Archive mensuelle de juin 2009

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Le tour d’écrou / Henry James

Je ne me rappelle tout ce commencement que comme une succession de hauts et de bas, un va-et-vient d’émotions diverses, tantôt bien naturelles et tantôt injustifiées. Après le sursaut d’énergie qui m’avait entraînée, en ville, à accepter sa demande, j’eus deux bien mauvais jours à passer ; tous mes doutes s’étaient réveillés, je me sentais sûre d’avoir pris le mauvais parti. Ce fut dans cet état d’esprit que je passai les longues heures du voyage dans une diligence cahotante et mal suspendue qui m’amena à la halte désignée. J’y devais rencontrer une voiture de la maison où je me rendais, et je trouvai, en effet, vers la fin d’un après-midi de juin, un coupé confortable qui m’attendait. En traversant à une telle heure, par un jour radieux, un pays dont la souriante beauté semblait me souhaiter une amicale bienvenue, toute mon énergie me revint et, au tournant de l’avenue, m’inspira un optimisme ailé qui ne pouvait être que la réaction à un bien profond découragement. Je suppose que j’attendais, ou craignais, quelque chose de si lamentable que le spectacle qui m’accueillait était une exquise surprise. Je me rappelle l’excellente impression que me fit la grande façade claire, toutes fenêtres ouvertes, les deux servantes qui guettaient mon arrivée ; je me rappelle la pelouse et les fleurs éclatantes, le crissement des roues sur le gravier, les cimes des arbres qui se rejoignaient et au-dessus desquelles les corneilles décrivaient de grands cercles, en criant dans le ciel d’or. La grandeur de la scène m’impressionna. C’était tout autre chose que la modeste demeure où j’avais vécu jusqu’ici. Une personne courtoise, tenant une petite fille par la main, apparut, sans tarder, à la porte ; elle me fit une révérence aussi cérémonieuse que si j’eusse été la maîtresse de la maison, ou un hôte de première importance. L’impression qui m’avait été donnée de l’endroit à Harley Street était beaucoup plus modeste : je me rappelle que le propriétaire m’en parut encore plus gentilhomme, et cela me fit penser que les agréments de la situation pourraient être supérieurs à ce qu’il m’avait laissé entendre.
Je n’eus aucune déception jusqu’au jour suivant, car je passai des heures triomphantes à faire la connaissance de ma plus jeune élève. Cette petite fille, qui accompagnait Mrs. Grose, me frappa sur-le-champ comme une créature tellement exquise que c’était un véritable bonheur d’avoir à s’occuper d’elle. Jamais je n’avais vu plus bel enfant, et, plus tard, je me demandai comment il se faisait que mon patron ne m’en eût pas parlé.
Je dormis peu, cette première nuit : j’étais trop agitée, et cela me frappa, je m’en souviens, m’obséda, s’ajoutant à l’impression causée par la générosité de l’accueil qui m’était offert. Ma grande chambre imposante, – l’une des plus belles de la maison, – son grand lit, qui me paraissait un lit de parade, les lourdes tentures à ramages, les hautes glaces dans lesquelles, pour la première fois, je me voyais de la tête aux pieds, – tout me frappait (de même que l’étrange attrait de ma petite élève), comme étant un ordre de choses naturel ici. Ce fut aussi, dès le premier jour, une chose toute naturelle que mes rapports avec Mrs. Grose : j’y avais réfléchi avec inquiétude pendant mon voyage en diligence. Le seul motif, qui, à première vue, aurait pu renouveler cette inquiétude, était sa joie anormale de mon arrivée. Dès la première demi-heure, je la sentis contente au point qu’elle se tenait positivement sur ses gardes – c’était une forte femme, simple, nette et saine – pour ne pas trop le montrer. Je m’étonnai même un peu, à ce moment, qu’elle préférât s’en cacher, et à la réflexion, évidemment, quelque soupçon aurait pu s’élever en moi à ce sujet et me causer du malaise.
