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Archive mensuelle de octobre 2009

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Merce Cunningham / John Cage

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L’Immonade / Marco Candore / Chimères n°70

1 Surface de jeu. Marelle où les corps vont, chaotiques, parfois immobiles et tantôt rapides. Au sol dessinées des lignes – peut-être des cases, mais si vastes qu’il est difficile et peut-être périlleux de les percevoir. De les dire. Platitude absolue de la surface sans relief apparent. Nul ne sait si plateau ou sphère convexe ou concave. Limites de la Surface comme Cyclorama indistinct ou peut-être Vrai Ciel au-delà des lignes supposées être cases. Toujours cherchant ( ?) à tracer des fuites et atteindre cette autre ( ?) surface (lisse ? non-striée ? comment dire ?), errants et nomades (voir plus bas : Joueurs) invariablement ramenés au carré Départ. Etrange départ que ce carré : chaque case, d’après certains (tout en langues étrangères, idiolectes sectaires et hérétiques). Soit : départ partout, partir, nulle part.

2 Le Jeu. Le Jeu, sa Règle et sa Surface varient sans cesse, s’énonçant parfois rudes et tantôt souples. Nul ne peut prétendre énoncer la Règle, qui reste obscure, autant qu’est lumineuse sa Surface. Cependant il est possible de repérer et d’extraire quelques données possiblement peu variantes. Jouer semble consister à rester dans le creux des vagues carrés, car suivre les lignes sur leur tracé ténu risque le hors-jeu (voir : fuite, plus haut ; voir Joueurs, plus bas). Le Jeu est un Ordre combinant mouvements incessants et stations définies, vitesses et rythmes ; possible longer voire franchir les lignes mais les suivre sur le fil en aucun cas : sortie possible, potentiellement dangereuse. Certains mauvais esprits affirment dans leur sabir hermétique que ces lignes (difficiles aussi à entrevoir) se tordent se déforment – se déchirent ? – comme un mauvais tissage dès que l’on ose s’aventurer en funambule sur leur étroite crête.

3 Les Joueurs. Tous sont contraints au Jeu, où le Je est de rigueur et le Nous le Grand Toutou (voir plus bas). Des Mains-Images (voir plus bas) semblent les animer incessamment et redessiner de même modifiées les cases supposées. Jouer semble consister à rester dans le creux des vagues carrés, car suivre les lignes sur leur tracé ténu risque le hors-jeu déjà dit si lecteur suit dans l’ordre (voir : fuite, Jeu, plus haut). Jouer dans l’Ordre du Jeu, respecter sa Règle, possible longer et franchir voir plus haut déjà dit et caetera. Les Joueurs jouent d’instinct et d’apprentissages par observation ou déduction, sans nécessaires interventions des Mains-Images, voir plus bas. Des camps se forment voir plus bas le Jeu étant semble-t-il à la fois équipes et solitaires sans limitation de nombre et de solitaires et d’équipes chaque Joueur pouvant semble-t-il stratégie payante jouer as et chœur simultanés voir plus bas. Non-joueurs : errants et nomades voir plus haut et ici-même. Errants errent mais ne se meuvent pas – mouvements indispensables au Jeu voir plus bas – et nomades n’habitent pas la Surface en bons joueurs voir plus bas.

4 Les Mains-Images. Planent en nombreportées au-dessus de la Surface et de ses Joueurs comme nuages faisant tantôt pluie et parfois beau temps. Semblent animer Joueurs incessamment et redessiner de même modifiées les cases supposées de la Surface de Jeu déjà partiellement dit voir plus haut. Préciser que déplacements de Joueurs = reconfiguration des chœurs possible, éloignement, assignation, mise à plat, disparition ou effacement de ceux-ci. Selon certains mauvais esprits – voir plus haut – ces mains, ces images, n’existeraient pas en tant que séparées – non les unes des autres, ici mains et images symbioses pas de doute possible – mais des joueurs eux-mêmes ; être ou (ne) par-être (le Jeu Lui-Même), telle étant la question méta-ludique posée de tout temps soi-disant que les temps existent de Jeu et Joueurs s’en souviennent semble-t-il. Soit : qui ?, quoi ?, où ?, comment ? et caetera et que tout cela devient fatigant. En d’autres termes, les Mains-Images existeraient et n’existeraient pas dans un état d’âme incertain pour certains (mauvais esprits voir plus bas). Cependant cette théorie ôte-bonheur (voir Grand Toutou, aller à 6 si trop ou pas lassé) semble démentie semble-t-il par les faits (les Joueurs croyant ce qu’ils voient, Mains-Images bien que peu visibles rebienprésentables et protectrices).

