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Archive mensuelle de septembre 2009

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La crise à l’épreuve de l’utopie / René Schérer, Jean-Claude Polack / Chimères n°70

Jean Claude PolackToute ton œuvre philosophique, et particulièrement tes livres récents, témoignent d’une fidélité indéfectible aux grands thèmes de l’anarchisme et de l’utopie.Ils disent aussi la place essentielle que tu accordes au désir et à la sexualité dans l’histoire et l’économie des sociétés capitalistes. J’aimerais que tu nous parles de l’actualité de ces quatre termes aujourd’hui, dans ces temps de crise de la mondialisation.
Parce que tu vois en Fourier le penseur d’un monde différent, alternatif, plus juste, plus apte à s’émanciper des différents modes d’aliénation, je suis tenté de te demander comment on pourrait aujourd’hui, – au delà d’une résistance passive, donner consistance à ce fameux « rêve générale » apparu sur les banderoles des récentes manifestations.

René Scherer – Tu me soumets de bien grandes questions, et je ne sais si je vais pouvoir y répondre. Je les retournerai plutôt vers moi-même en me demandant ce que je pense et fais exactement.
Je ne me pose pas du tout en homme politique, pas tellement en philosophe ; de préférence en enseignant, en professeur ayant à éclaircir certaines questions devant des étudiants, selon les circonstances. Donc pas tellement avec la prétention de faire un système, mais d’introduire des liaisons, du systématique. En suivant la distinction très juste, à mon sens, que faisait Barthes à propos de Fourier. Il y a en lui du systématique, certainement du systématique, puisqu’il relie tout à tout, mais ça ne forme pas un système, comme celui de Hegel, par exemple. Je serais heureux de pouvoir en dire autant de ce que j’ai écrit. Il n’y a pas de système, mais du systématique, du moins en intention. Des thèmes. Ceux que tu mentionnes : utopie, anarchisme, désir, – j’ajouterais hospitalité, enfance, forment un noyau, un centre à la fois attractif et rayonnant. Une constellation comme disait Benjamin. C’est ça, mon systématique, qui peut, je crois, servir à penser, au besoin, la mondialisation.
Quant à pouvoir transposer ou transporter cela sur le plan d’injonctions ou de projet politique, ce n’est pas exactement mon rayon ; je ne suis pas fait pour cela, je ne suis pas – ou ne suis plus, en tout cas, militant. Toutefois, je suis du côté, en effet, des micropolitiques de Foucault, de celles du désir de Deleuze et Félix. En insistant surtout sur le micro. Proposer quelque chose qui soit à l’échelle des individus, des petits groupes. Ce qui n’empêche pas les spéculations pour le Globe, la planète entière ; mais à titre de « vues », comme chez Fourier. C’est là mon aspect fouriériste, ce qui m’a attiré vers cette démystification du politique, toujours tenté par une paranoïa : celle de légiférer, de décréter, constante chez les philosophes tentés par le langage des généralités et non de la singularité qui est celui du désir. Idée assez proche, à mon avis du moins, de « l’aller aux choses elles-mêmes » de la phénoménologie husserlienne.
C’est pourquoi j’ai passé, à un moment, de Husserl à Fourier. Ce qui peut paraître bizarre mais qui, quand j’y repense, se rattache à cela.
Pour en revenir au premier point que tu fais ressortir, celui de la mondialisation, celui du monde alternatif, oui, en gros, je me sens près des idées alter-mondialistes, mais sans entrer dans le détail. Si je pense à partir de Fourier, c’est justement que, chez lui, l’attention au changement local, domestique, est liée à une extension à la planète entière, qui correspondrait, dans le langage actuel, à la mondialisation. Donc, philosophiquement, je ne peux qu’être pour la mondialisation. Mais, – et c’est toujours une formule fouriériste, en spéculant sur « ses propriétés encore inconnues », c’est-à-dire précisément qui vont à l’inverse de ce que la mondialisation a été.
Profiter de la mondialisation pour faire sauter les barrières nationalistes, pour enrichir l’Occident de la diversité des manières de vivre, en particulier dans l’ordre du désir, – de la vie sexuelle, pour supprimer les inégalités économiques et sociales. Bref, tout ce qui est rigoureusement à l’inverse de ce qui se fait. Mais qui est potentiellement contenu dans l’idée de mondialisation si l’on comprend celle-ci comme la diffusion de proche en proche des expériences réussies ; ou, si l’on veut, du flux vital bloqué à l’intérieur des frontières, par des institutions coercitives. Fourier appelait cela la remise en marche des passions, du mouvement. C’est le réveil des différences, la possibilité pour tous les infinitésimaux du désir de s’exprimer et de se satisfaire.
La catastrophe de la mondialisation actuelle est, on ne le sait que trop, qu’il n’y a plus d’opposition à l’uniformisation des pensées, des mœurs, du règne de l’argent, etc. Il n’y a plus de contre-pouvoir, de puissance différente qui pourrait mettre un frein à l’extension frénétique des monopoles, sonner le holà !
J’y pensais hier à propos de l’attaque de Gaza. L’ancienne division du monde en deux blocs aurait freiné l’arrogance d’Israël. Même si c’était un secours illusoire, de façade, l’Union soviétique était, pour les pays arabes, une sorte de contrepoids. Et un peu, aussi, pour tous les mouvements d’émancipation. Certes, à double tranchant. Mais enfin, elle introduisait une sorte de variété dans la politique mondiale, comme dans tous les horizons politiques, d’ailleurs. Mais, aujourd’hui, il n’y a plus aucune autre perspective que le triomphe indéfini du capitalisme.
Au reste, je dis cela, non pas pour défendre ou réclamer à nouveau une telle coupure du monde, mais pour mettre en relief que, s’il faut spéculer sur une alternative, c’est en repensant complètement les catégories politiques. Il faut les déplacer, faire intervenir tout ce que Fourier appelait le domestique et qui a été classé sous le nom d’utopie, négligé, repoussé ou refoulé, à ce titre.
Il y a beaucoup de choses qui vont en ce sens dans la pensée de Guattari, et, en particulier dans les Années d’hiver. Ou encore, avec les idées exprimées dans les Trois écologies, Chaosmose, sous les formules de « subjectivation », « production de subjectivités ». Si on ne les pense pas seulement comme du « subjectif » ou psychologique, au sens ordinaire, mais dans la perspective des groupes, des regroupements, de l’activation des attractions passionnelles, on rejoint tout à fait Fourier, avec, si l’on peut dire, l’alliance de la géopolitique et de l’existentiel. J’emploie ici ces mots peut-être plus familiers à des oreilles saturées du « jargon » philosophique. Mais les expressions plus simples et pittoresques de Fourier lui-même me plaisent davantage.
Seulement, il faut se déshabituer, et cela est très difficile, tant ils sont enracinés, il faut se défaire des langages politiques et philosophiques courants, ceux de la famille, de l’école, du sujet, de la nation, de l’Etat, etc., centrés sur le moi, le couple hétérosexuel et la procréation, le ménage, le commerce, la morale…et leurs évidences.
Il y aurait là un effort surhumain, pratiquement impossible. C’est pourquoi j’ai toujours borné ma réflexion au petit, au détail, au petit canton où l’on peut apporter la critique, dans une sphère restreinte, où l’on peut entrevoir, pourtant, des lueurs de transformation globale.