Mais c’était un réconfort de penser qu’aucun malaise ne pouvait surgir de cette vision béatifique qu’était l’image radieuse de ma petite fille, vision dont l’angélique beauté était, plus que tout le reste probablement, la cause de cette agitation qui, dès avant le jour, me fit me lever et marcher à travers ma chambre, avec le désir de me pénétrer davantage du décor et de la vue tout entière, de guetter, de ma fenêtre, l’aurore commençante d’un jour d’été, de découvrir les autres parties de la maison que ma vue ne pouvait embrasser, et, tandis que dans l’ombre finissante les oiseaux commençaient à s’appeler, entendre peut-être de nouveau certains sons moins naturels et venant, non du dehors, mais du dedans, et que je me figurais avoir entendu. Un moment, j’avais cru reconnaître, faible et dans l’éloignement, un cri d’enfant ; à un autre, j’avais tressailli presque inconsciemment, comme au bruit d’un pas léger qui se serait fait entendre devant ma porte. Mais de telles imaginations n’étaient pas assez accusées pour n’être pas aisément repoussées, et ce n’est qu’à la lumière – ou plutôt à l’ombre – des événements postérieurs, qu’elles me reviennent à la mémoire.
Surveiller, instruire, « former » la petite Flora, c’était là, à n’en pas douter, l’œuvre d’une vie heureuse et utile. Nous avions convenu, après le souper, qu’après la première nuit, elle coucherait, bien entendu, dans ma chambre, son petit lit blanc y étant déjà tout arrangé à cet effet. Je devais me charger d’elle complètement, et elle ne restait une dernière fois auprès de Mrs. Grose que par déférence pour mon dépaysement inévitable et sa timidité naturelle.
En dépit de cette timidité, je me sentais sûre d’être vite aimée d’elle. Chose bizarre, l’enfant s’était expliquée franchement et bravement à ce sujet ; elle nous avait laissé, sans aucun signe de malaise, – avec véritablement la douce et profonde sécurité d’un ange de Raphaël, – en discuter, l’admettre et nous y soumettre. Une part de ma sympathie pour Mrs. Grose venait du plaisir que je lui voyais éprouver devant mon admiration et mon émerveillement, tandis que j’étais assise avec mon élève devant un souper de pain et de lait, éclairé de quatre hautes bougies, l’enfant en face de moi sur sa haute chaise, en tablier à bavette. En présence de Flora, naturellement, il y avait bien des choses que nous ne pouvions nous communiquer que par des regards joyeux et significatifs, ou des allusions indirectes et obscures.
« Et le petit garçon, lui ressemble-t-il ? est-il aussi très remarquable ? »
Il ne convenait pas, ainsi que nous nous l’étions déjà dit, de flatter trop ouvertement les enfants.
« Oh ! mademoiselle, des plus remarquables ! Vous trouvez cette petite-là gentille… » et elle se tenait debout, une assiette à la main, regardant avec un sourire rayonnant la petite fille, dont les doux yeux célestes allaient de l’une à l’autre de nous, sans que rien en eux nous portât à cesser nos louanges.
« Eh bien ! si, en effet, je trouve…
– Vous allez être « emballée » par le petit monsieur.
– Il me semble vraiment que je ne suis venue ici que pour cela… pour « m’emballer » sur tout. Je crois cependant reconnaître, ajoutais-je, comme malgré moi, que je m’emballe un peu trop facilement. À Londres, aussi, je me suis emballée ! »
Je vois encore le large visage de Mrs. Grose, tandis qu’elle pénétrait le sens de mes paroles.
« À Harley Street ?
– À Harley Street !
– Eh bien ! mademoiselle, vous n’êtes pas la première, et vous ne serez pas la dernière, non plus.
– Oh ! répondis-je, en réussissant à rire, je n’ai pas la prétention d’être la seule. En tout cas, mon autre élève, à ce que j’ai compris, arrive demain ?
– Pas demain, mademoiselle, vendredi. Il arrivera comme vous, par la diligence, sous la surveillance du conducteur ; on lui enverra la même voiture qu’à vous. »
Je hasardai alors la question de savoir s’il ne serait pas convenable, autant que gentil et amical, de me trouver avec sa petite sœur à l’arrivée de la voiture publique. Mrs. Grose accéda si cordialement à cette proposition qu’elle me donna l’impression de prendre, pour ainsi dire, l’engagement réconfortant – il fut toujours fidèlement tenu. Dieu merci ! – d’être de mon avis sur tous les sujets. Qu’elle était donc contente que je fusse là !
