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Archive journalière du 15 juil 2009

Notes sur Beckett / Theodor W. Adorno

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Le « je » du début et celui du début de la
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Prolégomènes à Beckett

Contre le « ça ne continue pas »

Nécessité de lire rigoureusement chaque phrase du début
à la fin.

Le poème avec les bouffées de haine

Sur la situation : l ’aliénation absolue est
le sujet absolu. Mais ce sujet est justement aliéné
à lui-même, il est l ’autre, il n’est rien.
Les romans de Beckett sont la critique du solipsisme.
Chez lui, il ne sort rien de cette dialectique.
Elle est en même temps le movens, le moteur : l’anything goes,
—le « tout est permis ».
Il y a un monde de Beckett, unanime en soi, comme celui
de Kafka.
Beckett atteint le point d’indistinction du récit
et de la théorie, tout comme Marx (et Hegel) voulaient
transformer la philosophie en histoire. Accomplissement de
—la tendance au roman réflexif.
Non désespéré : apathie schizoïde. Ne
plus pouvoir souffrir.

Le fait que Beckett retienne l’indication « roman ». Ce qu’il est
advenu du roman.

Quelque chose d’infiniment émancipateur part de Beckett, vis-à-vis de
la mort. Qu’est-ce que c’est ?

Possibilité d’interpréter Beckett comme une tentative pour répondre à la
formule biblique : « tu redeviendras poussière. » Comme au catéchisme,
demander : qu’est-ce que cela signifie « je suis poussière » ?
Est-il consolant d’avoir une réponse à cette question ?

2

Profonde affinité de Beckett avec la musique. Comme son monologue,
elle aussi dit toujours « je », mais son « je » est, lui aussi,
toujours un autre, identique et non identique
à la fois.

Le panthéiste dit : après la mort, je deviendrai fleur, feuille, terre.
—Beckett en fait la preuve : ce
que je suis quand je suis boue.
Beckett comme parodie de la philosophie résiduelle (plein de
références à Descartes). La philosophie résiduelle dit :
ce qui me reste
d’absolument assuré après déduction de tous les frais, des surtaxes,
—des trimmings [garnitures],
de la publicité — la conscience comme
propriété, le secret de la Jemeinigkeit, la mienneté, qui ne sonne pas
—pour rien
comme la Gemeinheit, la bassesse. Chez Beckett, il en résulte
de façon sardonique : comment puis-je juguler à la fois tout ce qui est
et moi-même ? (c’est pensé d’après le marché capitaliste, Beckett le
—prend au mot).
Réponse : dans la mesure où je fais de moi une grandeur
négative, moins que rien (la boue
et le débris sont moins qu’un reste). Le souverain
ego cogitans est transformé par la dubitatio en son
contraire. Et il en a toujours été ainsi.
Car pour être sûr de se retenir comme absolu,
il a toujours dû être moins. La souveraineté
et la boue s’entr’appartiennent l’une l ’autre déjà chez
Kafka ; chez Beckett, elles ne font plus qu’un. Le processus
occidental de la réduction subjective se dit dans le
nom.

Il y a chez Beckett des traces d’une théologie antinomique, mais
marcionite, comme celle de Dieu
considéré comme un fan de sport (en lui, les dieux
épicuriens sont revenus à eux). Mais ce n’est pas à prendre à la lettre,
—c’est plutôt de l ’ordre de
la grimace.
Ou alors ?

3

Beckett a une peur panique des enregistrements sur bande et
de toutes ces choses. Mais il a écrit la Dernière bande.
Un trou dans l’œuvre ? Tout cela
écrit comme une supplication : pour ne devoir ressembler en rien
à ce qui est exposé ? Beckett — la
composition de son œuvre le prouve — a un
moi très fort.

L’idée d’implorer pour se défendre et celle
de juguler s’entr’appartiennent l’une l’autre sans médiation.

De Kafka, le thème le plus puissant, celui du chasseur
Gracchus. La mort, le silence, sans voix,
en tant que but inatteignable. Vivre, c’est mourir, parce que
c’est ne-pas-pouvoir-mourir.

Les réflexions clownesques sur l’œuvre
elle-même rappellent Paludes de Gide, l ’ensemble
y fait beaucoup penser — en dehors de Kafka, c’est la passerelle
la plus importante.
Les autres hommes — « ils », les voix — apparaissent
comme le négatif absolu parce qu’ils empêchent
de mourir.

De la fameuse question de la métaphysique : pourquoi
y a-t-il quelque chose et non pas simplement rien ? il sort,
à cause de la forme, quelque chose comme une blague juive : vous
— avez raison,
pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas
simplement rien ? (« Vous avez raison, Lieutenant,
pourquoi le soldat ne doit-il pas
traverser la cour de la caserne
avec une cigarette allumée à la bouche ? »
).

La critique de Beckett aboutit à la phrase : tout cela
est bien effrayant, cela ne peut pas être. Réponse :
c’est effrayant.

Se demander si le point d’indistinction absolu et sans qualité
qu’est chez Beckett le négatif, ne pourrait pas
tout aussi bien être le positif. Mais non,
l’absence de qualité, l’indéterminé —
l’abstrait est précisément la négativité.

4

éventuellement utiliser pour cela la note sur le nihilisme du
—carnet M.

À la lumière de chaque nouvelle œuvre de Beckett,
les œuvres antérieures se présentent comme simples.

