Triage, égalisation, modernité / Alain Brossat

Pendant la première guerre mondiale, la médecine de guerre élabore la technique du triage. Celle-ci consiste à séparer les blessés sur le front en trois catégories : ceux que les médecins identifient sur le champ comme victimes de blessures si graves qu’ils ne peuvent être sauvés. A ceux-ci, on se contentera de dispenser des soins de réconfort, en attendant qu’ils meurent ; ensuite, ceux qui sont victimes de blessures, mutilations ou chocs graves, mais dont on pense qu’ils peuvent être soignés : après leur avoir dispensé les premiers soins, on les évacuera vers les hôpitaux de l’arrière où ils seront traités. La troisième catégorie est celle des blessés légers ; on leur administrera les premiers soins et ils regagneront l’arrière par leurs propres moyens pour se faire soigner ensuite, avant de retourner au combat, pour la plupart d’entre eux.
L’invention de cette technique du triage des blessés (avec ses critères d’évaluation de la gravité des blessures, ses routines, etc.) relève d’un principe de rationalisation de la médecine de guerre. Il s’agit de s’émanciper d’une pratique compassionnelle de la médecine, qui porterait à s’occuper en priorité des blessés les plus gravement atteints, à soulager d’abord ceux qui souffrent le plus, pour s’orienter en fonction d’un principe d’efficience maximale, afin de sauver le plus grand nombre de vies – en apprenant donc à discriminer rigoureusement le sauvable du non sauvable, ce qui va être pris en charge pour tenter de le faire vivre, malgré tout, de ce qui va être abandonné à la mort. La question de la vie (humaine) n’est pas du tout abordée ici dans une optique morale, la vie à conserver, préserver, sauver en tant que « sacrée », ou en tant que vie du « prochain », mais dans celle d’un utilitarisme rigoureux – sauver le plus grand nombre de vies possible parmi celles qui sont endommagées, car ce sont des vies utiles en tant que vies de combattants. L’éthique du médecin de guerre est soumise aux impératifs et aux règles de l’institution militaire. Militaire professionnel ou médecin civil appelé, le médecin aux armées est « mobilisé. Dit autrement : l’humain à traiter, soigner, sauver est ici envisagé en tant que matériau de guerre vivant qu’il importe de prendre en compte et gérer selon le principe de moindre dépense, d’usure minimale. On est bien dans la perspective d’un « faire vivre », il s’agit bien d’une technique destinée à faire vivre le matériau vivant endommagé dans les conditions d’efficacité maximale, mais dans un contexte où ce faire vivre est indémêlable du « faire mourir » qui est le principe de base de la guerre de masse. Il s’agit bien d’assurer la survie du plus grand nombre de blessés possible pour les renvoyer à la mort ensuite. Dans les termes d’Ernst Jünger et de Foucault : la mobilisation totale rend le faire vivre indiscernable du faire mourir. On n’est pas du tout ici donc dans le cas de figure d’un « ou bien ou bien » (« faire vivre ou laisser mourir »), mais bien dans celui d’un « et » et même d’un « pour » : faire vivre (ceux dont on estime qu’on peut les sauver) et laisser mourir les autres. Et : faire vivre les blessés sauvables pour les faire mourir à l’occasion de la prochaine offensive.
Ce qui est donc bien clair, ici, c’est qu’il ne faut être toujours très circonspect lorsqu’on est spontanément porté à attribuer un sens moral ou une valeur morale aux moyens multiples et variés dont se soutient le souci ou la perspective du « faire vivre » dans les sociétés modernes. Ce qui se présente en premier lieu, ce sont des principes et des techniques de rationalisation de la vie de la masse, que ce soit en tant de paix ou en tant de guerre, des principes et des techniques requis par les conditions mêmes de l’exercice du pouvoir dans les sociétés modernes.
La technique du triage est ici un peu l’équivalent pour les temps de guerre de ce qu’est celle de la variolisation (qui s’invente au XVIIIe siècle) pour les temps de paix, il s’agit de réduire autant que possible, par la mise en place d’un dispositif approprié, la déperdition en masse humaine qui s’enregistre du fait d’un facteur mortifère particulier et particulièrement massif : la variole ou les armes de destruction massive modernes. Dans un cas, il s’agit de faire diminuer la mortalité infantile due à la variole, dans l’autre les morts par infection dues aux blessures par balles, éclats d’obus, etc. Dans les deux cas, il s’agit de dispositifs de sécurisation : des populations infantiles urbaines, premières victimes de la variole, dans le premier, de la masse des poilus exposée au feu de l’ennemi dans le second. Dispositifs d’une sécurisation toute relative, dans les deux cas, bien entendu.