Ce que j’éprouvai, le jour suivant, ne peut vraiment pas s’appeler une réaction contre l’allégresse de mon arrivée. Ce n’était probablement, au pire, qu’une légère oppression, due à une observation plus précise des circonstances qui m’entouraient, lorsque, pour ainsi dire, j’en fis le tour, je les examinai, je m’en pénétrai. Elles avaient, ces circonstances, une étendue et une masse auxquelles je n’étais pas préparée. En face d’elles, je me sentis tout d’abord vaguement décontenancée, autant qu’assez fière. Les leçons proprement dites souffrirent certainement de mon agitation : je pensai que mon premier devoir était de créer une intimité entre l’enfant et moi, en usant de toutes les séductions en mon pouvoir. Je passai donc la journée dehors avec elle. À sa grande satisfaction, il fut convenu entre nous que ce serait elle, elle seule, qui me ferait visiter la maison. Elle me la fit visiter pas à pas, pièce à pièce, cachette par cachette, m’entretenant de son amusant et délicieux bavardage enfantin, qui eut pour résultat, au bout d’une demi-heure, de faire de nous une paire d’amies. Tout enfant qu’elle était, elle me frappa, pendant notre tournée, par son courage et son assurance. Toute sa façon d’être, dans les chambres vides et dans les sombres corridors, dans les escaliers en vis où j’étais, moi, obligée par moments de m’arrêter, – et jusque sur le sommet d’une vieille tour à mâchicoulis qui me donnait le vertige, – oui, son ramage d’aurore, son penchant à donner des explications plutôt qu’à en demander, toute sa manière d’être, exultante et dominatrice, m’étourdissait et m’entraînait. Je n’ai jamais revu Bly depuis le jour où je le quittai, et, sans doute, paraîtrait-il bien diminué à mes yeux vieillis et blasés. Mais tandis que ma petite conductrice, avec ses cheveux d’or et sa robe d’azur, bondissait devant moi aux tournants des vieux murs, et sautillait le long des corridors, il me semblait voir un château de roman, habité par un lutin aux joues de rose, un lieu auprès duquel pâliraient les contes de fées et les plus belles histoires d’enfants. Tout ceci n’était-il pas un conte, sur lequel je sommeillais et rêvassait ? Non : c’était une grande maison vieille et laide, mais commode, qui avait conservé quelques parties d’une construction plus ancienne, à demi détruite, à demi utilisée. Notre petit groupe m’y apparaissait presque aussi perdu qu’une poignée de passagers sur un grand vaisseau à la dérive. Et c’était moi qui tenais le gouvernail !
Henry James
le Tour d’écrou / 1898
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Au temps des catastrophes / Isabelle Stengers

J’ai parlé de nos responsables, de ceux qui se sentent responsables de nous, et se présentent comme tels, alors même qu’ils sont en état de panique froide. En revanche, ce que Marx a appelé le capitalisme ne connaît pas de panique de ce genre, alors même que le type de « développement » dont il est responsable est mis en cause par l’intrusion de Gaïa. Et il ne connaît ni panique ni même hésitation parce que, assez simplement, il n’est pas équipé pour cela. C’est d’ailleurs pourquoi on peut s’inscrire aujourd’hui dans l’héritage de Marx sans pour autant être « marxiste ». Ceux qui nous disent « Marx est dépassé », avec un petit sourire satisfait et obscène, se gardent bien, en général, de nous dire pourquoi le capitalisme tel que Marx l’a nommé ne serait plus un problème. Ils sous-entendent seulement qu’il est invincible. Aujourd’hui, ceux qui disent la vanité de la lutte contre le capitalisme disent: « La barbarie est notre destin. » Si nous avons besoin, maintenant plus que jamais peut-être, de la manière dont Marx a campé le capitalisme – quitte à entendre « caractérisation » là où il propose une définition –, c’est d’abord pour ne pas entretenir l’espoir que, nécessité faisant loi, « ils » vont finir par se poser des questions, par comprendre qu’il y va de l’avenir, celui de leurs enfants comme celui des nôtres. C’est-à-dire aussi pour ne pas perdre son temps à s’indigner, à dénoncer, quitte à tirer