• Accueil
  • > Archives pour octobre 2009

Archive mensuelle de octobre 2009

Page 4 sur 6

Carnet d’enfance / Jacques Courtès

et l’on court et l’on rit et l’on chute
sensation
perte d’équilibre
inéluctable
aucun réflexe ne peut
éviter le bitume
les gravillons saillants semblent
se réjouir dans l’attente
la chair fraîche
vient à leur rencontre
au sol on est surpris
de n’avoir senti
que la brutalité du choc
étirement de la peau
précède la brûlure
la déchirure des chairs
soulagement de ces écoulements
larmes sur les joues
plus lente
chaude progression du sang
sur le tibia
Regarder la croûte se faire
savourer par avance
plaisir de décoller
du bout de l’ongle
dès les démangeaisons
cicatrisation
tirer
tenter de détacher le morceau
apparition de la peau rose
bordée de filaments blancs
ou nouveau jaillissement
perle d’un rouge profond
stigmate de notre impatience
la fragile peau rose apparaît
détacher le morceau
la croûte à la bouche
sentir son goût doucereux
derrière le croquant collant
le débris reste collé aux dents
la langue doit fouiller
renvoyer vers une ultime morsure
Il y a peu de si grands plaisirs
si !
le pus
le long de la joue
s’écoule
fin de l’otite
retour aux bains de mer

bains de mer
société des bains de mer
Monaco ville factice
qu’un rêve trivial
d’argent et de pouvoir
empli de maisons coloniales
terrasses à balustres
lions chinois de faïence bleue
le temps des villas cossues
blanc des murs
couleur des mosaïques
en de si petites surfaces
leur fait la cour
chatoyants jardins
soignés
exotiques
le monde lointain
à portée de main
par les odeurs
les couleurs
plantes venues de nulle part
à fond de cale
esclaves de la représentation
déjà les bulldozers
chars d’assaut d’une autre guerre
économique
vous écrasent
vous renversent
le nouvel ordre
sera vertical
minéral
le verre et le métal
ont perforé la douceur et le charme
monde de vice
où l’argent ose
affirme
sa vulgarité
son absence d’âme
épargnés
plus longtemps
les quartiers populaires
étrangement
loger les employés
les serviteurs d’un autre âge
une ultime grimace
à la statue de Churchill
le bronze impose le respect
provocation de l’enfant
par peur
Jacques Courtès
Carnet d’enfance / 2008
Editions les Mandarines
avec Jacques Courtès et Christine Kotschi – mise en scène Stanislas Grassian
Collectif Hic et Nunc

du 20 octobre au 1er novembre à la Cartoucherie, Théâtre de l’Epée de bois
dans le cadre du Festival un Automne à tisser
sous le parrainage de Jean-Claude Penchenat

« (…) ce carnet d’enfance sonne juste, la sobriété, l’économie de la langue donnent à sentir et à voir mieux et plus sans doute que ces épaisses « auto-fictions » qui encombrent les librairies. Nul doute que cela prend toute sa force dans l’énergie du plateau » / Jean-Pierre Siméon
carnetdenfancecartepostalrecto.jpg

Séminaire « la Communauté : expérience-limite de la pensée politique » / Mathilde Girard, Alain Brossat

