Archive mensuelle de juin 2009

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De la nouvelle idole (Ainsi parlait Zarathoustra) / Friedrich Nietzsche

Il y a quelque part encore des peuples et des troupeaux, mais ce n’est pas chez nous, mes frères : chez nous il y a des États.
État ? Qu’est-ce, cela ? Allons ! Ouvrez les oreilles, je vais vous parler de la mort des peuples.
L’État, c’est le plus froid de tous les monstres froids : il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : « Moi, l’État, je suis le Peuple. »
C’est un mensonge ! Ils étaient des créateurs, ceux qui créèrent les peuples et qui suspendirent au-dessus des peuples une foi et un amour : ainsi ils servaient la vie.
Ce sont des destructeurs, ceux qui tendent des pièges au grand nombre et qui appellent cela un État : ils suspendent au-dessus d’eux un glaive et cent appétits.
Partout où il y a encore du peuple, il ne comprend pas l’État et il le déteste comme le mauvais œil et une dérogation aux coutumes et aux lois.
Je vous donne ce signe : chaque peuple a son langage du bien et du mal : son voisin ne le comprend pas. Il s’est inventé ce langage pour ses coutumes et ses lois.
Mais l’État ment dans toutes ses langues du bien et du mal ; et, dans tout ce qu’il dit, il ment – et tout ce qu’il a, il l’a volé.
Tout en lui est faux ; il mord avec des dents volées, le hargneux. Même ses entrailles sont falsifiées.
Une confusion des langues du bien et du mal – je vous donne ce signe, comme le signe de l’État. En vérité, c’est la volonté de la mort qu’indique ce signe, il appelle les prédicateurs de la mort !
Beaucoup trop d’hommes viennent au monde : l’État a été inventé pour ceux qui sont superflus !
Voyez donc comme il les attire, les superflus ! Comme il les enlace, comme il les mâche et les remâche.
« Il n’y a rien de plus grand que moi sur la terre : je suis le doigt ordonnateur de Dieu » – ainsi hurle le monstre. Et ce ne sont pas seulement ceux qui ont de longues oreilles et la vue basse qui tombent à genoux !
Hélas, en vous aussi, ô grandes âmes, il murmure ses sombres mensonges. Hélas, il devine les cœurs riches qui aiment à se répandre !
Certes, il vous devine, vous aussi, vainqueurs du Dieu ancien ! Le combat vous a fatigués et maintenant votre fatigue se met au service de la nouvelle idole !
Elle voudrait placer autour d’elle des héros et des hommes honorables, la nouvelle idole ! Il aime à se chauffer au soleil de la bonne conscience, – le froid monstre !
Elle veut tout vous donner, si vous l’adorez, la nouvelle idole : ainsi elle s’achète l’éclat de votre vertu et le fier regard de vos yeux.
Vous devez lui servir d’appât pour les superflus ! Oui, c’est l’invention d’un tour infernal, d’un coursier de la mort, cliquetant dans la parure des honneurs divins !
Oui, c’est l’invention d’une mort pour le grand nombre, une mort qui se vante d’être la vie, une servitude selon le cœur de tous les prédicateurs de la mort !
L’État est partout où tous absorbent des poisons, les bons et les mauvais : l’État, où tous se perdent eux-mêmes, les bons et les mauvais : l’État, où le lent suicide de tous s’appelle – « la vie ».
Voyez donc ces superflus ! Ils volent les œuvres des inventeurs et les trésors des sages : ils appellent leur vol civilisation – et tout leur devient maladie et revers !
Voyez donc ces superflus ! Ils sont toujours malades, ils rendent leur bile et appellent cela des journaux. Ils se dévorent et ne peuvent pas même se digérer.
Voyez donc ces superflus ! Ils acquièrent des richesses et en deviennent plus pauvres. Ils veulent la puissance et avant tout le levier de la puissance, beaucoup d’argent, – ces impuissants !
Voyez-les grimper, ces singes agiles ! Ils grimpent les un sur les autres et se poussent ainsi dans la boue et dans l’abîme.
Ils veulent tous s’approcher du trône : c’est leur folie, – comme si le bonheur était sur le trône ! Souvent la boue est sur le trône – et souvent aussi le trône est dans la boue.
Ils m’apparaissent tous comme des fous, des singes grimpeurs et impétueux. Leur idole sent mauvais, ce froid monstre : ils sentent tous mauvais, ces idolâtres.
Mes frères, voulez-vous donc étouffer dans l’exhalaison de leurs gueules et de leurs appétits ! Cassez plutôt les vitres et sautez dehors !
Évitez donc la mauvaise odeur ! Éloignez-vous d’idolâtrie des superflus.
Évitez donc la mauvaise odeur ! Éloignez-vous de la fumée de ces sacrifices humains !
Maintenant encore les grandes âmes trouveront devant elles l’existence libre. Il reste bien des endroits pour ceux qui sont solitaires ou à deux, des endroits où souffle l’odeur des mers silencieuses.
Une vie libre reste ouverte aux grandes âmes. En vérité, celui qui possède peu est d’autant moins possédé : bénie soit la petite pauvreté.
Là où finit l’État, là seulement commence l’homme qui n’est pas superflu : là commence le chant de la nécessité, la mélodie unique, la nulle autre pareille.
Là où finit l’État, – regardez donc, mes frères ! Ne voyez-vous pas l’arc-en-ciel et le pont du Surhomme ?
Friedrich Nietzsche
Ainsi parlait Zarathoustra / 1885
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Quartett / Heiner Müller