5 Fond sonore ou Mère des oreilles ou Grand Toutou. Le Fond est Mère des oreilles, Langue douce aux papilles : flux de Bruits et de Rumeurs, musiques et cris en boucle torsadée. Ainsi les Récits de Mains-Images qui alimentent le fond sonore chantent les Parties de simples Joueurs ayant à leur tour atteint la condition de Mains-Images – de telles fables pourraient à première vue conforter les théories ôte-bonheur déjà décrites et pourtant les infirment et les combattent absolument, cette ascension espérée constituant probablement l’un des objectifs suprêmes du Jeu, une des cases centrales à atteindre. Pour que la fable soit probable, indispensable donc un Fond sonore (parfois agréable, tantôt gênant) partagé par tous : bulle Moi-Je et Dôme-Grand Toutou ; une langue bonne pour mastiquer bien, et notamment les rêves validés qui seuls sont valables (variabilité des rêves valables mais immuabilité de leur validation). Ainsi le Jeu se renouvelle tout en restant lui-même. Le Fond est aussi alimenté en grande quantité par les Joueurs eux-mêmes, rivalisant entre eux et auprès des Mains-Images, de bonneconduite. Ainsi la Mère est forte, douce ou déchaînée, as et chœurs (voir plus bas) façonnent le Jeu par le parcours de leurs ondes propres et bénéfiques que les Mains-Images reprennent à leur tour et répandent en offrandes spectaculaires aux Joueurs émerveillés. Le Fond fait Tout-Un ou Grand Toutou avec les Joueurs, le Jeu, Sa Surface et Ses Mains-Images. Tout comme le Jeu Son Nom n’a pas de nom, il les a tous, un et multiple (certains prétendent – mêmes mauvaises langues sans doute voir plus haut et plus bas et ici-même – que parfois un loup, des loups, chats noirs peut-être, humanimaux sans doute, franchissent les Limites Invisibles voir Cyclorama ou peut-être Vrai Ciel déjà dit pour agir d’un bras sur les sillons rayés du Fond sonore, déplacer voire changer de face le disque voire changer de disque mais rien n’est moins sûr). Pour que le Jeu résiste (voir plus haut déformation, fragilité et souplesse supposées de la Surface), un maillage organique est indispensable pour plus de solidité. Plan-sol d’autant plus ferme que la co-réglementation est la règle dans la Règle. Chacun et tous ont ainsi le devoir de maintenir l’équilibre du Grand Toutou, quelles que soient les animosités des as ou des chœurs les uns tout contre les autres, ce qui est bien normal, dans un Règlement co-décidé dans l’harmonie de rêves très généraux et généreux pour le maillage – Joueurs jouent souvent as et parfois chœur, mais rarement hors du blanc sein du Grand Toutou (car illicite). Les chœurs adverses ainsi cantiquent l’un tout contre l’autre, agrémentant le Fond sonore-Mère des oreilles de mélopées reconnaissables et aimables voir plus haut.