Venons-en, si tu veux, à une question plus précise, celle de la crise actuelle. Cette situation de crise, bien sur, est de nature économique, mais on sent bien que quelque chose déborde de beaucoup la simple question des accidents monstrueux de la « financiarisation ».

C’est certain. D’ailleurs, la crise, on en parle depuis qu’il y a du capitalisme. C’est, pour ainsi dire, le mode d’existence du Capital. Ce n’est donc que tout à fait approximativement et relativement que l’on peut parler d’un fonctionnement normal où il n’y aurait pas de crise. Au sein même des systèmes justifiant le capitalisme, le considérant comme l’économie la plus naturelle, les idées de « juste salaire », de « plein emploi », ont toujours apparu comme des vues de l’esprit, des utopies.
Je ne suis pas du tout économiste, donc je suis incapable de dire de quelle manière la crise n’est pas un accident de la mondialisation, mais son mode d’existence. Ce serait intéressant, toutefois, à chercher.
Je me borne à un point qui est aussi connexe, et qui touche à l’aspect, non pas directement économique, mais géopolitique de la mondialisation : l’engendrement des conflits, la succession de poussées nationalistes, de guerres qui ont suivi la chute du bloc soviétique et qui font de la mondialisation actuelle un état de guerre permanent.
Voilà encore une crise, non pas accidentelle, mais en quelque façon, constitutive ou, si l’on veut, structurale. La mondialisation, à la manière dont elle a été menée, engendre la guerre. On peut y voir aussi un problème à poser, à savoir poser et à résoudre, au moins virtuellement.
S’il y a un problème qui effectivement se pose à l’heure actuelle du point de vue philosophique et humain, c’est bien celui là qui en terme justement de pensée comme je la pratique en disant que c’est une pensée utopique, est celle de la pacification du monde. La pensée utopique actuelle, n’est que celle là. De quelle façon le monde peut-il être pacifié ? De quelle façon- je l’exprimais dans un livre sur l’hospitalité-, peut-il être procédé à une hospitalité universelle ?
La question fut posée par Kant, à la fin de la Révolution française.
A l’époque, en disant que c’était par l’intermédiaire d’Etats nationaux démocratiques. A l’heure de la mondialisation, ce sont d’autres réponses qui sont attendues, qu’il faut penser ; repenser une notion de citoyen du monde qui a été abandonnée depuis les Stoïciens, qui paraît aujourd’hui ridicule, utopique, alors que seule elle peut assurer une hospitalité que refusent universellement les Etats.
Le rôle de la philosophie est de savoir repérer, d’indiquer et délimiter le problème, avec ses contours. Or, le problème premier de la mondialisation actuelle, c’est cela : ce que j’appelle l’hospitalité universelle ou la paix universelle. Si, depuis 1795, l’énoncé du problème est le même, les conditions de la solution ont varié ; et il s’agit de les formuler. C’est ce que j’avais tenté de faire, en prenant comme centre la notion d’une hospitalité, non restreinte, comme chez Kant, à un simple droit de visite limité au gré des Etats, mais étendue au droit d’être chez soi sur toute la terre.
René Schérer et Jean-Claude Polack
la Crise à l’épreuve de l’utopie
Extrait de l’article publié dans Chimères n°70
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Les subprimes, une crise de la gouvernementalité néo-libérale, et non une incapacité à réguler la monnaie / Chimères n°70

Appauvrissement et enrichissement dans le néo-libéralisme
La crise que nous sommes en train de vivre n’est pas une crise financière au sens du consensus médiatique, qui en parle comme s’il s’agissait du résultat d’une séparation entre la spéculation des financiers et la production des entrepreneurs (tel que le dit Sarkozy). L’économie dite réelle et la spéculation financière sont indissociables. Et la crise, en réalité, met en évidence l’échec d’une gouvernementalité néo-libérale de la société, dont la finance n’est qu’un dispositif (même s’il est stratégique).