En suivant la généalogie de la communauté, comme concept du politique attaché à la pensée des différents modes de gouvernements, entre Platon et Aristote, entre Rousseau et Hobbes, nous verrons comment la communauté fut pensée comme le centre de la pensée politique, de l’organisation de la Cité. Elle est le premier espace politique qu’il s’agit de rendre gouvernable. Mais elle est aussi le symptôme de la « politique des philosophes », elle est voulue et désirée selon des définitions qui appartiennent aussi à l’éthique, à l’amour et à l’amitié. Elle est ainsi immanente à la politique, et toujours aussi « à venir », investie des ambitions philosophiques pour la politique.
C’est d’emblée sous cette double exposition, éthique et politique, qu’elle sera considérée, engageant sa position sur une limite, un bord – au-dedans/au-dehors de l’Etat. La question de la souveraineté intervient alors, dans une rupture qui peut être repérée à partir de Nietzsche qui recherche la communauté dans un rapport de déliaison, dans une pensée politique de la séparation.
Le conflit, le malentendu de la communauté s’actualise également quant à l’histoire, dans une perspective plus contemporaine cette fois, et nous verrons comment l’histoire et l’événements sont intervenus dans la pensée de la communauté, au point de mettre en opposition les philosophes historiens et les philosophes politiques.
Ainsi, c’est face à la déception de la proposition communiste et à l’avènement des fascismes en Europe que l’élaboration d’une pensée de la communauté s’est avérée nécessaire, qu’elle s’est imposée aussi, dans l’impossibilité de son projet, comme pensée de l’impossible. Après Nietzsche, Georges Bataille, Maurice Blanchot, Jean-Luc Nancy pensèrent la communauté dans ce mouvement issu du communisme, à partir de la communication littéraire, dans l’expérience imminente de son déclin, dans l’événement de sa fragilité, de sa nécessaire précarité.
Mais très différemment, chez J. Rancière et A. Badiou, la communauté appartient à la pensée politique et reste l’élément attendu d’une intermittence du politique soumise à des opérations, des contacts, entre le réel, l’histoire, et les subjectivités, indépendamment de l’expérience de « l’état d’exception » et de « l’épreuve du désastre. »
Nous chercherons à mettre en évidence ces différentes acceptions du concept, tel qu’il réapparait aujourd’hui dans les réflexions sur la démocratie et le retour/recours possible à la proposition communiste.
Par ailleurs, si la pensée de la communauté s’est trouvée bouleversée par les violences de l’histoire politique contemporaine, c’est aussi du point de vue métaphysique et éthique qu’on peut observer ses inclinaisons.
Pour Nancy, après Bataille, la question de la communauté est ainsi « la grande absente de la métaphysique du sujet » ; or elle lui est intimement liée, en tant qu’espace et expérience du déclin, de l’inclinaison du sujet, « sur ce bord qui est celui de son être-en-commun ». Les singularités quelconques (Agamben) ouvertes par la communauté n’existent qu’en rapport les unes avec les autres, au contact permanent de la défaite du mythe de la conjonction (chrétienne) dans l’immanence. En cela la pensée de la communauté n’a cessé d’affirmer son opposition d’avec toute idée absolutiste du mythe, chrétien ou nazi.
Le même mouvement mobilise ainsi autour de la question de la communauté les relations entre l’individu, les singularités, la mort, le mythe, et la société : « La communauté, loin d’être ce que la société aurait rompu ou perdu, est ce qui nous arrive – question, attente, événement, impératif – à partir de la société. »
Mais l’impossible – la question métaphysique – ne clôt pas les possibles de l’expérience, et il faudra donc engager la réflexion au plus près de ce paradoxe constitutif de la communauté : à savoir qu’elle fut pensée dans le mouvement de son désoeuvrement, de son inaboutissement, mais qu’elle correspond conjointement à des expériences politiques et subjectives réelles (politiques, littéraires, érotiques) – et non seulement rêvées – qui instaurèrent toujours une zone de conflit avec la société.
Au cœur de cette expérience, toujours rare, éprouvante et dangereuse, « expérience-limite » dirait Blanchot, des affects inédits sont suscités, provoqués ou retrouvés : amitié, fraternité, désir, s’agencent au détour d’une communication qui ne fait pas communion, mais capable néanmoins de soutenir l’événement dans son apparition. Autant d’affects qui s’inventeront nomades, clandestins et secrets, dans la préscience d’une imminente dissolution.
La communauté, expérience-limite de la pensée politique
Séminaire animé par Mathilde Girard sous la direction d’Alain Brossat.
Un jeudi par mois, de 17h à 20h.
Dates pour le premier semestre : 22 octobre, 19 novembre, 10 décembre 2009
Le séminaire aura lieu à la MSH Paris Nord.

Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord
4 rue de la Croix Faron – 93210 Saint Denis la Plaine
tel : 01 55 93 93 00 – fax : 01 55 93 93 01

La première séance du séminaire « La communauté : expérience-limite de la pensée politique », dirigé par Mathilde Girard et Alain Brossat aura lieu le jeudi 22 octobre. Mathilde Girard interviendra sous l’intitulé : « la Communauté, partagée entre communisme et démocratie. Véhicule d’un malentendu entre Platon et Aristote ».
Le concept de communauté nous conduit aux origines de la pensée politique, puisqu’il est au cœur de l’élaboration du projet républicain de Platon, et qu’il est ensuite envisagé dans l’horizon démocratique chez Aristote. Mais il nous engage aussi à observer la naissance de ce que Rancière appelle « la politique des philosophes ». D’une certaine manière, la communauté est victime du redressement symbolique opéré par la philosophie dans ses rêveries politiques. Elle est le rêve de la philosophie, exhaucée sous les traits d’une aristocratie communiste chez Platon, et sous l’équilibre démocratique d’un partage de l’égalité chez Aristote. On voit ainsi se constituer des pensées du gouvernement, des gouvernements possibles, à partir d’une articulation positive du juste et de l’injuste, de l’utile et du nuisible, du beau et du laid.
Et d’emblée, la communauté intervient à la jonction de l’éthique et du politique ; pour « faire communauté » pour la politique, il faut pouvoir être amis, d’une amitié singulière, stable et régulatrice. Et l’analyse des textes nous permettra de mettre en évidence comment l’éthique de la communauté préside à la forme de gouvernement qu’elle se verra attribuer.
Au delà, nous tenterons de montrer comment la communauté a circulé suivant des généalogies différentes, qui contribuent aujourd’hui à constituer une acception très polyvoque de ce concept. Très simplement, la communauté est-elle au cœur de la politique, son matériau constitutif, intrinsèque ; ou est-elle le nom de ce qui va au-delà de la politique, vers l’éthique, la métaphysique, ou l’ontologie ? Ou d’une autre manière : la communauté existe-t-elle au sein de la société, ou se distingue-t-elle par un écart, une élection qui l’isole, ou un excès qui l’interdit ?
Derrière ces questions, on perçoit l’articulation entre une pensée politique qui tient à rester fidèle à l’écart philosophique, sa hauteur conceptuelle, et une pensée politique de la communauté qui tire aussi ses leçons de l’histoire, du champ des expériences, des pratiques et des conduites. Ainsi, quand pour certains la question de la communauté s’est vue considérablement attaquée par l’épreuve des guerres du XXème Siècle et par les écueils totalitaires du nazisme et du communisme, pour d’autres la fonction de la communauté survit politiquement à tous les états d’exception. On verra ainsi s’opposer, assez subtilement, les positions de Nancy, J. Rancière, Badiou, Derrida, Brossat – héritiers et lecteurs de Platon, Aristote, Rousseau, Hobbes, C. Schmitt, Nietzsche, Hegel, Bataille et Blanchot. Et s’il est nécessaire de mettre en avant des noms, des « familles » philosophiques, c’est sans doute parce que la communauté, comme l’a subtilement montré Derrida,
sollicite le philosophe sur sa propre capacité à faire communauté – ses amitiés, ses inimitiés, la reconnaissance de ses fils, de ses amants, et de ses femmes. Le philosophe peut-il prétendre à gouverner sous les traits du gardien de la cité sans penser l’engagement de sa personne dans l’expérience de la communauté ? Et depuis quelle autorité, quelle autorisation ? Car il ne saurait y avoir de pensée de la communauté sans réflexion sur la souveraineté, sur le jeu de la souveraineté et de la multiplicité, du commun. En somme, si la communauté nous déplace vers les catégories du multiple, de la multitude, du peuple ou du prolétariat, elle est indissociable de la figure du souverain qui en est l’auteur dans l’instant même où il l’autorise. Ce souverain, le premier, est le philosophe. Première figure de l’ami, première figure de l’ennemi.
Mathilde Girard
nietzschewarhol.gif