6 Les mauvais joueurs. Chaque joueur semble-t-il et malgré les efforts déployés par tous les éléments du Jeu, efforts considérables permanents courageux et généreux encore une fois voir plus haut, chaque Joueur peut devenir (ou nêtre) mauvais. La cause en est encore obscure, cependant les langues autorisées évoquent, bien que prudemment, ce que la Règle combat sourdement : le hasard. Il s’agirait de béances pouvant s’ouvrir à chaque instant et en tout point de la Surface de Jeu, en déchirer partiellement le tissage. Selon certains voir plus haut, il ne s’agirait pas de simples trous mais de passages indiquant l’irruption monstrueuse et la présence parasite d’un autre jeu – voire d’autres jeux – à l’intérieur du Jeu. Ces mauvaises rencontres dénatureraient le Joueur Bien Réglé, as et chœurs dès lors ni respectés ni respectables. Cette contamination est semble-t-il hautement proliférante. Nécessité de repérer, déplacer, isoler voire effacer les mauvais joueurs. Sécurité du Jeu première Liberté de son Ordre : prévenir néfastes rencontres avant l’événement ; surveillance accrue des lignes, failles supposées entre les cases, bords dont il faut se garder (cependant nécessité impérative de continuer le Jeu, sans quoi blocage par arrêts intempestifs ou insuffisance de mouvements).

7 Incertains. Malgré Soleil radieux – ou bien lentilles polies et lampes à incandescence, difficile repérer mauvais joueurs tant partout possibles mauvais. Forment-ils, à leur tour, des chœurs – auquel cas le Jeu peut les comprendre, s’en nourrir, les adopter – ?
Innombrables, indéchiffrables, innommables, meutes, ils sont dépeupleurs qui manquent à l’appel de la Règle.

Marco Candore
Chimères n°70 Dedans-Dehors / septembre 2009

Clins d’yeux ouverts à Samuel Beckett.
« Car en moi il y a toujours eu deux pitres, entre autres, celui qui ne demande qu’à rester où il se trouve, et celui qui s’imagine qu’il serait un peu moins mal plus loin. » / Molloy
Et par ordre d’hallucinations : Ievgueni Zamiatine, William Burroughs, Tex Avery, Peter Weir, André Breton, Lars von Trier, Stéphane Mallarmé, Erwin Schrödinger et Max Frisch.
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Oncle Vania / Anton Tchekhov

VOÏNITSKI se couvrant la figure de ses mains. – C’est honteux ! J’ai quarante-sept ans. Si, admettons, je vis jusqu’à soixante ans, il me reste treize années à vivre… C’est long ! Comment vivrai-je ces treize années ? Que faire ? Avec quoi les remplir ? Oh ! comprends… (Il serre convulsivement la main d’Astrov.) Comprends ! Si l’on pouvait vivre le reste de ses jours autrement. Se réveiller par un clair et calme matin, et sentir que l’on recommence à vivre, que tout le passé est oublié, dissipé, comme de la fumée. (Il pleure.) Commencer une vie nouvelle… Dis-moi comment il faut commencer… par quoi ?

ASTROV avec dépit – Que vas-tu chercher ! De quelle vie nouvelle parles-tu ? Notre position, à toi et à moi, est désespérée.

VOÏNITSKI – Oui ?

ASTROV – J’en suis convaincu.

VOÏNITSKI – Donne-moi quelque chose… (Il indique son cœur.) Ça me brûle, ici.

ASTROV en colère, criant. – Finis ! (Se radoucissant.) Ceux qui vivront dans cent, deux cents ans d’ici, et qui nous mépriseront pour avoir si bêtement et si laidement vécu, ceux-là trouveront peut-être le moyen d’être heureux. Mais nous… Nous n’avons, toi et moi, qu’une espérance. L’espérance que quand nous dormirons dans nos cercueils, des visions agréables nous visiteront, peut-être… (Soupirant.) Oui, frère. Il n’y avait dans ce district que deux hommes honnêtes, intelligents, toi et moi. Mais en quelque dix ans, la vie bourgeoise, la vie méprisable, nous a enlisés. De ses émanations putrides elle a empoisonné notre sang, et nous sommes devenus de plats personnages, comme tous les autres. (Vivement.) Mais ne me conte pas de balivernes tout de même. Rends-moi ce que tu m’as pris.