de noires conclusions sur les tares de l’espèce humaine, qui n’aurait finalement que ce qu’elle mérite. Ce que Marx a nommé « capitalisme » ne nous parle pas des humains, ne traduit pas leur avidité, leur égoïsme, leur incapacité à poser des questions d’avenir. Bien sûr, et c’est le sens même de la caractérisation du capitalisme par Marx, les patrons, en tant qu’individus, sont comme tout le monde. Il n’est pas impossible que, dans les années 1980, des patrons aient cru à l’ »entreprise citoyenne », avec laquelle il s’agissait de réconcilier les Français. Sont-ce les mêmes ou d’autres qui nous rappellent désormais, à l’occasion des délocalisations et des fusions, que le seul métier de l’entreprise est de gagner de l’argent ? Question insignifiante : la conjoncture a changé. De même aujourd’hui, certains sont peut-être terriblement inquiets, alors que d’autres « font confiance au marché », dont la capacité d’adaptation et d’innovation devrait répondre au « problème » posé par l’intrusion de Gaïa. La psychologie individuelle est parfaitement hors propos lorsqu’il s’agit du capitalisme. Celui-ci doit plutôt être compris sur le mode d’un fonctionnement, ou d’une machine, qui fabrique à chaque conjoncture sa propre nécessité, ses propres acteurs et détruit ceux qui n’ont pas su chevaucher les opportunités nouvelles. À leur manière, c’est ce que reconnaissent les économistes serviles ou illuminés, qui parlent des « lois du marché » s’imposant quels que soient nos projets et espoirs futiles. Le capitalisme a quelque chose de transcendant en effet, mais pas au sens des « lois de la nature ». Ni non plus au sens que j’ai associé à Gaïa, implacable certes, mais sur un mode que j’appellerai proprement matérialiste, traduisant le caractère indomptable des agencements couplant ces processus matériels sur la stabilité desquels ce qui a été appelé « développement » a cru pouvoir compter. Le mode de transcendance du capitalisme n’est pas implacable, seulement radicalement irresponsable, incapable de répondre de rien. Et il n’a rien à voir avec le « matérialisme » auquel l’associent souvent les gens de foi. En contraste avec Gaïa, on devrait plutôt l’associer avec un pouvoir de type « spirituel » (maléfique), un pouvoir qui capture, segmente et redéfinit à son service des dimensions toujours plus nombreuses de ce qui fait notre réalité, nos vies et nos pratiques. Que je sois amenée à caractériser tant des processus matériels qu’un régime de fonctionnement économique comme deux modes de transcendance traduit la particularité de notre époque, c’est-à-dire le caractère planétaire des questions auxquelles ils nous obligent dans les deux cas. La contemporanéité de ce double devenir planétaire n’a évidemment rien d’un hasard : la brutalité de l’intrusion de Gaïa correspond à la brutalité de ce qui l’a provoquée, celle d’un « développement » aveugle à ses conséquences, ou plus précisément ne prenant en compte ses conséquences que du point de vue des sources nouvelles de profit qu’elles peuvent entraîner. Mais cette contemporanéité des questions n’implique aucune confusion entre les réponses. Lutter contre Gaïa n’a aucun sens, il s’agit d’apprendre à composer avec elle. Composer avec le capitalisme n’a aucun sens, il s’agit de lutter contre son emprise. On l’aura compris, se fier au capitalisme qui se présente aujourd’hui comme le « meilleur ami de la Terre », comme « vert », soucieux de préservation et de durabilité, ce serait commettre la même erreur que la grenouille de la fable, qui accepta de transporter un scorpion sur son dos pour lui faire traverser une rivière. S’il la piquait, ne se noieraient-ils pas tous les deux ? Il la piqua pourtant, en plein milieu de la rivière. En son dernier souffle, la grenouille murmura: « Pourquoi ? » À quoi le scorpion, juste avant de couler, répondit : « C’est dans ma nature, je n’ai pas pu faire autrement. » C’est dans la nature du capitalisme que d’exploiter les opportunités, il ne peut faire autrement. La logique de fonctionnement capitaliste ne peut faire