1 : la finance est une machine de guerre qui transforme les droits sociaux en crédits, en assurances individuelles et en rente (des salariés aux actionnaires)
Alors que l’économie réelle appauvrit les gouvernés en tant que salariés (blocage des salaires, précarisation, etc.) et en tant que détenteurs de droits sociaux (réduction des transferts de revenu, diminution des services publics, des allocations chômage, etc.), la finance virtuelle prétend les enrichir par le crédit et l’actionnariat.
Les politiques néo-libérales ne veulent pas d’augmentations de salaire directes ou indirectes (comme de meilleures retraites financées collectivement), mais elles incitent au crédit à la consommation et à la rente boursière (fonds de pension, assurances privées et individuelles). De même, elles répugnent au droit au logement, mais favorisent les crédits immobiliers. Et elles poussent à investir dans les assurances individuelles, plutôt que dans la mutualisation contre les risques (chômage, santé, retraite, etc.).
Le salarié et l’usager de la sécurité sociale doivent gagner et dépenser le moins possible pour réduire le coût du travail et celui de la sécurité sociale. En parallèle, le consommateur doit dépenser le plus possible pour écouler la production. Or, dans le capitalisme contemporain, le salarié et l’usager d’une part, et le consommateur d’autre part, sont les mêmes personnes et se trouvent pris de la sorte dans une sorte de schizophrénie.
Voici le miracle qu’on attendait de la finance : croire à une redistribution de la richesse qui ne toucherait pas aux profits. C’est-à-dire à une redistribution de la richesse qui s’accompagnerait d’une réduction des impôts, surtout pour les riches. Une redistribution de la richesse qui couperait dans les salaires et les dépenses sociales, etc.
Et ce qui a failli n’est pas la « spéculation » sauvage issue du découplage de la finance et de l’économie réelle, mais bien le projet politique d’enrichir tout le monde sans toucher au régime de propriété (privée). La propriété est le point d’achoppement de toute politique dans le capitalisme : hic Rhodus, hic salta !

2 : la finance est une machine visant à transformer les salariés et la population en « capital humain » où chacun assure soi-même sa valorisation de « soi » à travers ses propres investissements (crédits individuels en formation, santé, assurance, etc.)
La finance doit contribuer à faire de tout gouverné une sorte d’entreprise permanente et multiple. Ce qui est alors demandé aux individus n’est plus d’assurer la productivité du travail, mais la rentabilité d’un capital (de leur propre capital, inséparable de leur propre personne). L’individu doit se considérer lui-même comme un fragment de capital, une fraction moléculaire du capital. Le travailleur n’est plus un simple facteur de production, l’individu n’est pas, à proprement parler, une force de travail, mais un capital-compétence, une machine-compétences, qui va de pair avec un style de vie, un mode de vie, un choix moral . C’est une « forme de rapport de l’individu à lui-même, au temps, à son entourage, à l’avenir, au groupe, à la famille ».

3 : la finance est une machine qui voudrait transformer le salarié en petit propriétaire, pour, comme disent les libéraux, le déprolétariser, le dépolitiser
Dans une perspective de déprolétarisation (construction de petites unités de production, aides à l’accession à la propriété de son logement, actionnariat populaire, etc.), la visée néo-libérale est toujours la même : « un salarié également capitaliste n’est plus un prolétaire », indépendamment du fait de la « salarisation croissante de l’économie ».
La folie de cette logique politique ne trouve pas sa source dans le système boursier, mais dans le projet de transformer chaque individu en « petit propriétaire », comme l’énonce le programme de Sarkozy (d’après l’original américain, Bush, qui récita abondamment son bréviaire de la société des propriétaires), sans vouloir toucher aux inégalités dans la distribution des richesses qui se sont, depuis trente ans, continuellement accrues.
Le régime d’accumulation et les modalités de gouvernementalité financière, aujourd’hui en crise, cachent des techniques d’individualisation, de dépolitisation et de déprolétarisation. Elles ont pour objectif principal la neutralisation des comportements de mutualisation, de solidarité, de coopération (qui impliquent la revendication de droits pour tous, etc.). De même, elles contribuent à effacer la mémoire des luttes salariées, des luttes des prolétaires (leurs actions et leurs organisations collectives). La croissance tirée par le crédit (la finance) pense ainsi exorciser tout conflit.
Se confronter à des subjectivités qui considèrent les allocations, les retraites, la formation, etc., comme des droits collectifs garantis et reconnus par la société, ce n’est pas la même chose que gouverner des « débiteurs, des petits propriétaires, de petits actionnaires. »
La crise des subprimes n’est pas une crise financière, mais l’échec de ce programme politique visant à l’individualisme patrimonial. Bien au-delà de l’aspect symbolique, elle touche directement la maison, emblème de la propriété individuelle.