MERTEUIL Valmont. Je la croyais éteinte, votre passion pour moi. D’où vient ce soudain retour de flamme. Et d’une passion si juvénile. Trop tard bien sûr. Vous n’enflammerez plus mon coeur. Pas une seconde fois. Jamais plus. Je ne vous dis pas cela sans regret, Valmont. Certes il y eut des minutes, peut-être devrais-je dire des instants, une minute c’est une éternité, où je fus, grâce à votre société, heureuse. C’est de moi que je parle, Valmont. Que sais-je de vos sentiments à vous. Et peut-être ferais-je mieux de parler des minutes où j’ai su vous utiliser, vous si remarquable dans la fréquentation de ma physiologie, pour éprouver quelque chose qui m’apparaît dans le souvenir comme un sentiment de bonheur. Vous n’avez pas oublié comment on s’y prend avec cette machine. Ne retirez pas votre main. Non que j’éprouve quelque chose pour vous. C’est ma peau qui se souvient. A moins qu’il lui soit parfaitement égal, non, je parle de ma peau, Valmont, de savoir de quel animal provient l’instrument de sa volupté, main ou griffe. Quand je ferme les yeux, vous êtes beau, Valmont. Ou bossu, si je veux. Le privilège des aveugles. Ils ont en amour la meilleure part. La comédie des circonstances accessoires leur est épargnée : ils voient ce qu’ils veulent. L’idéal serait aveugle et sourd-muet. L’amour des pierres. Vous ai-je effrayé, Valmont. Que vous êtes facile à décourager. Je ne vous savais pas comme cela. Le gent féminine vous a-t-elle infligé des blessures après moi. Des larmes. Avez-vous un coeur, Valmont. Depuis quand. Votre virilité aurait-elle subi des dommages après moi. Votre haleine sent la solitude. Celle qui a succédé à celle qui m’a succédé vous a-t-elle envoyé promener. L’amoureux délaissé. Non. Ne retirez pas votre délicieuse proposition, Monsieur. J’achète. J’achète de toute façon. Inutile de craindre les sentiments. Pourquoi vous haïrais-je, je ne vous ai pas aimé. Frottons nos peaux l’une contre l’autre. Ah l’esclavage des corps. Le tourment de vivre et de ne pas être Dieu. Avoir une conscience et pas de pouvoir sur la matière. Ne vous pressez pas, Valmont. Comme cela c’est bien. Oui oui oui oui. C’était bien joué, non. Que m’importe la jouissance de mon corps, je ne suis pas une fille d’écurie. Mon cerveau travaille normalement. Je suis tout à fait froide, Valmont. Ma vie Ma mort Mon bien-aimé.

Entrée de Valmont.

MERTEUIL Valmont. Vous êtes à l’heure. Et pour un peu je regretterais votre ponctualité. Elle abrège un bonheur que j’aurais volontiers partagé avec vous, mais il se trouve justement qu’il est impossible à partager, si vous comprenez ce que je veux dire.

VALMONT Dois-je entendre que vous êtes de nouveau amoureuse, Marquise. Eh bien je le suis aussi, si vous appelez ça comme ça. Une fois de plus. Je serais désolé d’avoir interrompu un amant en train de donner l’assaut à votre belle personne. Par quelle fenêtre s’est-il échappé. Puis-je espérer qu’il se sera cassé le cou.

MERTEUIL Fi, Valmont. Et gardez votre compliment pour la dame de votre coeur, où que se situe cet organe. J’espère pour vous que la nouvelle gaine est dorée. Vous devriez me connaître mieux. Amoureuse. Je nous croyais d’accord là-dessus, ce que vous appelez l’amour est l’affaire des domestiques. Comment pouvez-vous me supposer capable d’un mouvement aussi bas. Le bonheur suprême est le bonheur des animaux. Assez rare qu’il nous tombe du ciel. Vous me l’avez fait éprouver de temps en temps, quand il me plaisait encore de vous utiliser à cela, Valmont, et j’espère que vous ne repartiez pas les mains vides. Qui est l’heureuse élue du moment. Ou peut-on déjà dire la malheureuse.

VALMONT C’est la Tourvel. quant à celui qu’il vous est impossible de partager

MERTEUIL Jaloux. Vous, Valmont. Quelle rechute. Je vous comprendrais si vous le connaissiez. D’ailleurs, je suis sûre que vous l’avez rencontré. Un bel homme. Bien qu’il ne soit pas différent de vous. Les oiseaux migrateurs sont pris eux aussi dans les filets de l’habitude, même quand leur vol se déploie sur des continents. Tournez-vous je vous prie. L’avantage qu’il a sur vous, c’est la jeunesse. Même au lit, si vous voulez le savoir. Voulez-vous le savoir. Un rêve, si je vous prends, vous Valmont, pour la réalité, pardonnez-moi. Peut-être que plus rien ne vous distinguerait dans dix ans, à supposer que je puisse maintenant, d’un amoureux regard de méduse, vous changer en pierre. Ou en un matériau plus plaisant. Une image féconde : le musée de nos amours. Nous ferions salle comble, n’est-ce pas Valmont, avec les statues de nos désirs en décomposition. Les rêves morts, classés par ordre alphabétique ou chronologiquement, libérés des hasards de la chair, préservés des terreurs du changement. Notre mémoire a besoin de béquilles : on ne se souvient même plus des diverses courbes des queues, sans parler des visages : une brume. La Tourvel est une insulte. Je ne vous ai pas remis en liberté pour que vous grimpiez sur cette vache, Valmont. Je comprendrais que vous vous intéressiez à la petite Volange, légume tout frais sorti de la serre du couvent, ma nièce virginale, mais la Tourvel. Je l’avoue, c’est un sacré morceau de choix, mais partagé avec un mari qui n’en démord pas, un mari fidèle, comme j’ai tout lieu de le craindre, et cela depuis combien d’années, que va-t-il vous rester, Valmont. Un résidu. Allez-vous vraiment tisonner ce triste rebut. Vous me faites pitié, Valmont. Si encore c’était une putain, qui ait appris son métier. La Merreaux, par exemple, je la partagerais avec dix hommes, mais la seule dame de la haute société qui soit assez perverse pour se complaire dans le mariage, une bigote aux genoux rougis par les prie-Dieu et aux doigts enflés à force de se tordre les mains devant son confesseur. Ces mains-là n’agrippent pas d’appareil génital sans la bénédiction de l’Eglise, Valmont. Je parie qu’elle rêve de l’immaculée conception quand son amoureux mari veut bien condescendre sur elle, avec l’intention conjugale de lui faire un enfant, une fois par an. Qu’est-ce que la dévastation d’un paysage comparée au gaspillage de jouissance qu’entraîne la fidélité d’un mari. A vrai dire, le comte Gercourt spécule sur l’innocence de ma nièce. En tout honneur, d’ailleurs : le contrat d’achat est chez le notaire. Craindriez-vous par hasard sa concurrence, il vous a déjà soufflé la Vressac, et vous aviez alors deux ans de moins. Vous vieillissez, Valmont. Je pensais que cela vous ferait plaisir, sans parler de la chevauchée sur la vierge, de couronner ce bel animal de Gercourt de l’inévitable ramure, avant qu’il prenne son emploi de garde-forestier, que tous les braconniers de la capitale envahissent sa forêt et l’abandonnent à cette parure. Soyez un bon chien, Valmont et prenez la trace tant qu’elle est fraîche. Un peu de jeunesse dans votre lit, puisque le miroir ne vous en renvoie plus. Pourquoi lever la patte devant un tronc d’église. A moins que vous en soyez à mendier l’aumône du mariage. Voulez-vous que nous donnions un exemple au monde et que nous nous épousions, Valmont.