VOÏNITSKI – Je ne t’ai rien pris.

ASTROV – Tu as pris dans ma trousse de voyage un flacon de morphine. (Une pause.) Écoute, si tu veux coûte que coûte en finir avec la vie, va dans la forêt et tue-toi. Mais rends-moi la morphine. Il y aurait sans cela des potins, des conjectures. On pensera que c’est moi qui te l’ai donnée. J’aurai assez d’histoires sans cela. Si j’ai à faire ton autopsie… crois-tu que ce sera intéressant ?

Entre Sonia.

VOÏNITSKI – Laisse-moi.

ASTROV à Sonia – Sofia Aleksandrovna, votre oncle a pris dans ma trousse un flacon de morphine et ne veut pas me le rendre. Dites-lui que ce n’est pas… intelligent, à la fin. Je suis pressé ; il est temps que je parte.

SONIA – Oncle Vania, tu as pris la morphine ?

Une pause.

ASTROV – Il l’a prise. J’en suis sûr.

SONIA – Rends le flacon. Pourquoi nous faire peur ? (Tendrement.) Rends-le, oncle Vania ! Je ne suis peut-être pas moins malheureuse que toi, mais je ne tombe pas dans le désespoir ; j’endure et endurerai tout, jusqu’à ce que ma vie finisse d’elle-même. Endure, toi aussi ! (Une pause.) Rends le flacon. (Elle lui baise les mains.) Cher oncle, bon oncle, mon gentil oncle, rends-le ! (Elle pleure.) Tu es bon ; tu nous plaindras et tu le rendras ; endure, oncle !

VOÏNITSKI il prend dans le tiroir le flacon et le rend à Astrov. – Tiens ! (À Sonia.) Mais il faut au plus vite travailler, faire quelque chose ! Sans cela je ne peux pas… ne puis pas…

SONIA – Oui, oui, travailler ! Dès que nous aurons raccompagné les nôtres, nous nous mettrons à travailler. (Elle déplace nerveusement les papiers sur la table.) Nous avons tout négligé.

ASTROV il remet le flacon dans sa trousse et boucle la courroie – Maintenant, on peut se mettre en route.

ELÈNA ANDRÉÏEVNA entrant. – Ivan Pétrovitch, êtes-vous ici ? Nous partons tout de suite. Allez chez Aleksandr, qui veut vous dire quelque chose.

SONIA – Vas-y, oncle Vania. (Elle prend Voïnitski par le bras.) Allons. Il faut que vous vous réconciliiez, papa et toi, c’est indispensable.

Sonia et Voïnitski sortent.

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – Je pars. (Elle tend la main à Astrov.) Adieu.

ASTROV – Déjà ?

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – Les chevaux sont attelés.

ASTROV – Adieu.

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – Vous m’avez promis que vous partiriez aujourd’hui.

ASTROV – Je me le rappelle. Je vais partir tout de suite. (Une pause.) Vous avez eu peur ? (Il lui prend la main.) Est-ce si terrible ?

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – Oui.

ASTROV – Si vous restiez ? hein ? Demain, au chalet forestier…

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – Non… C’est décidé !… Et c’est pour cela que je vous regarde si bravement, parce que notre départ est décidé… Je vous demande une seule chose : ayez une meilleure opinion de moi ; je veux que vous me respectiez.

ASTROV – Hé ! (Un geste d’impatience.) Restez, je vous en prie. Avouez que vous n’avez rien à faire dans le monde. Vous n’avez aucun but. Vous ne pouvez fixer votre attention sur rien ; et, tôt ou tard, vous céderez au sentiment. C’est inévitable ; alors mieux vaut ne pas le faire à Kharkov, à Koursk, ou ailleurs, mais ici, au sein de la nature… C’est du moins poétique. L’automne est beau… Il y a ici des bois, des maisons de campagne à moitié écroulées, dans le goût de Tourguéniev.