autrement que d’identifier l’intrusion de Gaïa avec l’apparition d’un nouveau champ d’opportunités. Pas question, dès lors, de toucher aux lois d’airain du « libre-échange ». Bienvenue, en revanche, aux quotas de dioxyde de carbone, qui permettent d’ores et déjà de très fructueuses opérations financières. Corrélativement, l’événement OGM traduit bien ce qu’il faut, du point de vue de cette logique, éviter, ce que nos responsables ont charge d’éviter et ce qui devra l’être plus encore lorsque les effets de l’intrusion de Gaïa se feront catastrophiques : la production de capacités collectives de se mêler des questions qui concernent l’avenir commun. Et de se mêler d’abord de la manière dont ces questions sont formulées, car discuter des solutions, c’est donner à d’autres le pouvoir de formuler le problème à résoudre. La gouvernance dit bien son nom, elle traduit bien la destruction de ce qui impliquait une responsabilité collective quant à l’avenir, c’est-à-dire la politique. Avec la gouvernance, il ne s’agit plus de politique, mais de gestion et d’abord de gestion d’une population qui ne doit pas se mêler de ce qui la regarde. Dans le cas des OGM, nos responsables ont failli à la tâche qui est la leur du point de vue de la distribution de ce que le capitalisme fait faire à l’État, et de ce que l’État laisse faire au capitalisme. Ils n’ont pas pu faire accepter que les OGM constituaient sinon un bienfait pour l’humanité, au moins un « fait » auquel il était impossible de résister. Ils n’ont pas pu laisser le capitalisme faire ce qu’il avait l’opportunité de faire grâce aux OGM : parachever la redéfinition de l’agriculture en la soumettant à la loi des brevets. Ou du moins pas sans accrocs, pas sans bruit. Le capitalisme n’aime pas le bruit. Mais il ne faut pas aller trop vite et constituer en modèle le refus des OGM, la résistance inattendue à laquelle s’est heurtée la logique opératoire nommée capitalisme. Non seulement parce que les OGM, bien sûr, sont désormais presque partout – la réussite est le « presque » –, mais surtout parce que ce refus a bénéficié d’un effet de surprise. Les OGM étaient censés passer sans trop de friction, au nom du progrès apporté par la sainte alliance entre la recherche scientifique et le progrès de l’humanité. Les consortiums industriels et leurs alliés scientifiques ont constaté à leur grand désarroi que cela ne marchait plus, que la référence au progrès avait perdu son pouvoir. Mais on peut penser que la leçon a été apprise et qu’à l’argument du progrès, qui s’est révélé impuissant à susciter un consensus, se substituera dans l’avenir des montages bien concoctés de ce que, dans la Sorcellerie capitaliste, nous avons nommé, Philippe Pignarre et moi, « alternatives infernales ». Chacun est désormais familier de ce que produisent ces alternatives – « Vous refusez la baisse du niveau de vie et réclamez une hausse des salaires ? Vous aurez des délocalisations… »; « Vous refusez des cadences de travail insupportables ? D’autres seront bien contents de vous remplacer… » Chaque situation où s’imposent des alternatives infernales a été, soulignions-nous, « le fruit de fabrications patientes, à toute petite échelle, d’expérimentations précautionneuses ». Ce qui se présente comme «logique» a été fabriqué par de multiples processus de réorganisations dites « rationnelles » qui ont visé d’abord, obstinément, à saper ou capturer les capacités de penser et de résister de ceux qui en avaient les moyens. C’est pourquoi les alternatives infernales ont d’abord concerné le monde du travail – questions des retraites, de la flexibilité, des salaires, de l’organisation du travail. Aujourd’hui, la rhétorique annonçant qu’il est impossible, ou suicidaire, de refuser ce dont on ne veut pas a cependant pris son autonomie.
Ainsi, nous dit-on, lutter contre le prix exorbitant des médicaments sous brevet, ne serait-ce que pour les pays pauvres, c’est condamner la recherche qui produira les médicaments de demain. La rhétorique, reprise au niveau étatique, suffit désormais.