VALMONT Comment oserais-je vous faire une pareille insulte aux yeux du monde, Marquise. L’aumône pourrait être empoisonnée. D’ailleurs je préfère choisir ma chasse moi-même. Où l’arbre devant lequel je lève la patte, comme vous aimez à dire. Il y a trop longtemps qu’il n’a pas plu sur vous, quand vous êtes-vous regardée dans le miroir pour la dernière fois, amie de mon âme. J’aimerais pouvoir vous servir encore de nuage, mais le vent me pousse vers d’autres cieux. Je ne doute pas que j’arriverai à faire fleurir le tronc d’église. Pour ce qui est de la concurrence : Marquise, je sais que vous avez de la mémoire. Que le Président vous ait préféré la Tourvel, même en enfer vous ne l’oublierez pas. Je suis prêt à me faire l’amoureux instrument de votre vengeance. Et me promets de l’objet de mon adoration une chasse bien meilleure que de votre nièce virginale, encore inexpérimentée qu’elle est dans les arts de la fortification. Qu’aura-t-elle appris dans son couvent, à part le jeûne et un peu de masturbation pieuse avec le crucifix. Passés les frimas des prières enfantines, je parie qu’elle brûle de recevoir le coup de grâce qui mettra fin à son innocence. Elle se jettera sur mon couteau avant que je l’aie tiré. Elle ne fera pas le moindre zig-zag : elle ignore les frissons de la chasse. Qu’importe le gibier sans la volupté de la poursuite. Sans la sueur de l’angoisse, le souffle coupé, le regard révulsé. Le reste est digestion. Mes meilleures feintes feront de moi un bouffon. Il faudra que je m’applaudisse moi-même. Le tigre en cabotin. Que la plèbe se saute entre deux portes, soit, son temps est précieux, il nous coûte de l’argent, notre métier sublime à nous est de tuer le temps. Il nous faut nous y consacrer tout entiers : il y en a trop. Qui pourrait faire que s’arrêtent et se dressent les horloges du monde : l’éternité comme érection perpétuelle. Le temps est la faille de la création, toute l’humanité y a sa place. L’Eglise a comblé cette faille avec Dieu, à l’intention de la plèbe ; nous, nous savons qu’elle est noire et sans fond. Quand la plèbe s’en avisera, elle nous jettera dedans.

MERTEUIL Les horloges du monde. Avez-vous des difficultés, Valmont, à faire que se dresse le meilleur de vous-même.

VALMONT Avec vous, Marquise. Même s’il me faut avouer que je commence à comprendre pourquoi la fidélité est le plus sauvage des dérèglements. Trop tard hélas pour ce qui est de notre tendre relation, mais je me propose de m’adonner un peu à cette nouvelle expérience. Je hais les choses passées. Le changement les accumule. Considérez la croissance de nos ongles, nous continuons à germer dans notre cercueil. Et imaginez qu’il nous faille habiter avec les déchets de nos années. Des pyramides de saleté, jusqu’à ce que soit arraché le ruban de la ligne d’arrivée. Ou dans les déjections de nos corps. Seule la mort est éternelle, la vie se répète jusqu’à ce que l’abîme soit béant. Le déluge, un défaut de canalisation. Pour ce qui est de l’amoureux mari : il est à l’étranger en mission secrète. Peut-être réussira-t-il, politique comme il est, à faire éclater une nouvelle guerre. Excellent venin contre l’ennui de la dévastation. La vie va plus vite quand la mort devient un spectacle, la beauté du monde fait dans le coeur une entaille moins profonde, avons-nous un coeur, Marquise, quand on en contemple la destruction, on voit la parade des jeunes culs nous rappeler quotidiennement que nous sommes éphémères, on ne peut pas tous les avoir, n’est-ce pas, et que la vérole emporte tous ceux qui nous échappent, dans l’éclair des canonnades, devant la haie des pointes d’épée, avec un certain sang-froid. Pensez-vous parfois à la mort, Marquise. Que dit votre miroir. C’est toujours l’autre qui nous y regarde. C’est lui que nous cherchons quand nous creusons à travers les corps étrangers, nous quittant nous-mêmes. Possible qu’il n’y ait ni l’un ni l’autre, seulement le néant dans notre âme qui réclame sa pâtée. Quand sera-t-il possible d’inspecter votre virginale nièce, Marquise.

MERTEUIL Vous avez donc retrouvé votre peau, Valmont. Nul homme dont le membre ne se raidisse à la pensée que sa précieuse chair doit disparaître, c’est l’angoisse qui fait les philosophes. Bienvenue dans le péché et oubliez le tronc d’église avant que la dévotion vous submerge, vous allez oublier votre seule vocation. Qu’avez-vous appris si ce n’est à manoeuvrer votre queue dans un trou en tous points semblables à celui dont vous êtes issu, avec toujours le même résultat, plus ou moins divertissant, et toujours dans l’illusion que l’applaudissement des muqueuses d’autrui va à votre seule personne, que les cris de jouissance vous sont adressés à vous, alors que vous n’êtes que le véhicule inanimé de la jouissance de la femme qui vous utilise, indifférent et tout à fait interchangeable, bouffon dérisoire de sa création. Vous le savez bien, pour une femme tout homme est un homme qui fait défaut. Et vous savez également ceci, Valmont : bien assez tôt le destin vous enjoindra de n’être même plus cela, un homme qui fait défaut. Au fossoyeur ensuite de trouver sa satisfaction.

VALMONT Quel ennui que la bestialité de notre conversation. Chaque mot ouvre une blessure, chaque sourire dévoile une canine. Nous devrions faire jouer nos rôles par des tigres. Encore une morsure, encore un coup de griffe ? L’art dramatique des bêtes féroces.

MERTEUIL Vous perdez votre aplomb, Valmont, vous devenez sensible. La vertu est une maladie infectieuse. Qu’est-ce que c’est, notre âme. Un muscle ou une muqueuse. Ce que je crains, c’est la nuit des corps. A quatre jours de voyage de Paris, dans un trou bourbeux qui appartient à ma famille, cette chaîne de membres et de vagins alignés sur le fil d’un nom de hasard accordé à un ancêtre mal lavé par un roi puant, quelque chose vit, entre l’homme et la bête. Que j’espère ne pas avoir à rencontrer, ni dans cette vie, ni dans une autre, a supposer qu’il y en ait une autre. A la seule pensée de son odeur, je sue de tous mes pores. Mes miroirs exsudent son sang. Cela ne trouble pas mon image, je ris du tourment des autres comme tout animal qui est doué de raison. Mais il m’arrive parfois de rêver qu’il surgit de mes miroirs sur ses pieds de fumier et sans visages, mais je vois ses mains avec précision, griffes et sabots, quand il m’arrache la soie des cuisses et se jette sur moi comme la terre sur un cercueil, et peut-être sa violence est-elle la clef qui ouvre mon coeur. Allez, Valmont. La vierge demain soir à l’opéra.