Les Chants de Maldoror / Comte de Lautréamont – Isidore Ducasse

Pour construire mécaniquement la cervelle d’un conte somnifère, il ne suffit pas de disséquer des bêtises et abrutir puissamment à doses renouvelées l’intelligence du lecteur, de manière à rendre ses facultés paralytiques pour le reste de sa vie, par la loi infaillible de la fatigue ; il faut, en outre, avec du bon fluide magnétique, le mettre ingénieusement dans l’impossibilité somnambulique de se mouvoir, en le forçant à obscurcir ses yeux contre son naturel par la fixité des vôtres. Je veux dire, afin de ne pas me faire mieux comprendre, mais seulement pour développer ma pensée qui intéresse et agace en même temps par une harmonie des plus pénétrantes, que je ne crois pas qu’il soit nécessaire, pour arriver au but que l’on se propose, d’inventer une poésie tout à fait en dehors de la marche ordinaire de la nature, et dont le souffle pernicieux semble bouleverser même les vérités absolues ; mais, amener un pareil résultat (conforme, du reste, aux règles de l’esthétique, si l’on y réfléchit bien), cela n’est pas aussi facile qu’on le pense : voilà ce que je voulais dire. C’est pourquoi je ferai tous mes efforts pour y parvenir ! Si la mort arrête la maigreur fantastique des deux bras longs de mes épaules, employés à l’écrasement lugubre de mon gypse littéraire, je veux au moins que le lecteur en deuil puisse se dire : « Il faut lui rendre justice. Il m’a beaucoup crétinisé. Que n’aurait-il pas fait, s’il eût pu vivre davantage ! c’est le meilleur professeur d’hypnotisme que je connaisse ! » On gravera ces quelques mots touchants sur le marbre de ma tombe, et mes mânes seront satisfaits ! – Je continue ! Il y avait une queue de poisson qui remuait au fond d’un trou, à côté d’une botte éculée. Il n’était pas naturel de se demander : « Où est le poisson ? Je ne vois que la queue qui remue. » Car, puisque, précisément, l’on avouait implicitement ne pas apercevoir le poisson, c’est qu’en réalité il n’y était pas. La pluie avait laissé quelques gouttes d’eau au fond de cet entonnoir, creusé dans le sable. Quant à la botte éculée, quelques-uns ont pensé depuis qu’elle provenait de quelque abandon volontaire. Le crabe tourteau, par la puissance divine, devait renaître de ses atomes résolus. Il retira du puits la queue de poisson et lui promit de la rattacher à son corps perdu, si elle annonçait au Créateur l’impuissance de son mandataire à dominer les vagues en fureur de la mer maldororienne. Il lui prêta deux ailes d’albatros, et la queue de poisson prit son essor. Mais elle s’envola vers la demeure du renégat, pour lui raconter ce qui se passait et trahir le crabe tourteau. Celui-ci devina le projet de l’espion, et, avant que le troisième jour fût parvenu à sa fin, il perça la queue du poisson d’une flèche envenimée. Le gosier de l’espion poussa une faible exclamation, qui rendit le dernier soupir avant de toucher la terre. Alors, une poutre séculaire, placée sur le comble d’un château, se releva de toute sa hauteur, en bondissant sur elle-même, et demanda vengeance à grands cris. Mais le Tout-Puissant, changé en rhinocéros, lui apprit que cette mort était méritée. La poutre s’apaisa, alla se placer au fond du manoir, reprit sa position horizontale, et rappela les araignées effarouchées, afin qu’elles continuassent, comme par le passé, à tisser leur toile à ses coins. L’homme aux lèvres de soufre apprit la faiblesse de son alliée ; c’est pourquoi, il commanda au fou couronné de brûler la poutre et de la réduire en cendres. Aghone exécuta cet ordre sévère. « Puisque, d’après vous, le moment est venu, s’écria-t-il, j’ai été reprendre l’anneau que j’avais enterré sous la pierre, et je l’ai attaché à un des bouts du câble. Voici le paquet. » Et il présenta une corde épaisse, enroulée sur elle-même, de soixante mètres de longueur. Son maître lui