qui fait la différence avec les systèmes en vigueur au XXe siècle qui obligent, pour les évacuer, de mélanger les défécations à du liquide. Chaque pièce des habitations d’esclaves noirs, de même que les chambres de leurs appartements dans les demeures des Blancs, est équipée de tels conduits sanitaires, lesquels se ramifient en raccords flexibles venant se ficher sous une chaise ou au bord des literies et se terminant par un pommeau. En raison de leur volume et de leur forme, plus évasés que le flexible lui- même, ces pommeaux sont appelés cobras parce qu’ils rappellent la tête du serpent venimeux. Ce mécanisme est l’unique système sanitaire de l’esclave noir. Ainsi les toilettes ne constituent plus une pièce distincte dans l’habitation. Au XXe siècle déjà, celles-ci avaient cessé d’occuper un lieu particulier dans les demeures des Occidentaux où on les voyait de plus en plus reléguées dans les salles de bains. Un système plus perfectionné, installé dans chaque pièce, permet désormais de ne plus avoir à se déplacer pour procéder à ses besoins : on peut aisément déféquer tout en continuant à travailler, sans avoir à quitter la chaise sur laquelle on est assis. Aucun risque de mauvaise odeur ni de souillure, le papier est obsolète, bref, l’incongruité et l’impression d’impureté attachées aux toilettes de l’époque anhistorique ont disparu. On peut ainsi affirmer sans crainte, en faisant de l’évolution des sanitaires une mesure du progrès de la civilisation, que, grâce au vaccum sewer, même les esclaves, considérés comme des êtres humains de second ordre, et de ce fait amplement méprisés, utilisent un système sanitaire plus pratique et plus hygiénique que celui en usage au XXe siècle. Il ne faut cependant pas perdre de vue l’envers du procédé. Le cobra du vaccum sewer ne pouvant accepter d’éléments solides, l’usager doit expulser continuellement des matières molles. Des purgatifs sont ajoutés à l’alimentation de l’esclave qui, ainsi que je l’expliquerai par la suite, lui est donnée par le moyen d’un tuyau distributeur. Un esclave ne peut donc s’alimenter à sa guise mais il est délivré à jamais des affres de la constipation, bien que cela ne soit pas l’objectif premier de ce système plutôt voué à empêcher que cette activité soit une source d’inconfort et d’insalubrité pour ses maîtres.
Qu’en est-il des Blancs ? L’on peut dire que le traitement de leurs défécations et mictions, pour autant qu’il repose sur le même principe du vaccum sewer en usage chez l’esclave, en diffère radicalement quant à la nature des pièces de raccordement et à la signification objective de leur emploi.
Expliquons en premier lieu la nature du cobra. Toutes les demeures des Blancs, leurs vaisseaux spatio-temporels, leurs lieux de réunion, bref, tout lieu où habite l’humain est équipé d’une petite niche dissimulée dans un mur. Etroite et peu profonde, d’une taille comparable à celle d’une niche de chien, elle est appelée S.C., ce mot ayant peu ou prou la même résonance chez les habitants d’EHS que W.-C. pour les habitants du XXe siècle.
Un être humain n’aura évidemment pas à s’introduire dans cette petite niche pour y procéder à ses besoins. Il ne s’agit pas de cela. Ces S.C. sont des lavators (pots de chambre), également appelé setteens, soit des meubles vivants d’un type particulier, d’où l’appellation de setteen’s closet (S.C. – placard à setteen).