Valmont sort.

MERTEUIL Madame de Tourvel. Mon coeur à vos pieds. N’ayez pas peur, amour de mon âme. Croyez-vous réellement que cette poitrine puisse abriter une pensée impudique après tant de semaines de pieux commerce avec vous. Je l’avoue, j’étais un autre avant que m’atteigne l’éclat de vos yeux. Valmont le bourreau des coeurs. JE BRISE LE COEUR DES FEMMES LES PLUS FIÈRES. Je ne vous connaissais pas, Madame. Une honte, quand j’y pense. Dans quelle saleté ai-je pataugé. Quel art du déguisement. Quelle infamie. Des péchés aussi nombreux que les boutons de la scarlatine. La seule vue d’une belle femme, que dis-je, le derrière d’une vendeuse des halles, et je me changeais en bête de proie. J’étais un abîme, Madame. Avez-vous envie d’y jeter un coup d’oeil, je veux dire, dans ses profondeurs, pardonnez-moi, du haut de votre vertu. Je vous vois rougir. Comment se fait-il que vous rougissiez, ma très chère. Cela vous va bien. Où votre imagination va-t-elle donc chercher les couleurs dont elle vous peint mes vices. Dans le sacrement du mariage peut-être, dont je vous croyais cuirassée contre les violences terrestres de la séduction. Je serais tenté d’étaler devant vous le détail de mes péchés, êtes-vous curieuse de mon catalogue, pour vous voir plus longtemps rouge de honte, cela vous va si bien. On en conclut en tout cas que vous avez du sang dans les veines. Du sang. Quel cruel destin que de ne pas être le premier. Ne m’y faites pas penser. Même si vous vous ouvriez les veines pour moi, votre sang tout entier ne pourrait compenser ce mariage où un autre m’a précédé, et pour toujours. L’instant irrémédiable. Caractère unique et fatal du battement de paupières. Et cetera. Ne m’y faites pas penser. Ne craignez rien. Je respecte les saints noeuds qui vous lient à votre mari, et s’il ne trouvait plus le chemin de votre lit, je serais le premier à l’aider à y remonter. Sa jouissance est ma joie depuis que votre vertu m’a appris à haïr le libertin que j’étais et que je sais vos entrailles scellées. A peine si j’ose baiser votre main. Et si je prends cette liberté, ce n’est pas une passion terrestre qui me pousse. Ne retirez pas votre main, Madame. Un breuvage dans le désert. Même l’amour de Dieu a eu besoin d’un corps. Sinon pourquoi aurait-il fait homme son fils et lui aurait-il donné la croix pour bien-aimée. LA CHAIR A SON ESPRIT A ELLE. Voulez-vous être ma croix. Vous l’êtes, pas avec moi, par le sacrement de votre mariage. Mais peut-être votre corps a-t-il quelque accès secret qui ne tombe pas sous ce verdict, oublié ou négligé par l’amour de Monsieur le Président. Croyez-vous réellement que tant de beauté n’ait pour fin que la reproduction et ne puisse offrir que la sempiternelle cavité de devant. N’est-ce pas un blasphème que de réserver cette bouche au va-et-vient du souffle, à l’absorption routinière de la nourriture, et la cavité dorée de ce merveilleux derrière à la triste tâche d’évacuer les excréments. Cette langue n’est-elle là que pour mouvoir des syllabes et de la matière morte. Quel gaspillage. Et quelle avarice en même temps. Vices jumeaux. Oui, vous offensez Dieu, Madame, en remettant l’usure de vos dons à l’action du temps, et à la délicate faune du cimetière. N’est-ce pas pour le moins péché mortel que de nous refuser à accomplir ce qu’il nous est donné de penser. D’étouffer dans l’oeuf les produits de nos bienheureux cerveaux. L’instrument qu’est notre corps ne nous est-il pas prêté pour que nous en jouions jusqu’à ce que le silence en fasse sauter les cordes. La pensée qui ne se fait pas action empoisonne l’âme. Vivre avec le péché mortel d’avoir choisi et réprouver tout le reste. Mourir partiellement inutilisé. C’est le salut de votre âme immortelle qui me tient à coeur, Madame, chaque fois qu’il est porté atteinte à votre corps hélas périssable. Vous en prendrez congé plus facilement quand il aura été utilisé de part en part. Le ciel est avare de matière, et l’enfer est exact, il punit la paresse et l’abstention, son supplice éternel s’attache aux parties qui furent négligées. La plus grande chute est celle qu’on fait du haut de l’innocence.

Entrée de Valmont.

VALMONT J’y songerai, mon cher Valmont. Je suis touchée de vous voir aussi préoccupé du salut de mon âme. Je ne manqurai pas de faire savoir à mon mari que le ciel l’a désigné pour avoir l’usufruit de tous mes orifices. Non sans mentionner la source désintéressée d’où m’est venue cette révélation. Je vois que vous partagez ma joie à l’idée de ces voyages de reconnaissance dans le lit conjugal. Vous êtes un saint, Valmont. Ou me serais-je abusée sur votre compte ? Me jouez-vous un jeu ? Que cache cette grimace. Un masque ou un visage. En mon coeur germe l’horrible soupçon que vous couvrez du manteau de la crainte de Dieu une passion très terrestre. Craignez, Valmont, le courroux d’une épouse offensée.

MERTEUIL Craindre. Qu’aurais-je à craindre de votre courroux, sinon le rétablissement de ma vertu ébranlée. Craindre. Que serait la conversion du pécheur sans le coup de poignard quotidien du désir, l’aiguillon du repentir, l’action bienfaisante du châtiment. Craindre. Je recherche votre courroux, Madame. Comme le désert la pluie, comme l’aveugle l’éclair qui fait exploser la nuit de ses yeux. Ne refusez pas à ma chair qui me désobéit à moi-même la punition de votre main. Chaque coup sera une caresse, chaque entaille de vos ongles un don du ciel, chaque morsure un mémorial.

VALMONT Je ne suis pas une oie, Valmont, comme vous semblez le croire. Je ne vous ferai pas le plaisir d’être un instrument de votre jouissance dégénérée. Des larmes, mylord.