La dette infinie
S’appuyant sur les recherches de Will, Michel Foucault montre comment, dans certaines tyrannies grecques, l’impôt sur les aristocrates et la distribution d’argent aux pauvres sont des moyens de ramener l’argent aux riches, d’élargir singulièrement le régime de la dette… (Comme si les Grecs avaient découvert à leur manière ce que les Américains retrouveront avec le New Deal : que les lourds impôts d’Etat sont propices aux bonnes affaires). Bref, l’argent, la circulation de l’argent, c’est le moyen de rendre la dette infinie (…) L’abolition des dettes ou leur transformation comptable ouvrent la tâche d’un service d’Etat interminable (…) Le créancier infini, la créance infinie a remplacé les blocs de dette mobiles et finis (…) la dette devient dette d’existence, dette d’existence des sujets eux-mêmes. Vient le temps où le créancier n’a pas encore prêté tandis que le débiteur n’arrête pas de rendre, car rendre est un devoir, mais prêter une faculté, comme dans la chanson de Lewis Carroll, la longue chanson de la dette infinie :
Un homme peut certes exiger son dû,
mais quand il s’agit du prêt,
il peut certes choisir
le temps qui lui convient le mieux

Deleuze et Guattari, l’Anti-Œdipe
Avec le passage des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle, s’opère la transition du grand enfermement au grand endettement, ce qui engage une modification profonde des formes de domination. De l’homme enfermé, dans la prison tout d’abord, mais également dans l’usine, l’hôpital, l’école, ou la caserne (toutes les institutions qui ressemblent à la prison), on passe au modèle de l’homme « endetté » (Deleuze).
Le secret de la croissance de la Corporate America vient de la dette. Mais la dette (le crédit) n’est pas seulement un moteur économique, mais également une technique de gouvernementalité des conduites des individus. Le système de la dette financière et morale fait circuler à la fois de la culpabilité et de la responsabilité chez les gouvernés (Nietzsche, dans La généalogie de la morale, nous rappelle que dans la langue du protestantisme, « dette » et « faute », se disent de la même manière).
D’une part, le capitalisme contemporain encourage les individus à s’endetter (aux États-Unis, où l’épargne est négative, on contracte tous types de crédits : à la consommation, pour acheter une maison, poursuivre ses études, etc.), en ôtant à l’endettement moléculaire toute charge culpabilisante. D’autre part, il culpabilise les mêmes individus en tant que responsables des déficits molaires (de la sécurité sociale, de l’assurance maladie, de l’assurance-chômage, etc.), qu’ils doivent s’engager à combler. La presque totalité des réformes néo-libérales (celle de la sécurité sociale, de l’intermittence, des retraites, etc.) sont légitimées par les déficits, alors que tout le monde peut aujourd’hui constater que le deficit spending (l’endettement de l’Etat) est une question entièrement politique !
Cette incitation à contracter des crédits mêlée à cette obligation à faire des sacrifices pour réduire le « trop » des dépenses sociales ne sont pas contradictoires, puisqu’il s’agit d’installer les gouvernés dans un système de dette infinie. On n’en a jamais fini avec la dette dans le capitalisme financier, tout simplement parce qu’elle n’est pas remboursable (avec la charge des dépenses sociales, il faudrait plusieurs générations pour sauver le système !).
Cette dette infinie n’est pas d’abord un dispositif économique, mais une technique sécuritaire pour réduire l’incertitude du temps et des comportements des gouvernés. En dressant les gouvernés à promettre (à honorer leur crédit), le capitalisme dispose à l’avance de l’avenir puisque les obligations de la dette permettent de prévoir, de calculer, de mesurer, d’établir des équivalences entre les comportements actuels et les comportements à venir. Ce sont les effets de pouvoir de la dette sur la subjectivité (culpabilité et responsabilité) qui permettent au capitalisme de jeter un pont entre le présent et le futur.
Dans la Généalogie de la morale de Nietzsche, la possibilité d’extraire de « l’homme-fauve » un « homme civilisé », c’est-à-dire un homme « prévisible, régulier, calculable », passe par la capacité à promettre, par la fabrication d’une mémoire de la dette. La mémoire de l’« homme civilisé » contemporain est celle de l’employabilité, de la disponibilité, de la docilité aux lois du marché du travail et de la consommation, puisqu’il leur est redevable d’un crédit.
Si les mnémotechniques que le gouvernement néo-libéral met en place ne sont pas la plupart du temps aussi atroces et sanguinaires que celles décrites par Nietzsche (supplices, tortures, mutilation, etc.), leur sens est identique : construire une mémoire, inscrire dans le corps et dans l’esprit le sens de l’obligation. Pour que ces effets de pouvoir de la monnaie sur la subjectivité fonctionnent, il faut donc sortir de la logique des droits individuels et collectifs pour entrer dans la logique des crédits (les investissements du capital humain).

