A satiété / Sylvère Lotringer

Exciter.
Cette cassette de préparation est destinée à des individus dont le type de comportement risque de conduire à leur arrestation.
Vous êtes en train de visionner cette cassette parce que vous avez certaines attirances ou parce que vos comportements sexuels sont contraires à la loi ou mettent votre famille ou vos amis dans l’embarras. Sans ce processus d’excitation – aujourd’hui nous nous pencherons particulièrement sur les individus intéressés par les enfants –, sans cet attrait pour les enfants, sans votre désir d’avoir une relation d’ordre sexuel avec eux, votre vie serait bien plus facile – parce que ce désir que vous éprouvez pour les enfants a entraîné votre arrestation.
Vous allez maintenant suivre un traitement qui vous aidera à contrôler ces pulsions. Si vous n’en faites rien – et même si votre intérêt pour les enfants se trouve momentanément émoussé suite à votre arrestation, à la pression de votre famille ou parce que votre employeur est au courant de vos agissements – votre intérêt va renaître et vous vous retrouverez face au même problème : affronter les pulsions qui ont mené à votre arrestation.
Il y a différentes manières d’aborder ce problème. Nous allons discuter aujourd’hui d’une méthode thérapeutique que nous trouvons excessivement efficace pour détruire ou éliminer l’intérêt d’ordre sexuel que vous portez aux enfants…

Le docteur Seymour Sachs parle sur un écran de la clinique de sexothérapie comportementale de Chicago, un édifice imposant qui surplombe le lac. Cette introduction est présentée aux nouveaux patients qui arrivent au laboratoire pour passer des tests. Le docteur Sachs est le directeur de la clinique.
– Pouvez-vous me dire à quoi servent toutes ces machines ?
Je pose la question à Ted Taylor, le technicien du laboratoire.
– Certainement, répond-il. Ici, nous mesurons l’excitation sexuelle.
– Comment ça se mesure ?
– Eh bien, nous utilisons la jauge de tension Barlow. On l’appelle également transducteur pénien. Cet appareil a une dizaine d’années. Il consiste simplement en un ruban de caoutchouc qui entoure le pénis. Permettez-moi d’en prendre un, pour vous montrer. En voici un. Il fait claquer l’élastique.
– C’est un tube en pastique rempli de mercure. Comme vous le voyez, il y a deux colonnes, l’une de mercure et l’autre de caoutchouc. Deux fils métalliques vont à ce point de jonction et, de là, ils forment un cercle. Le cercle est élastique, bien entendu, et on le place autour du pénis. Quand la bande élastique se détend, ou quand le pénis s’élargit, il fait pression sur la jauge. Je vais vous montrer comment ça fonctionne. C’est presque comme un thermomètre… Une fois que les patients se sont entretenus avec le docteur, ils viennent ici pour qu’on leur place la jauge autour du pénis.
– Un à la fois ?
– Oh oui, un à la fois.
– Le patient est nu ?
– Il est à moitié nu. Ses vêtements ne doivent pas toucher la jauge à cause de la sensibilité de la machine. On demande au sujet de placer la jauge aux trois quarts de son pénis. Ça empêche tout mouvement sur le membre et permet d’éviter les poils. On peut mesurer des réactions érectiles très faibles, très minimes, en augmentant la sensibilité de la machine. Si le pénis est petit, on utilise d’autres types de jauges. La seule difficulté qu’on rencontre, c’est quand la personne est obèse – le ventre peut en effet peser sur le pénis.
« Cette jauge est étalonnée grâce à un calibreur conique, c’est-à-dire un cône gradué en acrylique. Il est gradué par niveaux, partant d’un point inférieur de six centimètres et demi de circonférence jusqu’à quatorze centimètres de circonférence, par paliers de cinq millimètres. On utilise ce cône pour étalonner la jauge avec un polygraphe. Quand on la fait descendre sur le cône, on se rend compte qu’elle suit un mouvement linéaire : un millimètre de plus sur la circonférence du pénis équivaut à un écart d’un millimètre de l’aiguille sur le polygraphe.
– Ce genre de mesure est-il relativement répandu ?
– C’est utile pour le travail nocturne.
– Qu’entendez-vous par « travail nocturne » ?
– Les recherches sur le sommeil. On a découvert que les hommes ont des érections pendant le sommeil paradoxal. On appelle cela une tumescence pénienne nocturne. Si un homme n’a pas d’érection pendant le sommeil paradoxal, il se peut qu’il ait un problème physiologique. On utilise ce traitement dans des centres spécialisés en vue d’obtenir un diagnostic sur les troubles du sommeil et aussi dans les cliniques de sexologie. Seules quelques cliniques l’utilisent comme nous le faisons, pour contrôler les réactions érectiles.
– On a l’impression qu’il n’y a pas de femmes parmi les délinquants sexuels. Pourquoi ?
– Touché ! Personne ne m’a encore posé cette question.
– Votre population est entièrement masculine, n’est-ce pas ?
– C’est exact. C’est là que le problème semble résider.
– Et il n’y a pas de thérapie pour les femmes.
– Non.
– Aucune femme n’est soignée pour agressions sexuelles ?