MERTEUIL Comment non, ma reine. Quand vos paroles sont des poignards, vous me tuez. Répandez mon sang, si cela peut apaiser votre courroux. Mais ne raillez pas mes sentiments les meilleurs. Cette frivolité ne cadre pas avec votre belle âme. vous ne devriez pas copier un monstre comme la Merteuil. Vous êtes une mauvaise copie, tout à votre honneur. Pardonnez-moi si j’humecte votre main, vous seule pouvez contenir le flot de mes larmes. Laissez-moi sur votre sein – ah vous continuez à vous méfier de moi. Laissez-moi dissiper vos doutes. Mettez ma fermeté à l’épreuve. Dévoilez par exemple cette poitrine, dont la cuirasse du costume ne parvient de toute façon pas à dissimuler la beauté. Que je sois foudroyé, si j’ose seulement lever les yeux. Sans parler de ma main, qu’elle pourrisse si

VALMONT Tombez, Valmont. Tombez, vous êtes foudroyé. Et retirez votre main, elle sent le pourri.

MERTEUIL Vous êtes atroce.

VALMONT Moi ?

MERTEUIL D’ailleurs, je dois vous faire un aveu. Vous vous rendez coupable d’un homicide en défendant votre lit conjugal.

VALMONT Ainsi, vous mourez pour une bonne cause, et nous nous reverrons à la face de Dieu.

MERTEUIL Je ne suis pas versé dans la géographie du ciel. J’aurais peur de ne pas vous retrouver dans les champs des bienheureux, lesquels sont très peuplés, si l’on croit l’Eglise. Mais je ne parle pas de moi : il s’agit du sang d’une vierge. La nièce du monstre, la petite Volanges. Elle me poursuit. Eglise, salon ou théâtre, du plus loin qu’elle m’aperçoit, elle dandine à l’assaut de ma chair faible son derrière virginal. Un réceptacle du mal, d’autant plus dangereux qu’il est bel et bien innocent, un tout rose instrument de l’enfer, une menace qui vient du néant. Ah le néant en moi. Il croît et m’engloutit. Il lui faut sa victime quotidienne. Un jour, la tentation fondra sur moi. Je serai le diable qui précipitera cette enfant dans la damnation, si vous ne me prêtez la main et, plus encore, si vous n’êtes pas l’ange qui me porte au-dessus de l’abîme sur les ailes de l’amour. Faites cela, faites ce sacrifice pour votre soeur sans défense, même si, par crainte de la flamme qui me consume, vous restez à mon égard le coeur froid. Finalement, votre enjeu est moins grand que celui d’une vierge. Faut-il vous dire ce que le ciel en pense. L’enfer vous sera trois fois reconnaissant, si vous persistez à refuser de partager votre lit. Votre froideur, Madame, précipite trois âmes dans le feu éternel, et qu’est-ce qu’un meurtre comparé au crime perpétré sur une âme.

VALMONT Est-ce que je vous comprends bien, Vicomte. Etant donné que vous êtes incapable de mettre un frein à votre lubricité ou, comment disiez-vous, à ce néant qui croît en vous, et auquel il vous faut sacrifier quotidiennement, votre vide philosophique ne serait-il pas plutôt le besoin quotidien de votre très terrestre appareil génital ? et comme cette vierge-là n’a pas à appris à se mouvoir avec décence, dans quel lupanar de couvent l’aura-t-on élevée, il faudrait que le bonheur de mon mariage

MERTEUIL Ce n’est pas vous. Ce coeur froid n’est pas le vôtre. Vous sauvez ou vous damnez trois âmes immortelles, Madame, en mettant en jeu ou en refusant un corps, qui est de toute façon périssable. Revenez au meilleur de vous-même. La jouissance sera multiple : la fin justifie le moyen, l’aiguillon du sacrifice rendra plus parfait le bonheur de votre mariage.

VALMONT Vous savez que je préférerais me tuer plutôt que

MERTEUIL Et renoncer à la félicité. Je parle de celle qui est éternelle.

VALMONT Cela suffit, Valmont.

MERTEUIL Oui, cela suffit. Pardonnez l’effroyable épreuve à laquelle il a fallu que je vous soumette pour apprendre ce que je sais : Madame, vous êtes un ange, et mon prix n’est pas trop élevé.

VALMONT Quel prix, mon ami.

MERTEUIL Le renoncement à vie au piment de la volupté qui a rempli mon autre vie, ah qu’elle est loin derrière moi, faute d’un objet qui fût digne de mon adoration. Laissez-moi à vos pieds

VALMONT Le diable a bien des déguisements. Un nouveau masque, Valmont ?

MERTEUIL Voyez la preuve de ma vérité. En quoi serais-je dangereux pour vous, avec quoi forcerais-je la crypte de votre vertu. Le diable n’a plus de part en moi, la jouissance terrestre plus d’arme. LA MER S’ÉTEND DÉSERTE ET VIDE. Si vous n’en croyez pas vos yeux, persuadez-vous avec votre douce main. Posez votre main, Madame, sur cette espace vide entre mes cuisses. Ne craignez rien, je suis tout âme. Votre main, Madame.

VALMONT Vous êtes un saint, Valmont. Je vous permets de me baiser les pieds.

MERTEUIL Vous me rendez heureux, Madame. Et me rejetez dans mon abîme. Ce soir à l’opéra, je serai de nouveau exposé aux charmes de cette fameuse vierge que le diable a recrutée contre moi. Devrais-je l’éviter. Le vertu se fait paresseuse quand elle n’a plus à s’acharner contre les épines de la tentation. Ne me mépriseriez-vous pas si je me dérobais au danger. IL FAUT QUE L’HOMME S’ÉLANCE AU DEVANT DE LA VIE HOSTILE. Tout art réclame que l’on s’exerce. Ne m’envoyez pas sans arme à la bataille. Trois âmes se retrouvent dans le feu, si cette mienne chair à peine domptée se remet à bourgeonner devant la jeune pousse. La proie n’est pas sans pouvoir sur le chasseur, les effrois de l’opéra ont leur douceur. Laissez-moi mesurer ma faible force à votre beauté nue, ma reine, protégé par les barrières du mariage, pour que votre sainte image m’accompagne quand je m’avancerai dans l’arène obscure, prisonnier de ma chair faible, face aux pointes d’acier d’une poitrine juvénile.

VALMONT Je me demande si vous résisterez à cette poitrine, Vicomte. Je vous vois chanceler. Nous serions-nous mépris sur votre degré de sainteté. Soutiendrez-vous cette épreuve plus difficile. La voici. je suis une femme, Valmont. Etes-vous capable de regarder une femme sans être un homme.