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – Comme vous êtes drôle… Je suis fâchée contre vous, mais, tout de même, je me souviendrai de vous avec plaisir. Vous êtes un homme intéressant, original. Nous ne nous reverrons plus jamais ; aussi pourquoi le cacher ? Je ressentais même un peu de sentiment pour vous. Allons, serrons-nous la main et séparons-nous en amis. Ne me gardez pas mauvais souvenir !

ASTROV après lui avoir serré la main. – Oui, partez… (Songeur.) Vous semblez une personne de cœur, et, pourtant, il y a quelque chose d’étrange dans tout votre être. Vous êtes arrivée ici avec votre mari, et tous ceux qui travaillaient, se démenaient, qui créaient quelque chose, ont dû laisser leurs affaires et ne s’occuper, tout l’été, que de la goutte de votre mari, et de vous. Lui et vous, tous les deux, vous nous avez contagionnés par votre oisiveté. J’ai été entraîné. Je n’ai rien fait de tout un mois. Et, pendant ce temps-là, les gens étaient malades, et dans les jeunes pousses des bois, les paysans faisaient paître leur bétail… Ainsi, où vous arrivez, votre mari et vous, vous apportez la destruction… Je plaisante, évidemment, mais tout de même c’est étrange. Et je suis persuadé que si vous étiez restés, le dégât eût été énorme. Moi aussi, j’aurais été perdu… et pour vous cela n’aurait pas été mieux. Allons, partez ! Finita la commedia !

ELÈNA ANDRÉÏEVNA elle prend un crayon sur la table. – Je prends ce crayon comme souvenir.

ASTROV – C’est un peu étrange… On se connaît, et puis tout à coup, on ne sait pourquoi… nous ne nous reverrons plus jamais. Tout est ainsi dans la vie… Tant qu’il n’y a personne, que l’oncle Vania n’entre pas avec un bouquet, permettez-moi… de vous embrasser… en manière d’adieu… Oui ? (Il l’embrasse sur la joue.) Allons, c’est à merveille.

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – Je vous souhaite bonne chance. (Regardant autour d’elle.) Arrive que pourra, une fois dans la vie !… (Elle l’embrasse avec élan et tous deux s’éloignent aussitôt l’un de l’autre.) Il faut partir.

ASTROV – Partez vite. Si les chevaux sont avancés, partez !

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – On vient, il me semble.

Tous deux prêtent l’oreille.

ASTROV – Finita !

Entrent Sérébriakov, Voïnitski, Maria Vassilievna avec un livre, Téléguine et Sonia.

SÉRÉBRIAKOV à Voïnitski. – Qui garde rancune ait l’œil crevé ! Après tout ce qui est arrivé en ces quelques heures, j’ai tant vécu et tant pensé, que je pourrais, il me semble, écrire, pour l’édification de la postérité, tout un traité sur la façon dont il faut vivre… J’accepte volontiers tes excuses et te demande, toi aussi, de m’excuser. Adieu.

Ils s’embrassent trois fois.

VOÏNITSKI – Tu recevras régulièrement ce que tu recevais avant ; tout sera comme par le passé.

Elèna Andréïevna embrasse Sonia. Sérébriakov baise la main de Maria Vassilievna.

SÉRÉBRIAKOV – Maman…

MARIA VASSILIEVNA l’embrassant. – Aleksandr, faites-vous photographier et envoyez-moi une épreuve ; vous savez comme vous m’êtes cher !

TÉLÉGUINE – Adieu, Excellence ! Ne nous oubliez pas !

SÉRÉBRIAKOV embrassant sa fille. – Adieu, adieu tous. (Tendant la main à Astrov.) Je vous remercie de votre agréable compagnie… J’estime votre façon de penser, vos enthousiasmes, vos transports ; mais, permettez à un vieillard d’émettre, dans son compliment d’adieu, une remarque. Il faut, messieurs, travailler ! Il faut travailler. (Il resalue tout le monde.) Que tout soit pour le mieux !