C’est à une telle rhétorique qu’il a été fait recours face au refus inopiné des OGM. Des alternatives à vocation infernale ont été bricolées – par exemple : « Si vous refusez les OGM, nos cerveaux scientifiques vont fuir vers des cieux plus cléments », ou bien : « Vous nous mettrez en retard dans la grande compétition économique », ou encore : « Vous n’aurez pas les OGM de seconde génération, qui, eux, seront vraiment bénéfiques. » Mais c’était trop tard, et fort peu convaincant car la proposition « OGM » ne couronnait pas un montage autorisant l’argument infernal : « Si vous refusez les OGM, vous aurez pire. » Cependant, on peut prévoir que des alternatives plus convaincantes vont proliférer. Les biocarburants sont une préfiguration de ce type d’alternative : soit la grande crise énergétique, soit la confiscation d’une partie considérable des terres productives. Les émeutes de la faim risquent de compliquer l’argument, mais on ne se refait pas : le scorpion capitaliste n’a pas les moyens de s’empêcher lui-même de profiter des opportunités, en l’occurrence de spéculer sur la hausse du prix des denrées alimentaires et donc de l’accélérer. Il faut donc attendre des alternatives nombreuses du type : « C’est cela ou vous contribuerez à la catastrophe climatique. » Alors que l’intrusion de Gaïa ne fera certainement pas penser ou hésiter le capitalisme, parce que le capitalisme ne pense pas, n’hésite pas, de telles alternatives prévisibles peuvent faire hésiter ceux et celles qui ont su résister à l’envoûtement capitaliste, qu’ils se nomment ou non marxistes. Ils ont toutes les raisons de redouter que face à la menace climatique soit proposée une mobilisation qui prétendra transcender les conflits. J’anticipe et redoute également de tels appels à l’union sacrée et les accusations de trahison qui les accompagnent automatiquement. Mais ce que je redoute aussi est que cela n’incite ceux qui résistent à constater du bout des lèvres seulement que le réchauffement est en effet un « problème nouveau », ce constat étant suivi immédiatement par la démonstration de ce que ce problème, comme tous les autres, est à mettre au compte du capitalisme, puis par la conclusion qu’il s’agit donc de maintenir le cap, sans se laisser troubler par une vérité qui ne doit pas déranger les perspectives de la lutte. Seront alors considérés comme des naïfs, ou avec suspicion, ceux et celles qui, comme moi, insistent sur la nécessité de pratiques de lutte nouvelles prenant acte de ce qu’il s’agit d’apprendre dès maintenant ce que requiert une réponse qui ne soit pas barbare à la question imposée par l’intrusion de Gaïa. Des pratiques qui (il faut encore et toujours le répéter) ne se substituent pas aux luttes sociales mais les couplent avec d’autres types de modes de résistance, qui réussissent des connexions là où prédominait une logique des priorités stratégiques. Et le défi de telles pratiques est en effet redoutable car, au moment du plus grand besoin, ce à quoi il faut renoncer est bel et bien ce qui a le plus souvent servi de gouvernail à la lutte – la différence à faire entre ce à quoi oblige cette lutte et ce qui deviendra possible «après», si le capitalisme était enfin vaincu. Nommer Gaïa, celle qui fait intrusion, signifie qu’il n’y a plus d’après. C’est maintenant qu’il s’agit d’apprendre à répondre, qu’il s’agit notamment de créer des pratiques de coopération et de prise de relais avec ceux et celles que l’intrusion de Gaïa fait d’ores et déjà penser, imaginer et agir. Par exemple avec les objecteurs de croissance et les inventeurs des mouvements slow qui refusent ce que le capitalisme présente comme « rationalisation » et cherchent à se ré-approprier ce que cela signifie se nourrir, voyager, apprendre ensemble. Ceux-là auront besoin d’alliés, exigeants certes, mais surtout pas à la manièrede juges vérifiant que ce à quoi ils ont affaire a bel et bien titre à prétendre constituer une force d’opposition au capitalisme. Voire consultant le code où Marx a déjà répertorié les alliés non fiables. Car ces acteurs nouveaux n’auront pas, presque par définition, la légitimité exigée. Qu’il y ait là matière à désarroi, je ne peux que le comprendre. Mais que ce désarroi puisse se traduire par une réaction défensive, par le « je sais bien mais quand même » qui paralyse et anesthésie, voilà ce que je redoute. Et je redoute tout aussi bien que l’alliance éventuelle avec ces acteurs nouveaux soit empreinte de tolérance, c’est-à-dire de l’indulgence que réservent à des enfants naïfs les adultes « qui savent » – des adultes qui continueront donc à «penser entre eux» tout en encourageant toutes les bonnes volontés anticapitalistes. Ils’agit de prendre acte de ce que l’intrusion de Gaïa met en crise les théories qui armaient ce savoir « adulte », qui étaient censées donner leur boussole aux luttes, permettre de garder le cap, de voir clair malgré les faux-semblants, les illusions et les chimères