MERTEUIL J’en suis capable, lady. Comme vous voyez, pas un de mes muscles ne bouge à votre proposition, pas un de mes nerfs ne tremble. Je vous dédaigne d’un coeur léger, partagez ma joie. Des larmes. Vous avez lieu de pleurer, ma reine. Des larmes de joie, je le sais. Vous avez lieu d’être fière d’avoir été dédaignée de la sorte. Je vois que vous m’avez compris. Couvrez-vous, ma chère. Un impudique courant d’air pourrait vous effleurer, froid comme la main d’un mari.

Un temps.

VALMONT Je crois que je pourrais m’habituer à être une femme, Marquise.

MERTEUIL Je voudrais le pouvoir.

Un temps.

VALMONT Alors quoi. Continuons à jouer.

MERTEUIL Jouer, nous ? Quoi, continuons ?
Heiner Müller
Quartett / 1985
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Tous Coupat, tous coupables (2) / Alain Brossat

Ce texte, cette décision se fondent en effet sur une certitude : devenir, aujourd’hui, ingouvernable, être en quête d’effets politiques, d’effets de déplacement ou de choc qui ne soient pas reconductibles aux conditions générales du gouvernement des vivants ou de la police
pastorale – cela suppose nécessairement de vifs mouvements d’excentrement, des exils consentis, une forme de solitude organisée, et la recherche assidue de limites, de confins, de points de rupture – non pas, certes, « sortir du système » en créant des isolats, mais bien susciter
toutes sortes de blocages, d’effets d’entrave, exhiber les points de faiblesse du perpetuum mobile, sortir des logiques purement défensives, exposer de nouveaux possibles en s’exposant soi-même, etc. Ceux et celles qui sont habités par ce discours stratégique savent que la politique vive, aujourd’hui, ne peut être en ce sens qu’une activité se déployant non pas sur les marges, au sens social, mais bien sur les bords, au sens politique, et qui, à ce titre, s’associe nécessairement, pour les gouvernants, à la dangerosité. Ceux qui, à l’heure où l’extrême gauche normalisée donne toujours davantage de gages de respectabilité et tend, nolens volens,à
trouver sa place dans le dispositif parlementaire, recherchent les voies de ce que Foucault nomme l’inservitude volontaire et mettent en scène des insurrections de conduite – ceux-là sont dangereux et savent que leur politique fait d’eux, au regard de toutes les polices associées, des coupables plutôt que des innocents (16). La dénonciation de la grossièreté des constructions policières hâtives ne devrait pas nous faire oublier cette condition propre à toute politique radicale aujourd’hui, celle qui énonce : nous ne voulons pas être gouvernés ainsi, nous ne voulons pas être gouvernés par ces gens-là, ce gouvernement est l’intolérable même et nous
nous déclarons en conflit ouvert et perpétuel avec lui. On pourrait aller même un peu plus loin : aujourd’hui, être identifié comme dangereux par ceux qui gouvernent est une distinction et un motif de fierté, non moins que le fait de faire l’objet d’incriminations bâclées et hyperboliques constitue « un scandale » au regard des normes de l’ »État de droit ». La question préoccupante
serait bien, aujourd’hui, celle de savoir pourquoi, parmi ceux-là mêmes qui se solidarisent avec les inculpés, s’impose l’affect scandalisé – « Comment, on emprisonne des innocents ! » –, plutôt que le diagnostic qu’appelle cette affaire : oui, dans les conditions du présent, le simple fait d’énoncer les prémisses d’une politique vraiment radicale expose pleinement ceux qui s’y risquent, car tel est bien l’état du présent… Insistons : l’évidence qui s’énonce ici est, bien entendu, assez dure à avaler. Elle est tout simplement qu’une politique (une stratégie politique et les actions qui en découlent) distinctement agencée autour de cette notion de l’intolérable ne peut être qu’une politique dangereuse et coupable, une politique qui rend vulnérable ceux qui s’y vouent aux représailles de l’État et aux attaques de toutes les polices assemblées (presse, directions syndicales, intellectuels enrégimentés…). Il faut le dire ouvertement : l’état présent de dégradation des libertés publiques, de prolifération du régime de l’exception rampante fait que toute politique fondée sur le refus effectif d’être « gouverné ainsi » et « gouverné par ces gens-là » voue ceux (celles) qui s’y essaient à être placés dans l’illégalité et réprimés en conséquence.
C’est bien là la première des leçons de l’affaire de Tarnac qui n’est pas une « bavure », un abus, mais bien la manifestation de la rigueur de cette nouvelle règle. Or, toute la campagne qui s’est développée en faveur des inculpés est portée par un si vif et si constant désir d’innocence, de si persistantes références à la légalité, à l’inoffensive innocence des inculpés qu’il apparaît très distinctement que, pour l’essentiel, le référent démocratique indistinct continue à obscurcir la perception du présent politique de ceux qui s’y trouvent mobilisés. Pour être dans l’esprit du temps, la victimisation des inculpés, innocents par position et définition, va dans le sens de cet
effacement hâtif et compulsif de tout ce que l’expérience qu’ils avaient entreprise comportait d’inéluctablement insupportable aux yeux des gouvernants. On ne le dira jamais trop : nul ne saurait aujourd’hui entreprendre une politique rétive aux prises du dispositif parlementaire, médiatique, pastoral (etc.) s’il n’entre pas dans la peau du coupable et de l’individu dangereux (ce qui ne signifie en rien, faut-il le préciser, se plier aux conditions d’une incrimination fondée sur une construction discursive hallucinatoire). C’est cela que fait disparaître la campagne de tonalité si morale, si vertueusement indignée, en faveur des inculpés et dont le présupposé implicite et aveugle est donc nécessairement que nous vivons, aujourd’hui comme hier, sous le régime d’un état de droit auquel ferait exception de manière si scandaleuse le traitement réservé à nos amis de Tarnac. sur ce point, d’ailleurs, le parti d’ « invisibilité » mis en avant par ceux qui endos-sent la responsabilité de l’Insurrection qui vient (« Comité invisible ») trouve ici ses limites distinctes : survient rapidement ce moment, lorsqu’on s’engage dans une action politique, lorsqu’on propose des analyses susceptibles de fonder des actions, lorsqu’on énonce des prescriptions, où le parti de l’anonymat débouche sur des impasses et des contradictions inextricables ; survient toujours ce moment où, dès lors qu’il s’agit de ne pas se cantonner dans le domaine de l’ »action directe », il importe que les mots aient une signature, que les propositions un nom, les actions un sigle, etc.