Il sort. Maria Vassilievna et Sonia le suivent.

VOÏNITSKI il baise fortement la main d’Elèna Andréïevna. – Adieu !… Pardonnez-moi… Nous ne nous reverrons plus.

ELÈNA ANDRÉÏEVNA touchée. – Adieu, mon cher.

Elle s’incline, effleure ses cheveux de ses lèvres et sort .

ASTROV – Dis, Grêlé, qu’on fasse avancer mes chevaux.

TÉLÉGUINE – Bien, ami.

Il sort. Astrov et Voïnitski restent seuls.

ASTROV prenant sur la table ses couleurs et les mettant dans une valise. – Pourquoi ne vas-tu pas les reconduire ?

VOÏNITSKI – Qu’ils partent ; moi… je ne peux plus… Cela m’est pénible ! Il faut au plus vite m’occuper de quelque chose. Travailler, travailler !

Il remue les papiers sur la table. Une pause. On entend les grelots.

ASTROV – Ils sont partis. Le professeur est content. N’aie pas peur, pour rien au monde on ne le fera revenir ici.

MARINA entrant. – Ils sont partis.

Elle s’assied dans un fauteuil et se met à tricoter.

SONIA entrant. – Ils sont partis. (Elle essuie ses yeux.) Dieu veuille que tout aille bien. (À son oncle.) Allons, oncle Vania, faisons quelque chose.

VOÏNITSKI – Travailler, travailler.

SONIA – Il y a longtemps que nous ne nous étions pas assis à cette table. (Elle allume la lampe.) Il n’y a pas d’encre, il me semble… (Elle prend l’encrier, va vers l’armoire et met de l’encre.) Et je suis triste qu’ils soient partis.

MARIA VASSILIEVNA elle entre lentement. – Ils sont partis.

Elle s’assied et se plonge dans la lecture.

SONIA elle s’assied à la table, feuillette un livre de comptes. – Écrivons tout d’abord les factures, oncle Vania… Tout est en retard. Aujourd’hui encore, on a envoyé pour une facture. Écris. Tu en écriras une et moi une autre.

VOÏNITSKI écrivant. – Facture… à monsieur…

Tous deux écrivent en silence.

MARINA bâillant. – Je veux faire dodo.

ASTROV – Le calme ! Les plumes grincent, le grillon crie, il fait chaud, on est bien ; on voudrait ne pas partir… (On entend les grelots.) Voilà qu’on amène ma voiture. Il me reste donc à vous dire adieu, mes amis, à dire adieu à ma table… Et en route.

Il met ses cartes dans leur carton.

MARINA – Pourquoi te presses-tu ? Assieds-toi.

ASTROV – Cela ne se peut pas.

VOÏNITSKI écrivant. – « Il est resté dû deux roubles soixante-quinze. »

Entre un ouvrier.

L’OUVRIER – Mikhaïl Lvovitch, vos chevaux sont à la porte.

ASTROV – J’ai entendu. (Il lui donne sa valise, sa trousse et le carton.) Tiens, prends ça. Fais attention de ne pas abîmer le carton.

L’OUVRIER – Entendu.

Il sort.

ASTROV – Allons…

Il fait ses adieux.

SONIA – Quand nous reverrons-nous ?

ASTROV – Pas avant l’été, probablement. En tout cas pas en hiver. Il va de soi que, s’il arrivait quelque chose, vous m’en informeriez, et je viendrais. (Poignées de main.) Merci pour votre hospitalité, votre amabilité, en un mot pour tout. (Il va vers Marina et l’embrasse à la tête.) Adieu, vieille.

MARINA – Tu pars sans boire du thé ?

ASTROV – Je n’en veux pas, ma bonne.

MARINA – Peut-être, boirais-tu une petite eau-de-vie ?

ASTROV indécis. – Oui, ça c’est une idée !

Marina sort.

ASTROV après une pause. – Mon bricolier boite un peu. Je l’ai remarqué hier quand Pétrouchka menait boire les chevaux.