que produit systématiquement le Grand Illusionniste. Abandonner une telle boussole au moment où il s’agit d’affronter une redéfinition du monde par un capitalisme plus puissant que jamais, cela pourrait apparaître comme le comble de l’irresponsabilité. Nommer Gaïa, c’est accepter de penser à partir de ce fait : nous n’avons pas le choix. Ce « nous n’avons pas le choix » est de ceux que des matérialistes devraient pouvoir accepter. Mais il s’agit ici de faire plus que «accepter parce qu’il n’y a pas moyen de faire autrement». Il s’agit d’être obligé à penser par ce qui arrive. Et peut-être l’épreuve passe-t-elle d’abord par l’abandon sans nostalgie de l’héritage d’un XIXe siècle ébloui par le progrès des sciences et des techniques, par la rupture du lien établi alors entre émancipation et ce que j’appellerai une version « épique » du matérialisme : une version qui tend à substituer à la fable de l’Homme « créé pour dominer la nature », l’épopée d’une conquête de cette même nature par le travail humain. Définition conceptuelle séduisante, mais qui implique le pari d’une nature « stable », disponible à cette conquête. Accepter de nommer Gaïa, c’est donc abandonner le lien entre émancipation et conquête épique, voire entre l’émancipation et la plupart des significations attachées à ce qui, depuis le XIXe siècle,a été baptisé « progrès ». Lutte il doit y avoir, mais elle n’a pas, ne peut plus avoir pour définition l’avènement d’une humanité enfin libérée de toute transcendance. Nous aurons toujours à compter avec Gaïa, à apprendre, à la manière des peuples anciens, à ne pas l’offenser. On dira peut-être que la perspective que je mets en cause est une simplification, ou une caricature. Certes, et il ne s’agit pas ici, par exemple, de savoir ce qui est dans les textes de Marx, et de ce qui n’y est pas. Si je caricature, c’est pour dire l’épreuve, dire la difficulté pour nous de penser que la question que nous pose l’intrusion de Gaïa n’est pas réductible à un « mauvais moment à passer », dont serait responsable le capitalisme. Indifférente aux raisons humaines, aveugle aux grandeurs de ce que nous nommons émancipation, cette intrusion met à égalité ceux et celles qui s’interrogent parce que nul savoir ne peut revendiquer de privilège quant à la réponse à lui apporter. Non que ce que nous savons soit désormais nul et non avenu. Surtout pas. Ce sont les conséquences de ce que nous savons qui bégaient, c’est-à- dire l’ensemble des « et donc… » qui fabriquent des adultes ou des juges. Prendre acte de ce qu’une question nous est posée ne signifie pas pour moi, on l’aura remarqué, mettre en cause la notion d’émancipation elle-même, l’idée qu’il y a des confiances infantiles dont il faut apprendre à nous débarrasser. Mais la perspective change quelque peu. Si confiance infantile il y a, c’est avant tout de la nôtre qu’il s’agit, de celle que nous avons mise dans la fable épique du Progrès, dans ses versions multiples et apparemment discordantes, mais convergeant toutes dans des jugements aveugles portés sur d’autres peuples (à libérer, moderniser, éduquer, etc.). Et si émancipation il doit y avoir, elle devra se faire contre ce qui nous a permis de croire pouvoir définir un cap qui donnerait la direction du progrès pour l’humanité tout entière, c’est-à-dire contre l’emprise de cette forme clandestine de transcendance qui s’est emparée de nous.
Il y a beaucoup de noms pour cette transcendance, mais je la caractériserai ici par cet étrange droit qui s’est imposé en son nom, un droit qui aurait effrayé tous les peuples qui savaient honorer des divinités telles que Gaïa, car il s’agit du droit de ne pas faire attention.
Isabelle Stengers
Au temps des catastrophes / 2009
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Pétition : Pour en finir avec les dérives anti-terroristes / Comité pour l’abrogation des lois anti-terroristes

Depuis 1986, date où la législation antiterroriste a été instaurée en France, un empilement de lois successives a construit un système pénal d’exception qui renoue avec les lois scélérates du XIXe siècle et rappelle les périodes les plus sombres de notre histoire.
L’accusation « d’association de malfaiteurs en vue de commettre une infraction terroriste », inscrite au Code pénal en 1996, est la clef de voûte du nouveau régime. Or, ses contours sont particulièrement flous : il suffit de deux personnes pour constituer un « groupe terroriste » et il suffit d’un acte préparatoire pour que l’infraction soit caractérisée. Cet acte préparatoire n’est pas défini dans la loi, il peut s’agir du simple fait d’entreposer des tracts chez soi. Surtout, n’importe quel type de relation – même ténue ou lointaine, voire amoureuse ou amicale – avec l’un des membres constituant le « groupe » suffit pour être impliqué à son tour. C’est pourquoi, sur dix personnes incarcérées pour des infractions « en rapport avec le terrorisme », neuf le sont sous cette qualification.