Si figurent également parmi les lavators le piss-in et le vomitoir, le setteen reste le plus représentatif des meubles viandeux élevés à cet usage. Ces derniers, ainsi que les autres meubles vivants dont il a déjà été question, sont élaborés à partir de Yapous mâles dont la bouche et les organes internes ont été transformés afin de servir de réceptacle aux déjections humaines. Les meubles viandeux sont habituellement raccordés au circulateur, opération qui implique une suture du pylore supprimant la jonction de l’estomac et de l’intestin. Aussi ai-je beau parler d’organes internes (la cavité stomacale et le poumon droit principalement), ceux-ci ne remplissent déjà plus leurs fonctions originelles. Je développerai ce point par la suite en expliquant les triples fonctions standard que les setteens remplissent. Un setteen, autrement dit le pommeau vivant en charge de recueillir les déjections du Blanc, est capable de faire la distinction entre urine et fèces avant de les ingurgiter pour les recracher ensuite dans le vaccum sewer à partir duquel ces déchets emprunteront soit le conduit urinaire (dont le contenu sera ensuite redistribué aux esclaves noirs sous forme de nectar) soit le conduit physique (qui produira un engrais destiné à l’alimentation des Yapous).
Le Blanc jouit grâce au setteen d’un système avantageux et des plus confortables, lui épargnant les inconvénients inhérents aux pommeaux utilisés par l’esclave noir. Ne lui imposant nulle absorption de purgatifs pour liquéfier ses excréments, il lui laisse une liberté totale dans le choix de son alimentation.
Si l’on considère objectivement leur relation avec ce dispositif, les Blancs ont à leur service des setteens qui sont de véritables pommeaux vivants. En effet, aucune subjectivité ne s’exprime là. L’usage qu’ils font des deux conduits, urinaire ou physique, montre qu’ils savent ce dispositif distinct d’eux. Mieux, ils ignorent jusqu’à l’existence des deux conduits et la plupart n’en ont même pas une conscience très claire. Leur subjectivité se manifeste uniquement dans la conscience qu’ils ont de donner ainsi à boire (drink) et à manger (food) au bétail.
On dit qu’à l’époque anhistorique, dans une région de l’Asie, il était courant d’élever des porcs près des toilettes afin de les nourrir des déjections humaines. Cet exemple nous permet d’illustrer l’état d’esprit des Blancs d’EHS vis-à-vis de leur bétail. Autrement dit, la perception qu’ils en ont se résume à ceci: « Le bétail se repaît de nos excréments. » Toutefois, l’instrumentalisation du bétail a modifié leur façon de penser, en regard du passé. Ils ont pris conscience de certaines choses par rapport aux hommes du passé, puisqu’ils savent que le bétail se repaît de leurs déjections (via un setteen), que les esclaves et les Yapous s’en réjouissent.
Inversement, les setteens n’ont pas l’impression d’être utilisés comme des pots de chambre. « Nous autres, membres de la tribu des setteens, les dieux nous aiment. Ils choisissent nos meilleurs enfants et nous nourrissent de leur nectar et de leur ambroisie… »
Voilà qui illustre l’objet de leur foi. Dans l’albinisme, la religion des Yapous, les Blancs sont considérés comme des dieux vivants. Le Yapou se croit aimé de son dieu. Un mythe dit que le setteen est un élu. Les setteens sont des privilégiés qui ont conscience et sont fiers d’avoir été choisis. Si la maxime « Honneur de nourrir les dieux » qui illustre la fierté du Yapou comestible ne s’applique pas chez eux, le privilège dont ils s’enorgueillissent en procède indirectement. Représentant une catégorie de meubles viandeux parmi tant d’autres, les setteens croient recevoir cette nourriture directement dans leur bouche sans avoir conscience que leur alimentation leur est donnée par le raccord auquel ils sont reliés. Cette illusion renforce en eux la conviction de jouir d’un privilège particulier qui va, le cas échéant, jusquà provoquer la jalousie des esclaves noirs.
En réalité, aucun élément de cette nourriture divine ne passe directement dans leur corps. L’urine provenant des corps divins est évacuée sous sa forme liquide par le conduit urinaire, les selles le sont également, mais par le conduit physique et sous forme granuleuse après que des sucs gastriques leur ont été incorporés.
Shozo Numa
Yapou, bétail humain / 1956-1959 / 1970
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