VOÏNITSKI – Il faut le faire ferrer.

ASTROV – Il faudra s’arrêter à Rojdestvenskoïe, chez le maréchal. (Il s’approche de la carte d’Afrique et la regarde.) Vraisemblablement dans cette Afrique, il fait maintenant une chaleur terrible.

VOÏNITSKI – Probablement.

MARINA elle revient avec un plateau sur lequel est posé un verre de vodka et un bout de pain. – Bois.

Astrov boit la vodka.

MARINA – À ta santé, petit père. (Elle s’incline très bas.) Et le pain, tu ne le manges pas ?

ASTROV – Non, je bois comme ça. Et maintenant, tous mes meilleurs souhaits. (À Marina.) Ne me reconduis pas, la vieille. Inutile.

Il s’en va. Sonia prend une bougie pour le reconduire.

VOÏNITSKI écrivant. – « Le 2 février, vingt livres de beurre… Le 16 février, même chose, vingt livres… Gruau de sarrasin… »

Un silence. On entend les grelots.

MARINA – Parti.

SONIA elle rentre, pose la bougie sur la table. – Il est parti…

VOÏNITSKI après avoir compté au boulier, il inscrit – Total… quinze, vingt-cinq…

Sonia s’assied et écrit.

MARINA bâillant. – Oh ! nos péchés… Miséricorde !

Téléguine entre sur la pointe des pieds ; il s’assied près de la porte et accorde sa guitare sans faire de bruit.

VOINITSKI à Sonia, lui caressant les cheveux. – Mon enfant, si tu savais comme je suis triste. Oh ! si tu savais comme cela m’est pénible !…

SONIA – Que faire ? il faut vivre ! (Une pause.) Nous vivrons, oncle Vania ! Nous vivrons une longue série de jours, de longues soirées. Nous supporterons patiemment les épreuves que nous enverra le destin. Nous travaillerons pour les autres, maintenant et dans notre vieillesse, sans connaître le repos. Et quand notre heure viendra, nous mourrons soumis. Et là-bas, au-delà du tombeau, nous dirons combien nous avons souffert, pleuré, combien nous étions tristes. Et Dieu aura pitié de nous. Et tous deux, nous verrons, cher oncle, une vie lumineuse, belle, splendide. Nous nous en réjouirons, et nous rappellerons avec une humilité souriante nos malheurs d’à présent. Et nous nous reposerons. Je crois à cela, mon oncle ; je le crois, ardemment, passionnément… (Elle se met à genoux devant lui, pose la tête sur ses mains, et d’une voix lasse.) Nous nous reposerons !

Téléguine joue doucement de la guitare.

SONIA – Nous nous reposerons ! Nous entendrons les anges. Nous verrons tout le ciel en diamants ; nous verrons tout le mal terrestre, toutes nos souffrances, noyés dans la miséricorde qui emplira tout l’univers ; et notre vie deviendra calme, tendre, douce, comme une caresse. Je crois cela, oncle ; je crois… (Essuyant les yeux de son oncle avec son mouchoir.) Pauvre, pauvre oncle Vania, tu pleures… (Les larmes aux yeux.) Tu n’as pas connu de joies dans ta vie, mais patiente, oncle Vania, patiente… Nous nous reposerons… (Elle l’embrasse.) Nous nous reposerons !

Le veilleur frappe ses planchettes. Téléguine joue doucement. Maria Vassilievna écrit sur les marges de la brochure. Marina tricote son bas.

SONIA – Nous nous reposerons !
Anton Tchekhov
Oncle Vania / 1900

A voir actuellement :
le Songe de l’oncle / d’après Dostoïevski
Par le Collectif Hic et Nunc
A la Cartoucherie, Théâtre de l’Epée de Bois du 23 septembre au 18 octobre 2009
dans le cadre du festival Un Automne à tisser
sous le parrainage de Jean-Claude Penchenat
Adaptation et mise en scène Stanislas Grassian
claudemonetlescoquelicots.jpg

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