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Archive journalière du 6 nov 2009

Le plus grand film irlandais (« Film » de Beckett) / Gilles Deleuze

Problème
S’il est vrai, comme l’a dit l’évêque irlandais Berkeley, qu’être, c’est être perçu (esse est percipi), est-il possible d’échapper à la perception ? Comment devenir imperceptible ?
Histoire du problème
On pourrait concevoir que toute l’histoire est celle de Berkeley, qui en a assez d’être perçu (et de percevoir). Le rôle, qui ne pouvait être tenu que par Buster Keaton, serait celui de l’évêque Berkeley. Ou plutôt c’est le passage d’un Irlandais à l’autre, de Berkeley qui percevait et était perçu, à Beckett qui a épuisé « tous les bonheurs du percipere et du percipi« . Nous devons donc proposer un découpage (ou une distinction des cas) un peu différent de celui de Beckett lui-même.
Condition du problème
Il faut que quelque chose soit insupportable dans le fait d’être perçu. Est-ce d’être perçu par des tiers ? Non, puisque les tiers percevants éventuels s’affaissent dès qu’ils s’aperçoivent qu’ils sont perçus chacun pour son compte, et non pas seulement les uns par les autres. Il y a donc quelque chose d’épouvantable en soi dans le fait d’être perçu, mais quoi ?
Donnée du problème
Tant que la perception (caméra) est derrière le personnage, elle n’est pas dangereuse, parce qu’elle reste inconsciente. Elle ne le saisit que lorsqu’elle forme un angle qui l’atteint obliquement, et lui donne conscience d’être perçu. On dira par convention que le personnage a conscience d’être perçu, qu »il « entre en percipi« , lorsque la caméra excède derrière son dos un angle de 45°, d’un côté ou de l’autre.
Premier cas : le mur et l’escalier, l’Action
Le personnage peut limiter le danger en marchant vite, le long d’un mur. En effet il n’y a plus qu’un seul côté menaçant. faire marcher un personnage le long d’un mur est le premier acte cinématographique (tous les grands cinéastes s’y sont essayés). L’action est évidemment plus complexe lorsqu’elle devient verticale et même spiralique, comme dans un escalier, puisque le côté change alternativement par rapport à l’axe. De toute façon, chaque fois que l’angle de 45° est dépassé, le personnage s’arrête, arrête l’action, se plaque, et cache la partie exposée de son visage avec sa main, ou bien avec un mouchoir ou une feuille de chou qui pourraient pendre de son chapeau. Tel est le premier cas, perception d’action, qui peut être neutralisé par l’arrêt d’action.
Second cas : la chambre, la Perception
C’est le deuxième acte cinématographique, l’intérieur, ce qui se passe entre les murs. Précédemment, le personnage n’était pas considéré comme percevant : c’est la caméra qui lui fournissait une perception « aveugle », suffisante à son action. Mais maintenant la caméra perçoit le personnage dans la chambre, et le personnage perçoit la chambre : toute perception devient double. Précédemment, des tiers humains pouvaient éventuellement percevoir le personnage, mais étaient neutralisés par la caméra. Maintenant, le personnage perçoit pour son compte, ses perceptions deviennent des choses qui le perçoivent à leur tour : non seulement des animaux, des miroirs, un chromo du bon Dieu, des photos, mais même des ustensiles (comme disait Eisenstein après Dickens : la bouilloire me regarde…). Les choses à cet égard sont plus dangereuses que les humains : je ne les perçois pas sans qu’elles me perçoivent, toute perception comme telles est perception de perception. La solution de ce deuxième cas consiste à expulser les animaux, voiler le miroir, couvrir les meubles, arracher le chromo, déchirer les photos : c’est l’extinction de la double perception. Dans la rue, tout à l’heure, le personnage disposait encore d’un espace-temps, et même des fragments d’un passé (les photos qu’il apportait). dans la chambre, il disposait encore de forces suffisantes pour former des images qui lui renvoyaient sa perception. Mais désormais il n’a plus que le présent, sous forme d’une chambre hermétiquement close dans laquelle ont disparu toute idée d’espace et de temps, toute image divine, humaine, animale ou de chose. Seule subsiste la Berceuse au centre de la pièce, parce que, mieux que tout lit, elle est l’unique meuble d’avant l’homme ou d’après l’homme, qui nous met en suspens au milieu du néant (va-et-vient).
Troisième cas : la berceuse, l’Affection
Le personnage a pu venir s’asseoir dans la berceuse, et s’y assoupir, à mesure que les perceptions s’éteignaient. Mais la perception guette encore derrière la berceuse, où elle dispose des deux côtés simultanément. Et elle semble avoir perdu la bonne volonté qu’elle manifestait précédemment, quand elle se hâtait de refermer l’angle qu’elle avait dépassé par inadvertance, et protégeait le personnage contre les tiers éventuels. Maintenant elle le fait exprès, et s’efforce de surprendre l’assoupi. Le personnage se défend et se recroqueville, de plus en plus faiblement. La caméra-perception en profite, elle dépasse définitivement l’angle, tourne, vient en face du personnage endormi et se rapproche. Alors elle révèle ce qu’elle est, perception d’affection, c’est-à-dire perception de soi par soi, pur Affect. Elle est le double réflexif de l’homme convulsif dans la berceuse. Elle est la personne borgne qui regarde le personnage borgne. Elle attendait son heure. C’était donc cela, l’épouvantable : que la perception fût de soi par soi, « insupprimable » en ce sens. C’est le troisième acte cinématographique, le gros plan, l’affect ou la perception d’affection, la perception de soi. Elle s’éteindra aussi, mais en même temps que le mouvement de la berceuse se meurt, et que le personnage meurt. Ne faut-il pas cela, cesser d’être pour devenir imperceptible, d’après les conditions posées par l’évêque Berkeley ?
Solution générale
Le film de Beckett a traversé les trois grandes images élémentaires du cinéma, celles de l’action, de la perception, de l’affection. Mais rien ne finit chez Beckett, rien ne meurt. Quand la berceuse s’immobilise, c’est l’idée platonicienne de la Berceuse, la berceuse de l’esprit, qui se met en branle. Quand le personnage meurt, comme disait Murphy, c’est qu’il commence déjà à se mouvoir en esprit. Il se porte aussi bien qu’un bouchon sur un océan déchaîné. Il ne bouge plus, mais il est dans un élément qui bouge. Même le présent a disparu à son tour, dans un vide qui ne comporte plus d’obscurité, dans un devenir qui ne comporte plus de changement concevable. La chambre a perdu ses cloisons, et lâche dans le vide lumineux un atome, impersonnel et pourtant singulier, qui n’a plus de Soi pour se distinguer ni se confondre avec les autres. Devenir imperceptible est la Vie, « sans cesse ni condition », atteindre au clapotement cosmique et spirituel.
Gilles Deleuze
Critique et clinique / 1993
voir Film
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