demanda ce que faisaient les quatorze poignards. Il répondit qu’ils restaient fidèles et se tenaient prêts à tout événement, si c’était nécessaire. Le forçat inclina sa tête en signe de satisfaction. Il montra de la surprise, et même de l’inquiétude, quand Aghone ajouta qu’il avait vu un coq fendre avec son bec un candélabre en deux, plonger tour à tour le regard dans chacune des parties, et s’écrier, en battant ses ailes d’un mouvement frénétique : « Il n’y a pas si loin qu’on le pense depuis la rue de la Paix jusqu’à la place du Panthéon. Bientôt, on en verra la preuve lamentable ! » Le crabe tourteau, monté sur un cheval fougueux, courait à toute bride vers la direction de l’écueil, le témoin du lancement du bâton par un bras tatoué, l’asile du premier jour de sa descente sur la terre. Une caravane de pèlerins était en marche pour visiter cet endroit, désormais consacré par une mort auguste. Il espérait l’atteindre, pour lui demander des secours pressants contre la trame qui se préparait, et dont il avait eu connaissance. Vous verrez quelques lignes plus loin, à l’aide de mon silence glacial, qu’il n’arriva pas à temps, pour leur raconter ce que lui avait rapporté un chiffonnier, caché derrière l’échafaudage voisin d’une maison en construction, le jour où le pont du Carrousel, encore empreint de l’humide rosée de la nuit, aperçut avec horreur l’horizon de sa pensée s’élargir confusément en cercles concentriques, à l’apparition matinale du rythmique pétrissage d’un sac icosaèdre, contre son parapet calcaire ! Avant qu’il stimule leur compassion, par le souvenir de cet épisode, ils feront bien de détruire en eux la semence de l’espoir… Pour rompre votre paresse, mettez en usage les ressources d’une bonne volonté, marchez à côté de moi et ne perdez pas de vue ce fou, la tête surmontée d’un vase de nuit, qui pousse, devant lui, la main armée d’un bâton, celui que vous auriez de la peine à reconnaître, si je ne prenais soin de vous avertir, et de rappeler à votre oreille le mot qui se prononce Mervyn. Comme il est changé ! Les mains liées derrière le dos, il marche devant lui, comme s’il allait à l’échafaud, et, cependant, il n’est coupable d’aucun forfait. Ils sont arrivés dans l’enceinte circulaire de la place Vendôme. Sur l’entablement de la colonne massive, appuyé contre la balustrade carrée, à plus de cinquante mètres de hauteur du sol, un homme a lancé et déroulé un câble, qui tombe jusqu’à terre, à quelques pas d’Aghone. Avec de l’habitude, on fait vite une chose ; mais, je puis dire que celui-ci n’employa pas beaucoup de temps pour attacher les pieds de Mervyn à l’extrémité de la corde. Le rhinocéros avait appris ce qui allait arriver. Couvert de sueur, il apparut haletant, au coin de la rue Castiglione. Il n’eut même pas la satisfaction d’entreprendre le combat. L’individu, qui examinait les alentours du haut de la colonne, arma son revolver, visa avec soin et pressa la détente. Le commodore qui mendiait par les rues depuis le jour où avait commencé ce qu’il croyait être la folie de son fils et la mère, qu’on avait appelée la fille de neige, à cause de son extrême pâleur, portèrent en avant leur poitrine pour protéger le rhinocéros. Inutile soin. La balle troua sa peau, comme une vrille ; l’on aurait pu croire, avec une apparence de logique, que la mort devait infailliblement apparaître. Mais nous savions que, dans ce pachyderme, s’était introduite la substance du Seigneur. Il se retira avec chagrin. S’il n’était pas bien prouvé qu’il ne fût trop bon pour une de ses créatures, je plaindrais l’homme de la colonne ! celui-ci, d’un coup sec de poignet, ramène à soi la corde ainsi lestée. Placée hors de la normale, ses oscillations balancent Mervyn, dont la tête regarde le bas. Il saisit vivement, avec ses mains, une longue guirlande d’immortelles, qui réunit deux angles consécutifs de la