Kafka et la production de la culpabilité
« Les Assurances sociales sont nées du mouvement ouvrier, l’esprit lumineux du progrès devrait donc les habiter. Or, que voyons nous ? Cette institution n’est qu’un sombre nid de bureaucrates, parmi lesquels je fonctionne en qualité de juif unique et représentatif. »
La production de culpabilité, affect stratégique du néo-libéralisme dont parle Nietzsche, peut également être analysée à travers la littérature de Kafka.
A l’une des dernières réunions de la permanence « Précarité » de la Coordination des intermittents et précaires, des choses très importantes ont été dites sur les rapports entre dette, administration et culpabilité. Des choses qui font écho à d’autres exprimées dans la permanence « Intermittents », ou bien dans les ateliers « Nouveaux entrants ». Depuis le début, ces rapports de subordinations me font penser à Kafka et à sa littérature.
Kafka était expert juridique d’une des premières Assurances sociales (l’Office d’Assurances Ouvrières contre les Accidents) dont il connaissait bien le fonctionnement et la logique. Il a transformé l’Assurance en outil d’analyse de nos sociétés.
Kafka anticipe largement sur son époque, puisque ses personnages parlent d’une réalité, d’une organisation du travail et de l’administration (l’Etat Providence) qui semblent plus proches de la nôtre que de celles de l’entre-deux guerres.
Bürgel, le secrétaire de liaison du Château, énonce quelque chose qui nous est devenu familier : « Nous ne faisons aucune différence entre le temps, le temps tout court, et le temps de travail. Ces distinctions nous sont étrangères. » Et K., l’arpenteur du Château, vit l’expérience d’une relation de pouvoir qu’on pourrait qualifier, avec Foucault, de biopolitique : « Jamais K. n’avait vu nulle part l’administration et la vie à ce point imbriquées, tellement imbriquées qu’on avait parfois le sentiment que chacune avait pris la place de l’autre. »
Les institutions de l’administration comme le RMI, l’Assurance-chômage, etc. énoncent quelque chose avant d’articuler un discours quel qu’il soit. Elles posent qu’il y a un problème (comme le chômage, l’employabilité, etc.), et que ce ne sera plus la société qui sera convoquée pour assurer le suivi individuel, mais… toi, « Joseph K. ! » Il s’opère ainsi un glissement de « il y a un problème social » à « c’est toi le problème ! ». Ce glissement est contenu dans l’institution même, dans ses pratiques et ses procédures, avant d’être dans les têtes des travailleurs sociaux et des allocataires.
Comme dans le Procès, l’accusation n’est jamais formulée clairement (on essaye de le faire penser – le chômage c’est de ta faute ! -, mais ça résiste, puisque la faute chômage a des contours vagues, indéfinis, imprécis. La seule définition possible est politique, ce qui pose tout de même quelques problèmes !).
Mais on oublie très rapidement que l’accusation est plus que floue. Elle installe peu à peu le doute et la sensation d’être coupable de quelque chose, d’être en défaut, puisqu’on a bien reçu un papier, puisqu’on a bien été convoqué / arrêté, et qu’on doit bien se présenter à telle adresse, tel jour, à telle heure, dans tel bureau. L’arrestation de Joseph K. ne change rien à sa vie, il continue à travailler, à vivre comme avant. Il est donc à la fois arrêté et libre. Coupable ou innocent, de toute façon, on institue un dossier sur toi, « Joseph K. ! »
De toute façon, il existe un dossier quelque part avec des fonctionnaires qui s’en occupent, mais tu ne verras jamais que les larbins de l’institution et jamais les grands procurateurs. D’ailleurs est-ce qu’il existe une institution verticale des bureaux, avec chefs et sous-fifres, ou tout se passe-t-il horizontalement, entre subalternes ? Plutôt les deux à la fois, mais de toute façon, la bonne information se trouve toujours dans le bureau d’à côté, il faut toujours taper à la prochaine porte, à l’infini.
Le 3949 est une plate-forme téléphonique qui remplace le face à face avec les agents de l’institution. C’est la version contemporaine du bureau. Le 3949, il faut le faire plusieurs fois afin de tomber sur des fonctionnaires différents et vérifier s’il s’agit bien de la même loi puisque chacun l’interprète à sa façon. Souvent les fonctionnaires ne la connaissent pas, et, de toute manière, ils raccrochent au bout de six minutes. Il faut alors taper à la porte à côté, et ainsi de suite. Le 3949 est une déterritorialisation du bureau et du fonctionnaire.
Les « tribunaux » du Procès, comme l’accusation, n’ont pas de limites clairement définies (les barrières qui délimitent le bureau de l’administration sont « mobiles, il ne faut pas les imaginer comme des démarcations précises », dit Barnabé). Ils sont dispersés dans la ville et on ne sait pas très bien de qui ils se composent.
Je trouve que la loi de Kafka colle mieux aux lois sociales, aux règlements de la sécurité sociale, etc. qu’aux la lois pénales, puisqu’elle est relativement malléable, en prolifération continue et en expansion permanente. Elle dispose de marges que les allocataires aussi bien que les fonctionnaires peuvent, selon les institutions, exploiter ou subir.
Des trois types d’acquittement, l’acquittement réel (on n’en a jamais eu vent), l’acquittement apparent (qui réclame un effort violent et momentané) et l’atermoiement illimité (un petit effort chronique), c’est le dernier qui nous concerne de plus près.
L’acquittement réel existe de façon seulement théorique. L’acquittement apparent relève des sociétés disciplinaires où l’on passe d’un enfermement à un autre, d’une culpabilité à une autre : de la famille, à l’école, de l’école à l’armée, de l’armée à l’usine, etc. Et chaque passage est marqué par un jugement ou une évaluation. On passe d’un acquittement : tu n’es plus en enfant, tu n’es plus un écolier, etc., à un autre procès qui instruit un autre dossier : tu es un soldat, tu es un travailleur, tu es un retraité, etc.
L’atermoiement illimité, en revanche, maintient indéfiniment le procès dans sa première phase, c’est-à-dire dans une situation où l’on relève à la fois de la présomption d’innocence et de la culpabilité (on est bien impliqué dans un procès : on a été convoqué et on a bien un dossier). Dans l’atermoiement illimité, la sentence de culpabilité ou d’acquittement n’arrivera jamais. L’état de suspension entre innocence et culpabilité, oblige à être continuellement mobilisé, disponible, aux aguets.
L’atermoiement illimité demande encore plus d’attention, « un petit effort, mais chronique » dit le peintre Tintoretti, c’est-à-dire une plus forte implication subjective.
La loi n’a pas d’intériorité, la loi est vide (la loi est pure forme) puisque c’est toi-même, « Joseph K. », qui, si tout se passe bien, dois contribuer à la construire, et construire ta sentence en travaillant ton dossier et tes convocations.
La relation dans le suivi qui se brode sur trame de culpabilité est un procès et un processus dont il faut jouer le jeu tout en se dérobant. Anticiper les évolutions, les tournants, les aspérités, sans y croire vraiment (cynisme des fonctionnaires et des allocataires).
De toute manière ta subjectivité est convoquée, et elle s’implique. Elle travaille, pense, hésite, se pose de questions, même malgré toi.
La prolongation indéfinie de la première phase du Procès comporte un suivi qui n’a pas de fin. L’emploi du temps de l’accusé et l’emploi du temps du suivi se règlent l’un sur l’autre.
« Les interrogatoires sont très courts ; si on n’a pas le temps ou l’envie d’y aller, on peut s’excuser quelquefois ; on peut même avec certains juges, régler d’avance l’emploi du temps de toute une période ; il ne s’agit au fond que de se présenter de temps à autre au magistrat pour faire son devoir d’accusé. »
Comme dans le Procès, être accusé n’est pas de tout repos. C’est un travail, il faut suivre son dossier, s’en occuper beaucoup (l’industriel engage tout son temps et tout son argent pour se défendre).
Pour les intermittents, l’activité de suivre leurs procès ou dossiers, devient un deuxième travail. Il faut se tenir au courant de l’évolution de la loi, de ses changements, pénétrer ses subtilités. Il faut se hisser au même niveau de connaissance que les fonctionnaires, voire les dépasser. Les Rmistes préparent leur rencontre, leur face à face avec l’institution, en élaborant des tactiques. Ils affinent des « projets » plus ou moins fantaisistes. Tous travaillent en fournissant, directement ou indirectement, des indices, des informations, tous fonctionnent en feed-back avec l’institution.
La loi pénale dans les sociétés disciplinaires a été légitimée par la lutte contre les illégalismes et la recherche de la paix sociale, mais en réalité, au lieu d’éliminer les illégalismes, elle a produit et différencié elle-même les crimes et les criminels. De même, la loi sociale dans les sociétés de contrôle trouve sa légitimité dans la lutte contre le chômage et la poursuite du plein emploi, mais elle ne fait qu’inventer, multiplier, différencier mille façons de ne pas être employé à plein temps. La loi sociale, comme la loi pénale, n’ont pas échoué, mais pleinement réussi.
Maurizio Lazzarato
Retranscription à partir de l’intervention aux Mardis de Chimères / 17 décembre 2008
Une première version sensiblement différente de cette intervention a été publiée le 14 janvier 2009 sur le Silence qui parle.
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Crise : après les plans de relance, l’heure de vérité / Isaac Johsua