De l’aveu même de ses promoteurs, ce droit spécial répond à un objectif de prévention. À la différence du droit commun qui incrimine des actes, la pratique antiterroriste se satisfait d’intentions, voire de simples relations. Suivant le juge Bruguière, cité par Human Rights Watch, « la particularité de la loi est qu’elle nous permet de poursuivre des personnes impliquées dans une activité terroriste sans avoir à établir un lien entre cette activité et un projet terroriste précis ». C’est dans cette perspective qu’on a vu la possession de certains livres devenir un élément à charge, car ils constitueraient des indices sur des opinions ; et de l’opinion à l’intention, il n’y a qu’un pas.
À ce flou de la loi pénale s’associe une procédure d’une extrême brutalité. Il suffit que le Parquet choisisse de manière discrétionnaire d’ouvrir une enquête sur une qualification terroriste pour que la police reçoive des pouvoirs d’investigation exorbitants : perquisitions de nuit, « sonorisation » des domiciles, écoutes téléphoniques et interception de courriers sur tous supports…
De son côté, le délai de garde à vue – période qui précède la présentation à un juge – passe de 48 heures en droit commun à 96 heures, voire 144, dans la procédure antiterroriste. La personne gardée à vue doit attendre la 72ème heure pour voir un avocat – l’entretien est limité à 30 minutes et l’avocat n’a pas eu accès au dossier. A la suite de cette garde à vue, en attendant un éventuel procès le présumé innocent pourra passer jusqu’à quatre ans en détention provisoire.
Par ailleurs, la loi centralise à Paris le traitement des affaires « terroristes », confiées à une section du Parquet et à une équipe de juges d’instruction spécialisés qui travaillent en relation étroite avec les services de renseignement. Des cours d’assises spéciales ont également été instaurées, où les jurés populaires sont remplacés par des magistrats professionnels. Un véritable système parallèle est ainsi mis en place avec juges d’instruction, procureurs, juges des libertés et de la détention, cours d’assises et bientôt présidents de cours d’assises, juges d’application des peines, tous estampillés antiterroristes.
L’application de plus en plus large des procédures antiterroristes à des affaires d’État montre que l’antiterrorisme est désormais une technique de gouvernement, un moyen de contrôle des populations. En outre – et c’est peut-être le point le plus grave – cette justice exorbitante contamine le droit commun : la législation antiterroriste a servi de modèle dans d’autres domaines pour généraliser la notion de « bande organisée », étendre les pouvoirs des services d’investigation et centraliser le traitement de certaines instructions.
La Convention européenne des droits de l’homme et le Pacte des Nations Unies sur les droits civils et politiques, tous deux ratifiés par la France, garantissent qu’une sanction pénale soit fondée sur une incrimination intelligible la rendant prévisible. En outre, ces textes donnent à chacun le droit d’organiser équitablement sa défense – ce qui passe par la prompte intervention d’un avocat ayant accès au dossier. La procédure, « sœur jumelle de la liberté », doit être contrôlée par un tiers impartial, ce qui est impossible avec une filière spécialisée fonctionnant en vase clos, dans une logique de combat idéologique incompatible avec la sérénité de la justice.
Il est illusoire de demander que ce régime procédural soit appliqué de façon moins large et moins brutale : il est précisément conçu pour être appliqué comme il l’est. C’est pourquoi nous demandons que les lois antiterroristes soient purement et simplement abrogées et que la France respecte en la matière la lettre et l’esprit de la Convention européenne des droits de l’homme et du Pacte des Nations Unies sur les droits civils et politiques. Nous invitons tous ceux qui se préoccupent des libertés à se joindre à notre campagne en ce sens.

le Comité pour l’abrogation des lois anti-terroristes / CALAS
Giorgio Agamben / Esther Benbassa / Luc Boltanski / Antoine Comte / Eric Hazan / Gilles Manceron / Karine Parrot / Carlo Santulli / Agnès Tricoire

Avec les signatures de Alain Badiou philosophe / Etienne Balibar philosophe / Jean-Christophe Bailly écrivain / Daniel Bensaïd philosophe / Alima Boumedienne sénatrice / Rony Brauman ancien président de Médecins Sans Frontières et enseignant / Raymond Depardon photographe et cinéaste / Pascale Casanova critique littéraire / Jean-Marie Gleize poète / Nicolas Klotz réalisateur / François Maspero écrivain / Emmanuelle Perreux présidente du syndicat de la magistrature / Jacques Rancière philosophe / Michel Tubiana président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme / Slavoj Zizek philosophe

Signer la pétition
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