base, contre laquelle il cogne son front. Il emporte avec lui, dans les airs, ce qui n’était pas un point fixe. Après avoir amoncelé à ses pieds, sous forme d’ellipses superposées, une grande partie du câble, de manière que Mervyn reste suspendu à moitié hauteur de l’obélisque de bronze, le forçat évadé fait prendre, de la main droite, à l’adolescent, un mouvement accéléré de rotation uniforme, dans un plan parallèle à l’axe de la colonne, et ramasse, de la main gauche, les enroulements serpentins du cordage, qui gisent à ses pieds. La fronde siffle dans l’espace ; le corps de Mervyn la suit partout, toujours éloigné du centre par la force centrifuge, toujours gardant sa position mobile et équidistante, dans une circonférence aérienne, indépendante de la matière. Le sauvage civilisé lâche peu à peu, jusqu’à l’autre bout, qu’il retient avec un métacarpe ferme, ce qui ressemble à tort à une barre d’acier. Il se met à courir autour de la balustrade, en se tenant à la rampe par une main. Cette manœuvre a pour effet de changer le plan primitif de la révolution du câble, et d’augmenter sa force de tension, déjà si considérable. Dorénavant, il tourne majestueusement dans un plan horizontal, après avoir successivement passé, par une marche insensible, à travers plusieurs plans obliques. L’angle droit formé par la colonne et le fil végétal a ses côtés égaux ! Le bras du renégat et l’instrument meurtrier sont confondus dans l’unité linéaire, comme les éléments atomistiques d’un rayon de lumière pénétrant dans la chambre noire. Les théorèmes de la mécanique me permettent de parler ainsi ; hélas ! on sait qu’une force, ajoutée à une autre force, engendre une résultante composée des deux forces primitives ! Qui oserait prétendre que le cordage linéaire ne se serait déjà rompu, sans la vigueur de l’athlète, sans la bonne qualité du chanvre ? Le corsaire aux cheveux d’or, brusquement et en même temps, arrête sa vitesse acquise, ouvre la main et lâche le câble. Le contre-coup de cette opération, si contraire aux précédentes, fait craquer la balustrade dans ses joints. Mervyn, suivi de la corde, ressemble à une comète traînant après elle sa queue flamboyante. L’anneau de fer du nœud coulant, miroitant aux rayons du soleil, engage à compléter soi-même l’illusion. Dans le parcours de sa parabole, le condamné à mort fend l’atmosphère jusqu’à la rive gauche, la dépasse en vertu de la force d’impulsion que je suppose infinie, et son corps va frapper le dôme du Panthéon, tandis que la corde étreint, en partie, de ses replis, la paroi supérieure de l’immense coupole. C’est sur sa superficie sphérique et convexe, qui ne ressemble à une orange que pour la forme, qu’on voit, à toute heure du jour, un squelette desséché, resté suspendu. Quand le vent le balance, l’on raconte que les étudiants du quartier Latin, dans la crainte d’un pareil sort, font une courte prière : ce sont des bruits insignifiants auxquels on n’est point tenu de croire, et propres seulement à faire peur aux petits enfants. Il tient entre ses mains crispées, comme un grand ruban de vieilles fleurs jaunes. Il faut tenir compte de la distance, et nul ne peut affirmer, malgré l’attestation de sa bonne vue, que ce soient là, réellement, ces immortelles dont je vous ai parlé, et qu’une lutte inégale, engagée près du nouvel Opéra, vit détacher d’un piédestal grandiose. Il n’en est pas moins vrai que les draperies en forme de croissant de lune n’y reçoivent plus l’expression de leur symétrie définitive dans le nombre quaternaire : allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire.
Isidore Ducasse – Comte de Lautréamont
les Chants de Maldoror / 1868
bretonsurrealisme.jpg

123456



boumboumjames |
femmeavenirhomme |
Toute une vie... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Warhol l'avait dit...un qua...
| juliette66
| les bonnes "occaz" de Murielle