Étrangement, le sens commun du sujet de l’État démocratique (« Nous sommes en démocratie, tout de même ! »), rudement mis à l’épreuve ces derniers temps, trouve matière à se raffermir sur ses bases à l’occasion de cette affaire : les incriminations volent en éclat, une partie des inculpés est remise en liberté, le procès s’annonce plutôt mal pour les instigateurs de l’affaire et, plus que jamais, Mme alliot-Marie est sur un siège éjectable – rêverait-on plus belle leçon de démocratie en acte ? Le malheur est que, à l’examen, c’est tout le contraire qui se discerne ici, au delà des effets de surface tranquillisants – l’implacable efficace des polices de tous ordres.
Le si louable désir de vie coupable (au sens que Foucault donne à cette expression) qui animait nos jeunes gens se trouve dérobé sous le drapé de leur native distinction ; le corporatisme des « élites » fait le reste et, la messe ayant été dite par tant d’esprits éminents et penseurs de renom mondial, le pouvoir intellectuel administre une correction bien méritée au pouvoir policier. Bref, les
choses rentrent dans l’ordre, l’erreur des agités sécuritaires qui conseillent le ministre de l’Intérieur ayant été de sous-estimer ces pesanteurs bien françaises (le juge « antiterroriste » Gilbert Thiel rappelait, à l’occasion de l’affaire, qu’un précédent au moins s’était présenté récemment dans l’usage indiscriminé de l’imputation de « terrorisme » – lorsqu’un jeune postier un peu exalté
avait fait sauter quelques radars routiers, se blessant gravement au passage (17) ; nul, alors, ne s’était soucié de pétitionner pour dénoncer l’extravagance de l’incrimination, ce n’était qu’un postier sans paillettes, qui n’avait jamais frayé avec la philosophie ni jamais rencontré Michel Drucker). Une telle involution du processus engagé par la publication de l’Insurrection qui vient et la création de la commune de Tarnac, détourné au profit d’une démonstration en faveur de la validité quand même, en dépit de tout, de la normativité démocratique – sinistre « leçon » – était-elle inévitable, dès lors que la machination policière avait pris forme ? On se permettra d’en
douter. Il y eut, dans un passé plus ou moins récent, des exemples inoubliables de rassemblements pétitionnaires autour d’acteurs politiques, de militants, d’activistes de différentes causes radicales, et dont le propre était non pas d’ensevelir leur combat sous les gravats de l’idéologie moyenne de l’État démocratique allié au discours moral de la présomption d’innocence, mais bien de se solidariser avec leur combat, dans les formes et dans les termes que celui-ci proposait. Ce fut le cas avec l’Appel des 121, pendant la guerre d’algérie, qui, se solidarisant avec les insoumis et les déserteurs de l’armée française, faisait de ses signataires non pas des grands témoins de moralité inspirés par la charte de l’État de droit, mais bien des coupables par association. Ce fut aussi le cas des femmes de renom qui, en solidarité avec d’autres, anonymes, inculpées pour avoir avorté, proclamaient non pas leur indignation face
à cette incrimination, mais déclaraient en avoir fait tout autant et réclamer leur propre mise en cause. On aurait aimé, dans le même esprit, voir les signataires de l’appel susmentionné non pas rappeler l’État démocratique à ses sacro-saints principes et l’exhorter à renoncer à l’usage de l’exception, mais bien plutôt se déclarer coupables des mêmes torts hétéroclites que ceux reprochés, aux accusés de Tarnac : détester les téléphones portables, être dissidents bien qu’issus de familles très convenables, rejeter le principe des prélèvements d’ADN, posséder une maison à la campagne, participer à des manifestations qui, parfois, tournent mal, citer Auguste Blanqui dans leurs écrits, avoir lu Pouget et Sorel, approcher, parfois, d’une voie ferrée, ne pas respecter la légalité en toutes circonstances et dans le moindre de ses détails, considérer
l’Insurrection comme un possible historique toujours actuel, récuser l’assimilation du mot communisme à la criminalité historique etc. en vertu de quoi, les signataires auraient demandé à être inculpés, pour les mêmes chefs d’accusation que Coupat et les autres emprisonnés. Assurément, un appel de cette tournure – tous Coupat, tous coupables ! – aurait produit un
tout autre effet que celui qui a si fortement contribué à installer la défense des inculpés dans cette espèce de marécage antipolitique, peuplé de sage indignation, de dénis obstinés et de tant de bons sentiments. Pour un peu, on en viendrait à se demander par l’action de quel malin génie funeste la rédaction d’un texte militant signé par le gratin de la philosophie contemporaine se trouve avoir été confiée à un bousilleur dont la pendule politique s’est arrêtée à l’heure de l’antifascisme des années 1930… D’une façon générale, autant que l’incapacité, ici manifeste, pour nos philosophes d’établir un geste politique sur leurs propres fondements théoriques,
apparaît l’extraordinaire difficulté pour un infracteur ou supposé tel, de faire entendre dans une telle configuration, sa propre parole et ses propres raisons, à propos des actions ou des conduites qui lui sont reprochées. Au nom de la nécessité d’une défense efficace et réaliste,
la parole de nos « communards » a été rigoureusement éteinte – et pas seulement parce que, pour certains d’entre eux, ils étaient enfermés –, de même que l’Insurrection qui vient a été déminé et pieusement rebaptisé « un essai politique qui tente d’ouvrir de nouvelles perspectives » (18)… Le « Comité invisible » est devenu inaudible, lui qui avait su trouver les mots les plus justes pour exposer ses analyses et ses motifs, au moment où sa parole était le plus nécessaire – celui où se déversaient sur lui les accusations les plus biaisées et où prenait corps le travestissement de tout ce qu’il avait entrepris. Les derniers à travailler à une telle disparition, une telle dépossession n’ont pas été ceux pour qui cette affaire a été l’occasion de réintensifier la classique opposition entre peuple et plèbe, gens du monde et hommes infâmes ; les uns pour opposer le peuple travailleur qui aime son labeur et soigne son outil de travail (par opposition à ceux qui se disent allergiques à l’emploi et sabotent le bien commun), les autres pour réintégrer de force dans le camp des gens convenables et innocents par origine et statut ceux qui, volontairement, avaient organisé des lignes de fuite hors de ce qui, socialement, les « destinait ». Dans les deux cas, il s’agit de faire en sorte que plus rien, ou le moins possible, ne demeure et s’exprime au grand jour de l’expérience propre de cette plèbe singulière et, surtout, que plus rien n’y fasse sens – seul étant appelé à persister le souvenir du rassemblement vertueux qui mit en échec (on peut, du moins, l’espérer à heure où l’on écrit) le montage policier – un concours de foule qui aura été, à l’échelle de Tarnac, l’équivalent de celui qui donna lieu, en mai 2002, au plébiscite « antifasciste » dont l’effet le plus manifeste a été d’ouvrir une voie royale à Sarkozy. Les nombreuses années passées dans les prisons italiennes par Paolo Persichetti, après son extradition expéditive et félonne par les autorités françaises, la réincarcération de Jean-Marc Rouillan montrent que