1 : des économies portées par les béquilles du soutien public
Le PIB américain s’est contracté de – 1% au deuxième trimestre 2009, alors que le rythme de la chute avait été de – 5,4% pour le quatrième trimestre 2008 et de – 6,4% pour le premier trimestre de 2009 (à chaque fois par rapport au trimestre précédent et en rythme annuel). En ce deuxième trimestre 2009, les PIB français et allemand se sont même accrus de 0,3% (par rapport au trimestre précédent). Il n’y a pas de doutes : pour le moment, ça va moins mal.
La première explication – de loin la plus importante – est que nous sommes en présence d’économies massivement portées par les béquilles du soutien public. Ce soutien est d’une ampleur extraordinaire, jamais connue auparavant, sans précédent.
Rappelons seulement pour mémoire l’agressivité de la politique monétaire : le principal taux directeur de la Fed est fixé depuis des mois entre 0% et 0,25% (du jamais vu), le taux de la BCE est à 1% (du jamais vu également), sans compter le Japon, la Suisse, etc. Pour mémoire, car l’impact de cette politique a été faible (voire très faible) comparativement à celui de la politique budgétaire.
C’est de cette dernière qu’est venu le changement. Première forme de cette politique : on a volontairement laissé filer les déficits, car la récession entraîne automatiquement une baisse des recettes fiscales et une hausse des dépenses publiques. Aux Etats-Unis, le déficit budgétaire de cette année fiscale (qui se termine le 30 septembre) devrait atteindre (voire dépasser) les 11% du PIB (de 2008). Montant inouï, jamais vu en temps de paix. Cela fait pour l’économie américaine 11 points de PIB supplémentaires qui ont été injectés. Rappelons que l’UE n’autorise le déficit budgétaire que jusqu’à concurrence de 3% du PIB. En un an, aux Etats-Unis, en juillet 2009 (par rapport à juillet 2008) les dépenses publiques ont augmenté de 21% alors que les recettes diminuaient de 17%. Phénomène universel : en Grande-Bretagne, un déficit budgétaire de 12,4% du PIB est prévu pour l’exercice fiscal en cours, démarrant en avril 2009. En France, le déficit budgétaire s’élève à 86,6 milliards d’euros fin juin 2009 : soit 4,4% du PIB de 2008, et à fin juin il reste encore la moitié de l’année à courir.
Des sommes colossales ont ainsi été déversées sur les économies. Elles soutiennent l’activité, quelquefois de façon globale, mais d’autres fois avec un ciblage précis : tel est le cas de la « prime à la casse », introduite un peu partout, même aux Etats-Unis, une mesure qui a eu un grand succès et a beaucoup aidé au redressement récent, en particulier en France. Succès fulgurant aussi aux Etats-Unis depuis sa mise en place fin juillet (le gouvernement donne une prime qui va jusqu’à 4 500$ pour la vieille guimbarde)
Deuxième forme du soutien public : les plans de relance. Celui des Etats-Unis atteint 787 milliards $ (soit 5,5% du PIB de 2008), celui de la Chine était prévu à 585 milliards de dollars, celui de l’Allemagne représente 3,2% de son PIB et la Banque des Règlements Internationaux estime leur montant total à 5% du PIB mondial, ce qui est énorme.
Déficits abyssaux et plans de relance étant mis en œuvre simultanément en diverses régions du monde (mais essentiellement aux Etats-Unis, en Europe et en Asie), l’activité peut être soutenue dans un pays donné, non seulement par les mesures internes mais également par les exportations, c’est-à-dire par le regain d’activité dans d’autres régions du monde. Ainsi, le rôle des exportations a été essentiel pour le résultat positif du deuxième trimestre 2009 en France et en Allemagne.
Soutien budgétaire, « prime à la casse », exportations : on a là à peu près l’ensemble des éléments qui, dans les pays développés, expliquent les meilleurs résultats du deuxième trimestre 2009, et ils se ramènent tous, directement ou indirectement, à la dépense publique.
Aux Etats-Unis, l’intervention publique s’est manifestée surtout par le biais d’un soutien au revenu des ménages. Qu’il s’agisse du premier ou du deuxième trimestre de 2009, le schéma est à peu près le même : la masse salariale distribuée diminue, mais le revenu des ménages ne diminue pas dans la même proportion ou augmente (grâce aux transferts publics, allocations, etc.,qui gonflent rapidement) ; ensuite, le revenu disponible des ménages diminue dans une proportion encore moindre ou augmente, grâce aux baisses d’impôts massives. Du coup, la consommation (qui joue un rôle essentiel aux Etats-Unis) reste étale ou ne diminue que faiblement, alors qu’elle devrait s’effondrer car les ménages américains, effrayés, sont en train de reconstituer une épargne de précaution à toute allure, et ce, aux dépens de la consommation : le taux d’épargne des ménages était de 2,2% au troisième trimestre 2008, il est passé à 5,2% au deuxième trimestre 2009. Sans le caractère massif de l’intervention publique, le PIB serait au trente-sixième dessous.
En ce qui concerne la France, les éléments qui contribuaient à la dégradation de l’activité sont toujours au rendez-vous, quelquefois de façon atténuée : le déstockage se poursuit, l’investissement se contracte toujours (quoique de façon moins marquée). Les points qui font la différence sont : primo, un rebond des exportations (« forte contribution des échanges extérieurs ce trimestre », note l’INSEE) ; secundo, une légère accélération de la consommation des ménages, notamment en achats d’autos (cf. prime à la casse) d’où, rebond de la production manufacturière.
En ce qui concerne le résultat de l’Allemagne, les commentateurs mettent l’accent sur « des impulsions positives venant des dépenses privées et publiques, ainsi que du bâtiment » sur fond de plans de relance. Ils notent aussi que les importations ont reculé plus fortement que les exportations (d’où, apport positif du commerce extérieur pour une économie qui en dépend très largement).