– Nous n’en avons pas ici, mais il en existe incontestablement. Il serait naïf de croire que ce n’est pas le cas. William Masters a publié un article qui fait état de cinq hommes qui ont été victimes de viols commis soit par une femme seule, soit par un groupe de femmes. Dans les programmes concernant l’inceste, on trouve des femmes qui sont des délinquants sexuels. Mais peu. Le pourcentage est si infime que les gens ne souhaitent pas investir beaucoup d’argent là-dedans.
– Est-ce que cela signifie qu’il n’y a pas de procédure d’évaluation pour les femmes ?
– Oh, si. L’étude de l’excitation sexuelle chez la femme est capitale pour la compréhension des dysfonctionnements sexuels. La circulation du sang chez la femme peut aussi être mesurée car il se concentre dans une seule zone et modifie la température du corps.
– Et comment mesurez-vous cela ?
– On prend un petit thermistor – une jauge sensible à la chaleur – et on fabrique une petite pince, comme une épingle de sûreté, voyez-vous, qu’on place sur un thermographe. La femme prend la pince et la place sur les lèvres du vagin. Quand le sang afflue, ça modifie la température et ça correspond à une augmentation. L’autre moyen de mesurer consiste à prendre un petit tube, de deux à trois centimètres de longueur et d’un à deux centimètres de diamètre, et de le sectionner. Une pièce médiane occulte complètement la lumière, afin qu’elle soit reçue par une cellule photoélectrique d’un côté, et de l’autre lue par un luxmètre. La femme introduit le tube dans son vagin afin que le fil ressorte à l’extérieur. Le sang qui afflue modifie les capacités de réflexion des parois vaginales. On capte moins de lumière, et on peut faire des mesures… Mais revenons aux techniques utilisées ici.
(…)
– Cette machine est beaucoup plus encombrante que la jauge en caoutchouc. Elle gêne davantage les sujets. Ils doivent passer le harnais, introduire leur pénis dans un tube… Le transducteur est portable, alors que cet appareil-là ne l’est pas. La préparation est plus facile, plus rapide à expliquer, moins chère à réaliser et, franchement, on obtient des résultats équivalents.
– Et la machine qui se trouve là-bas, avec le polygraphe, à quoi sert-elle ?
– Il s’agit d’une machine Grass Polygraph, standard. Grass, c’est le nom du fabricant. Grass et Beckman. C’est celle que la plupart des chercheurs préfèrent. On peut aussi s’en servir comme détecteur de mensonges et pour de nombreux tests psychophysiologiques. Elle mesure le pouls, la respiration, l’électroencéphalogramme pendant le sommeil, le rythme cardiaque, l’électroencéphalogramme des ondes cérébrales, etc.
Quant à nous, nous l’utilisons uniquement pour mesurer les érections.
– Des érections en réaction à quoi ?
– Les patients écoutent des cassettes avec ces écouteurs. Les bandes sont de courtes descriptions de scènes sexuelles dans lesquelles figurent des enfants. Cela pourrait donner quelque chose du genre : « Vous vous trouvez avec une petite fille. Vous ôtez sa culotte. Vous lui faites toucher votre pénis. »
– Je vois.
– Ou quelque chose comme : « Vous tenez un petit garçon par derrière. Vous faites entrer et sortir votre bite de son trou du cul. »
– Je vois.
– Ou : « Vous êtes en train de suivre une fillette de dix ans dans le train. Il est bondé. Vous vous placez juste derrière elle et vous commencez à lui tripoter le cul et les seins. Elle a peur. »
– Euh… cette jauge autour du pénis, est-elle reliée à l’aiguille ?
– Quand j’écarte la jauge, la petite aiguille monte, comme vous le voyez.
– Oui, elle monte.
– On peut ainsi mesurer, sur un certain laps de temps, l’excitation due aux stimuli. Il y a seize cassettes en tout, chacune d’un genre différent. On a une situation de consentement mutuel entre un enfant et un adulte – l’enfant ne proteste pas. Sur une autre cassette, on a une coercition verbale – seulement verbale – pour pousser l’enfant à avoir un rapport sexuel. La cassette peut dire quelque chose du genre : « Vous dites à l’enfant qu’il ferait mieux d’enlever son slip sinon vous allez lui faire du mal. » C’est une description narrative, à la troisième personne. En fait, elle est à la deuxième personne : « Vous êtes en train de violer ceci, vous êtes en train de violer cela. »
– Je trouve intéressant que vous fassiez cette distinction, parce qu’en linguistique la deuxième personne implique la présence de la première, alors que la troisième, « il est en train de violer », est purement référentielle. Donc quand vous parlez à la deuxième personne, en disant « Vous êtes en train de violer »… en fait, vous et je deviennent interchangeables…
– Hum. Une autre cassette décrit une coercition physique – en fait un enfant est maintenu de force : « Vous êtes en train de maîtriser une jolie petite fille pendant que vous la broutez. Vous sentez votre bite durcir. »
– En fait…
– Quoi ?
– Rien. Pardon.
Sylvère Lotringer
A satiété / 1986
Autre extrait ICI
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