ceux qui se refusent jusqu’au bout à plier devant les injonctions d’avoir à admettre, la tête basse, que seule la violence de l’État est légitime, à entrer dans le jeu abject des rites de repentance, de reniement et de soumission sont voués à subir une peine infinie. La dignité, en politique, de ce point de vue, se trouve, au moment où le tout-venant des « élites » change de camp et de discours comme il change de voiture de fonction, repoussée au point le plus excentré – là où, envers et contre tout, ces militants se rendent insupportables à l’État et aux journaux en ne cédant rien, quoi qu’il doive leur en coûter, sur leurs convictions, sur leur passé. en ce temps où les palinodies, les reniements et la mise en œuvre de la règle « efface tes traces ! » font l’essentiel du bagage « éthique » de nos hommes politiques, il est remarquable que ceux des inculpés qui demeurent emprisonnés maintiennent, dans leur silence même, envers et contre tous les certificats de bonne conduite qui leur sont décernés par leurs soutiens bien intentionnés, ce cap de l’intraitable.
C’est évidemment aujourd’hui le rêve ardent du bunker sécuritaire, d’Alain Bauer à Sarkozy, en passant par tous les tâcherons de l’antiterrorisme, de mettre la main sur des groupes activistes dont ils pourraient dire : voilà, les héritiers de la bande à Baader et d’Action directe sont là, ils sont armés, prêts à tuer et en voici les preuves ! C’est leur rêve, car Dieu sait quelle providence
politique, électorale représenterait, à défaut de tout autre, une telle chance d’exhiber la preuve tangible des risques et menaces innombrables qui nous assaillent ! Mais comme une telle manne n’existe pas, il a bien valu l’inventer en travestissant des discours et des conduites, inséparables de formes nouvelles de résistance ou de riposte en « »terrorisme ». L’affaire de Tarnac aura eu au
moins le mérite de dégonfler cette baudruche du « terrorisme » à géométrie variable – mais sans que la critique de ce vocable corrompu aille jusqu’à sa complète récusation : nombreuses sont les bonnes âmes qui pensent que l’accusation de terrorisme lancée contre ces jeunes gens était abusive et scandaleuse, mais qu’au demeurant la lutte contre le vrai terrorisme justifie bien, dans
des circonstances données, quelques atteintes aux libertés publiques. Or, la validation du vocabulaire et des schèmes discursifs de nos gouvernants n’est jamais que le début du consentement à ce qui nous réduit aux conditions du gouvernement qui établit comme sa règle légitime ce dont se nourrit l’état d’exception proliférant. Et ce n’est pas parce que les inculpés de Tarnac ne sont rien de ce qu’en a dit Mme alliot-Marie relayée par quel-ques magistrats « antiterroristes » (encore le vocabulaire corrompu de l’ennemi) que l’Insurrection qui vient est une prophétie vide et une rodomontade sans conséquence ; n’est-il pas pour le moins singulier que les émeutes juvéniles qui ont éclaté en Grèce en décembre 2008, suite à l’assassinat d’un jeune par un policier à Athènes, aient sur le champ été entendues aussi bien
par la presse que par les gouvernants de ce pays, Sarkozy en tête, comme un avertissement, voire le signe avant-coureur de ce à quoi il conviendrait de se préparer ? Du côté de l’État, des « experts » de toutes sortes, le syndrome de l’explosion sociale se développe, en conséquence de quoi sont mises en place toutes sortes de dispositifs destinés à faire face au « coup dur », à la
situation d’urgence. On pourrait même dire qu’une telle commotion constitue pour eux l’un des scénarios non seulement du possible mais du souhaitable – tant ils sont en quête de dérivatifs autoritaires face aux effets durables du tsunami financier de l’année 2008.
« Nous n’avons rien fait de mal, nous sommes irréprochables – l’État de droit, la Ligue des Droits
de l’Homme et Daniel Cohn-bendit avec nous ! » demeurent, dans cette conjoncture, des réponses un peu courtes et surtout mal dirigées. Plutôt que de succomber au charme facile des prédictions apocalyptiques qui annoncent sans frais l’imminence de la chute de notre « ancien régime », nous gagnerions plutôt à dire : en de telles circonstances, il n’est pas exclu, en effet, que nous puissions devenir dangereux, que nous nous destinions à le devenir, tant ce qui nous gouverne est devenu abject, menaçant et insupportable ! Après tout, ce ne sont pas les exemples qui manquent, dans le présent, de pôles et de manifestations de radicalité qui, activement, organisent la résistance à cet insupportable – sans papiers, lycéens, enseignants, ouvriers grévistes, psychiatres même, que rien ne destine à se conduire en subversifs, révoltés par le décret présidentiel leur enjoignant de traiter désormais les malades mentaux
en criminels… Il est intéressant que, dans ce contexte où les lignes de tension et d’affrontement se multiplient, l’accent se trouve porté, en l’absence de toute capacité des appareils politiques traditionnels à se tenir à la hauteur de l’exaspération qui monte, sur les conduites davantage que sur les projets. une nouvelle subjectivité de résistance et de défection émerge, qui trouve son expression dans la multiplication des proclamations et manifestations de désobéissance. Il ne s’agit pas tant de renouer avec le grand mythe de l’illégalité, du soulèvement violent et massif que de dire, simplement : dans ces conditions, nous n’obéirons plus, nos conduites deviendront ingouvernables, cesseront d’être programmables. Nous cesserons d’être les agents de ce que tentent de produire et de reconduire ceux qui nous gouvernent, nous ne serons plus dans ces rôles, nous ne serons plus, si possible, là où nous sommes prévus et attendus.
C’est, pour l’essentiel, ce à quoi exhorte l’Insurrection qui vient, et cela va un peu plus loin que « planter des carottes ». Mais ce ne serait pas la première fois que des parents découvriraient après-coup ce qu’ils ont toujours préféré ignorer : les talents cachés de leur progéniture.
Alain Brossat
Texte mis en ligne le 14 janvier 2009
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Tous Coupat, tous coupables (2) / Alain Brossat dans Agora pdf touscoupattouscoupablescopie.pdf

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16 Voir à ce propos Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, Cours au Collège de France, 1977-78, leçon du 1/03/1978, Gallimard/Seuil, 2004.
17 Libération du 26/11/2008.
18 Lettre ouverte des familles, op. cit.

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