2 : le rôle secondaire des seuils de résistance
Toute crise met en œuvre des forces dans des sens opposés : d’une part, la spirale descendante de la crise (les agents coupent dans leurs dépenses et ainsi propagent la crise) et, d’autre part, des seuils de résistance (qui peuvent être autant de points d’inversion de la conjoncture).
L’exemple type est celui des stocks des entreprises : quand celles-ci prennent conscience de la gravité de la crise, elles ont peur de voir les stocks de produits finis s’accumuler ; elles coupent donc brutalement leurs commandes de matières premières ou de produits semi-finis, ce qui étend la crise. Mais, arrivées à un certain seuil, elles sont au bord de la rupture de stocks ; elles se remettent alors tout aussi brutalement à passer commande : c’est le restockage, qui va au contraire jouer un rôle positif.
On n’a pas encore vu ce phénomène à l’œuvre en France ou aux Etats-Unis mais, de l’avis des spécialistes, il ne devrait pas tarder à se manifester. Par contre, un autre seuil de résistance a déjà joué un rôle dans le ralentissement de la chute américaine : c’est l’investissement des entreprises. En termes réels et en rythme annuel, celui-ci a chuté de 6% au troisième trimestre 2008, de 19,5% au quatrième trimestre 2008, de 39,2% au premier trimestre 2009. Une accélération fantastique donc, et on comprend que, les projets d’investissements les plus incertains étant supprimés les premiers, il y a de moins en moins de chances qu’on supprime les projets suivants au fur et à mesure qu’on a sabré dans la masse de projets existants. D’où, une chute aux Etats-Unis de l’investissement des entreprises de 9% seulement pour le deuxième trimestre 2009, ce qui contribue à expliquer le résultat (moins mauvais) de ce trimestre.
Ceci étant dit, on voit tout de suite que les seuils de résistance ont joué un rôle secondaire par rapport à l’élément largement dominant : les dépenses publiques. On voit également qu’il ne s’agit de rien d’autre que de seuils de résistance : ils peuvent constituer un point d’appui pour repartir de l’avant, mais ils peuvent être rapidement dépassés si le contexte général n’est pas favorable. La spirale à la baisse reprend alors, et on se dirige vers de nouveaux seuils de résistance, etc…

