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Archive journalière du 17 nov 2009

Sang et stupre au lycée / Kathy Acker

Les scorpions
Monkey et moi, on a été les premiers à voler. On était défoncés aux amphés. On a dévalisé Bloomingdale, un grand magasin de New York.
Je me suis rendue dans un endroit où allaient également mon père et sa petite amie. Johnny et sa petite amie ne voulaient pas entendre parler de moi.
On a pris un taxi jusqu’à Bloomingdale pour passer inaperçus. Je portais un ensemble en laine rouge et un manteau marron léger en laine. Il est nécessaire d’être bien fringué quand vous volez.
Je me suis incrustée dans le taxi avec lequel Johnny et sa copine étaient venus me chercher. Il était clair qu’ils ne voulaient pas s’attarder avec moi. Le reste du groupe de rock de Johnny était dans la voiture.
Dès que Monkey et moi on est arrivés devant Bloomingdale, on s’est séparés. J’ai vérifié ma tenue. Mes cheveux noirs et bouclés, un soupçon de maquillage, et mon tailleur rouge foncé me donnaient l’air d’une gentille petite fille riche. Je voulais rester ainsi. Être gentille et riche, c’est un rêve. J’ai vérifié mes vibrations. Je me suis dit : « Reste prudente, pondérée, calme. » Dès que je suis entrée dans le magasin, j’ai interrogé les vibrations du magasin. Personne ne me suivait.
Papa et moi nous trouvons dans le hall du Laguna Beach Hôtel, qui est l’hôtel préféré de Nixon. En face de moi se dresse un mur blanc rectangulaire. Un peu plus bas, sur la droite, des marches volantes montent vers le haut. Un peu plus loin à droite, un autre grand mur blanc et rectangulaire. Incrusté dans ce mur, à un tiers de sa largeur, un peu plus à droite, un couloir absolument noir. Au-dessus de ce mur blanc, un espace vide ; au-dessus de l’espace vide, un rectangle blanc suspendu : une pièce. Il n’y a rien autour des murs, de l’escalier, et du couloir.
Plus à l’est, des objets architecturaux sont reliés entre eux, cachés les uns dans les autres.
Je me déplace seule sans papa vers l’ARRIÈRE, traversant l’hôtel. L’hôtel, maintenant, c’est, c’est des carrés transparents vraiment grands. Je glisse jusqu’à la dernière salle du fond.
Le mur du fond de cette pièce n’est que fenêtres. Les fenêtres sont opaques. Fenêtres par lesquelles j’aperçois un océan phosphorescent noir. Aucun des hommes dans le groupe de papa ne veut se trouver avec moi et papa est avec Sally. J’ai envie d’aller nager je dois aller nager. L’océan est d’un vert lumineux, même s’il fait nuit. L’océan rutile.
La fenêtre est désormais complètement transparente. J’aperçois à travers un corps d’homme qui semble mort, tournant dans l’eau verte étincelante.
Je voulais un manteau de fourrure.
De petits corridors entourent le couloir principal, un long couloir noir. De fins murs blancs, presque inexistants, les séparent.
J’ai acheté un pull rouge au rayon enfant du troisième étage au cas où m’on observerait, afin qu’on sache que je ne suis pas une voleuse.
Puis j’ai pris l’escalator et je suis montée au rayon fourrure. Jetant mon manteau marron en laine sur un présentoir, j’ai essayé plein de fourrures. Voler, c’est du luxe. Au bout de dix ou quinze minutes, la vendeuse a dû filer à l’autre bout de l’étage pour faire de la monnaie.
Évidemment, papa et Sally et les types de son groupe ont droit à leurs chambres en premier. La mienne est celle dont personne d’autre au monde ne veut.
Ma chambre est l’énorme hexagone blanc dans le coin gauche de l’hôtel. Elle n’a pas vraiment d’intérieur ou d’extérieur, ni de régularité architecturale. De longs tuyaux blancs forment une partie de son plafond. Deux de ses parois, qui changent tout le temps, sont ouvertes.
La fonction de ma chambre est elle aussi mal définie. Le mobilier se résume à deux fauteuils de coiffeur et un W.-C. C’est un endroit de réunion pour les hommes.
Des employés de l’hôtel vêtus de noir et blanc entrent et veulent me faire du mal. Ils découpent des parties de mon corps. J’appelle le directeur. Il m’explique que ma chambre faisait autrefois office de toilettes pour hommes. Je comprends.
Mon con était autrefois des toilettes pour hommes.
Je sors vêtue d’un manteau en léopard.
Chers rêves,
Vous seuls comptez. Vous êtes mon espoir et je vis pour vous et en vous. Vous êtes sauvagerie et folie, les couleurs, les parfums, la passion, les événements qui adviennent. Vous êtes les choses pour lesquelles je vis. S’il vous plaît, faites-moi passer de l’autre côté.
Kathy Acker
Sang et stupre au lycée / 2005
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