Il y a chez Beckett comme une sorte de
contrepoint, quelque chose comme du
bon sens. Tout est si insensé,
c’est au point que, du coup, la façon dont on parle est normale,
c’est-à-dire que la langue moderne est certes
atrophiée — comparée à la langue épique de Kafka conduite
—en quelque sorte
à l’indifférence vis-à-vis du sujet absolu —
mais jamais remplacée par l’absurdité linguistique. Semblable
en cela à Brecht. Beckett, un dadaïste sans dada.
Dire à quel point ma formule sur le « solipsiste sans ipse »
lui va bien.

L’Innommable est le sujet-objet négatif.

« Vergammeln », clochardisé. Il serait important de savoir quand le
mot est apparu ; indice de l ’importance historique de Beckett.
Ce que fait Beckett, il développe ce mot.
D
i
f
f
é
r
e
n
c
e
a
v
e
c
J
o
y
c
e

Dans l’Éducation sentimentale, Lukács a observé
l’émancipation du temps vide de sens. Par conséquent,
l’histoire du roman est celle de l’apparition toujours plus dépouillée
du temps. Avec le monologue intérieur,
il s’émancipe de ce qui est, de l’étant.
Mais c’est aussi pour cette raison qu’il se décompose, déjà chez Proust,
complètement dans l’Innommable. Le temps absolu
s’arrête pour être un temps — de même que la conception kantienne
du temps comme forme pure n’est pas tenable,
parce qu’elle ne peut pas être présentée sans quelque chose dont elle est
—le temps
(passage vers la dialectique)
le pur temps durée dégénère
en temps espace. C’est précisément ce qui se passe dans l’Innommable.
L’intérieur spatial n’est encore que de l’espace,
des preuves de cela.

Presque tout art nouveau doit amèrement payer parce que,
à ce point, il ne peut pas tenir. Il ne peut pas
(citer une forme). Beckett est le seul qui

5

ose dépasser ce point de façon conséquente.
C’est le scandale, n’importe quel âne
entend la répétition. Mais justement, c’est aussi sa
tâche esthétique : le fait qu’à partir d’un certain point, tout
est possible.

Pour finir, le travail peut-être : l’homme qui
a dit qu’on ne savait pas si l’on était vivant ou mort. La
vérité négative là-dessus (Kaiser). Mais
aussi le contraire, une métaphysique, expérience
d’un état au-delà de la mort et de la vie
(Kafka !). — Pas d’esprits. Annoncé
dans les rêves. Ce que c’est.

Introduire peut-être dans le travail les notes prises à
Bregenz sur le nihilisme ; une note aussi dans un
carnet de notes antérieur.
La réponse la plus simple à la question « pourquoi est-ce si prodigieu-
—sement important ? » :
parce que la représentation de comment ce sera réellement après
la mort va au plus près (l’Innommable a cette représentation en rêve).
Ni esprit, ni temps, ni symbole. C’est juste
le no man’s land de Beckett. D’où l’évidence
(le moment kafkaïen) : le titre du livre
suivant, Comment c’est, convient peut-être plus à
celui-ci.

Archétype d’une métaphysique matérialiste.

Le roman est complètement irréaliste et en même temps
non auratique.

Contre le terme « absurde ». Il suppose comme
normal quelque chose de sensé. Mais c’est
précisément l ’illusion : le normal, c’est ce qui est absurde.
— C’est déjà compris dans la controverse sur la « story », l’histoire.

L’art moderne n’est pas seulement l ’héritier radical
des courants avant-gardistes, mais aussi
du naturalisme : monde désenchanté,
le sans-illusion, « comment c’est ». C’est seulement que,

[6]

d’après la forme, le naturalisme est encore illusoire,
comme imposé par la toxine du sens, action, etc.
En lisant les anciens naturalistes, étonnement
de voir comme ils sont peu naturalistes — comme ils sont
mal stylisés. Beckett en fait table rase et c’est précisément
ainsi qu’il s’éloigne de la façade
du réalisme photographique. Le naturalisme sans aura gagne
l’aspect, dont la critique littéraire se sert comme
absurde (n.b. incommensurabilité
de Beckett Ionesco et même Camus). Dans
un second sens, synthèse d’expressionnisme
radical + naturalisme. —
L’imagery nauséabonde, délabrée aussi bien du
naturalisme que de Rimbaud.
Donner une théorie du répugnant.

Possibilité d’un regard de médecin. Le regard sur
le vivant à partir de la salle de dissection. Le cadavre
comme vérité sur la vie qui le devient et, de là,
l ’effrayante égalité face à laquelle tout ce qui compte,
la différence, tombe de plus en plus bas vers l ’insignifiance. D’où
les maladies, mutilations, excrétions en tant

[7]

qu’essence du vivant. L’excentrique est la
règle. Voilà pourquoi c’est aussi un clown. Ce dernier est un vivant
—qui se fait
objet, chose, ballon de football, mort.

Le néant n’est-il pas égal à rien ? Tout tourne autour de cela chez
—B[eckett]. Mépris absolu, parce
qu’il n’y a d’espoir que là où rien n’a été retenu. La plénitude
du néant. C’est elle qui explique qu’il persiste au
point zéro.
Pas une abstraction mais une soustraction.

Theodor W. Adorno
Notes sur Beckett
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