3 : de deux choses l’une (l’autre, c’est le soleil)
C’est clair : le soutien public ne peut pas durer indéfiniment, surtout s’il est massif. Aux Etats-Unis, les marges de manœuvre d’Obama sur ce point sont de plus en plus réduites. En France, la dette publique atteint 73% du PIB et elle devrait avoisiner les 80% en 2010- 2011. Déjà, les agences de notation ont dégradé les notes de dette publique de la Grèce, de l’Espagne, du Portugal ; le Royaume-Uni lui-même est menacé.
Pour prendre la mesure du problème, citons Laurence Boone, chef économiste France de Barclay’s Capital : « Pour ramener sa dette à 60% du PIB dans 20 ans, la France devra consentir, chaque année, un effort de 40 à 50 milliards d’euros, soit l’équivalent des recettes d’impôts sur les revenus » (Figaro, 10/08/09). Autrement dit : pour revenir à un niveau maîtrisable de la dette publique, il faudrait y consacrer pendant 20 ans d’affilée l’intégralité des recettes de l’impôt sur le revenu !
Le soutien public devra donc s’arrêter ou ralentir significativement, et ce dans des délais qui ne sont pas extensibles à l’infini. C’est alors que sonnera l’heure de vérité.
A ce moment, de deux choses l’une. Soit le privé (consommation des ménages, investissement des entreprises, etc.) n’embraye pas sur le public, ne prend pas la relève. La spirale descendante l’a emporté, et les remèdes envisageables ont pratiquement tous été utilisés. Nous sommes passés d’une récession à une profonde dépression, nous entrons dans un monde nouveau.
Soit le privé embraye sur le soutien public. Difficile d’apprécier la probabilité d’un tel événement, mais il faut dire que tel n’est pas le cas aujourd’hui : il n’y a pas actuellement dans les pays développés de dynamique autonome du privé, d’un privé qui marcherait sans les béquilles publiques.
Ainsi, aux Etats-Unis, la consommation des ménages ne peut se soutenir toute seule, l’investissement des entreprises continue à chuter, même si c’est plus lentement, le déstockage se poursuit. Dès lors, une rechute est possible à tout moment, car la crise est toujours là.
En effet, le chômage explose, menaçant les dépenses des particuliers, consommation mais aussi achats de logements. Le marché immobilier ralentit sa chute, mais il coulera de l’eau sous les ponts avant qu’il puisse aider à une solide reprise. Quant aux banques, des résultats récents ne doivent pas faire illusion : la présentation comptable est plus laxiste, des ventes exceptionnelles d’éléments d’actifs font flamber les bilans, et l’essentiel des profits sont fournis par les entrées engrangées par les opérations d’une Bourse requinquée. De nouveaux défauts de paiement se rajoutent aux anciens et les actifs toxiques sont toujours là : le seul pays qui ait prévu une « structure de défaisance » en bonne et due forme, c’est l’Allemagne. Aux Etats-Unis, le plan mis en place a accouché d’une souris, le Trésor public s’impliquant pour le montant ridicule de 30 milliards de dollars. Autant dire que la fin des restrictions de crédit (et de leur effet désastreux sur l’économie) n’est pas pour demain.
De toutes façons, même si la croissance est de retour, il s’agira d’une croissance molle, chaotique, et ce pour plusieurs années. En effet, on ne pourra pas à nouveau exploiter à fond les mêmes filons : baisse de l’épargne des ménages, surendettement, etc. et rien de neuf ne semble sortir de la crise, malgré son ampleur et sa violence.
Les capitalistes s’accrochent farouchement au même modèle qui vient de faire faillite. Cependant, une croissance n’est pas exclue pour les deux ou trois trimestres à venir. D’une part, le soutien public va, dans l’immédiat, se poursuivre. D’autre part, un effet de rattrapage peut temporairement se manifester : les plans de dépense des agents économiques, reportés du fait de la crise, peuvent commencer à être appliqués. Les ménages peuvent procéder à des achats qu’ils avaient envisagés avant la récession, les entreprises réaliser des investissements devenus indispensables, etc…
Le tout évidemment sous la contrainte d’une crise qui se poursuit, avec le chômage (qui sape les bases de la consommation), la crise bancaire (qui restreint les crédits), etc.
Isaac Johsua / 15 août 2009
publié sur le site du NPA
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