Ce qui introduit une différence entre les deux figures envisagées ici, c’est l’opération du tri, de la sélection. Ce qui est intéressant, politiquement, avec la vaccination et ses ancêtres comme la variolisation, c’est qu’elle est à la fois, par excellence, une pratique biopolitique (une technique d’entretien de la population, c’est-à-dire, sous le regard du pouvoir moderne, du troupeau humain) et un moyen d’égalisation sans équivalent : le propre des maladies infectieuses étant d’ignorer la distinction entre riches et pauvres, de frapper certes en premier lieu ceux qui vivent dans les taudis, mais de ne pas épargner pour autant ni les maisons de maîtres ni les palais, l’efficacité de la vaccination aura pour condition première qu’elle s’applique à tous de la même façon, qu’elle soit un dispositif général pan-inclusif et égalisateur au sens où son application est exactement la même pour tous et ses effets aussi, puisqu’elle ne connaît que des corps, des organismes vivants. Face à la tuberculose, les malades du début du XXe siècle ne sont pas égaux, les uns crèveront doucement dans leur coron et les autres, comme le héros de la Montagne magique, tenteront d’aller se soigner à Davos. Mais il en va de même quand on entre dans le champ de la médecine préventive qui entreprend de repousser les grandes épidémies : il faut prendre en charge une population dans sa totalité, sans reste ni déchet, et on peut voir dans ce dispositif, indifféremment, un joyau de la biopolitique ou un paradigme « décalé » de l’égalitarisme démocratique : toutes les vies se valent en tant qu’elles doivent être immunisées contre la variole, la diphtérie et la coqueluche. La vaccination est, de ce point de vue, le geste par excellence qui inclut et rassemble, qui ne connaît ni race ni condition sociale, ni condition de citoyenneté – il faut que tous les enfants vivant sur le sol français aient leur carnet de santé et aient, entre 0 et 5 ans, leur programme complet de piqûres de rappel.
Au contraire, la procédure qu’adopte la médecine de guerre sur les champs de bataille de la Somme et du Chemin des Dames relève un geste clé de la modernité occidentale qui se déploie tout différemment : il consiste à produire de l’intelligibilité, de la visibilité, à mettre en œuvre des décisions en triant, séparant, discriminant. Il s’agit d’une part de classer (une activité dont Foucault a montré dans les Mots et les choses combien elle est une opération de la pensée), donc de passer du chaos à l’ordre ; d’autre part, d’agir, de statuer – selon que tel individu, telle catégorie, tel corps se verront assigner telle ou telle place à l’occasion de ce tri, ils feront l’objet de telle ou telle procédure – dans bien des cas, nous le savons, il peut s’agir de choix de vie et de mort, de questions de tout ou rien. Le propre de ce geste est d’être omniprésent dans les topographies modernes, en tant que geste de pouvoir, moyen de penser d’agir des pouvoirs. Le propre de ce geste est donc d’être axiologiquement indéterminable, geste de vie, geste de mort, indifféremment.
Et en effet, rien ne ressemble davantage, du point de vue déterminant qui est celui de la forme de l’opération ou de la structure du dispositif, au geste du médecin militaire qui, éventuellement, sauve le blessé orienté vers une unité de soins urgents que celui du SS qui, sur la rampe d’Auschwitz, préside à la Selektion destinée à déterminer qui prendra directement le chemin de la chambre à gaz et qui se verra attribuer, en tant que travailleur forcé, esclave concentrationnaire, un sursis, voire une mince chance de survie.
Innombrables sont, bien loin des configurations extrêmes que j’évoque ici, les gestes, dispositifs et pratiques de pouvoir qui, dans les sociétés modernes, sont coulées dans cette grande forme du triage parmi les vivants ou de la sélection parmi une population ou une catégorie de population donnée. Et, dans l’immense majorité des cas, ces gestes sont loin de revêtir la tournure dramatique qui est la leur dans les exemples que j’ai cités jusqu’alors. Pensez par exemple : que seraient nos sociétés sans examens et concours ? Le plus souvent, ces dispositifs sélectifs ne sont associés pour nous à aucune violence, leur normalité, leur banalité tiennent à leur étroite association à la fonctionnalité du système. Toute sa vie durant, l’individu moderne est, dans les sociétés occidentales, soumis à de telles opérations dont certaines ont peu d’incidence sur son existence et d’autres, au contraire, représentent des points de bifurcation majeurs. Mais aussi bien, nous le voyons lorsque est en jeu le destin de catégories humaines pauvres en droits – détenus des prisons, réfugiés, demandeurs d’asile, sans papiers, nomades, prostituées, etc. – ces dispositifs peuvent être des opérateurs de véritables apartheids, de routines de ségrégation, d’exclusion, de proscription, de mise au ban qui sont l’envers inique et inavouable du tant vanté « état de droit » dans les sociétés démocratiques.
Et c’est ici que nous rencontrons la « grande idée » de Zygmunt Bauman, qui est celle de la disponibilité de moyens techniques ou de savoir-faire ou de routines, élaborés en tant que vecteurs de la rationalisation politique, administrative, économique, des dispositifs « »intelligents », donc – et qui en eux-mêmes, dans leur caractère purement machinique ou instrumental, sont neutres. Il n’y a rien de violent ni de discriminatoire à « compter à part » le nombre de gauchers ou d’obèses qui vivent dans la société française, s’il s’agit d’imaginer des outils ou instruments adaptés au schéma nerveux des premiers et d’élaborer des régimes alimentaires utiles aux seconds. En revanche, ce qu’il s’agira de penser, ce sont des rencontres, des conjonctions, probables ou improbables, fréquents ou exceptionnels, entre de tels dispositifs associés à la « raison pratique » de nos sociétés dites complexes et des circonstances particulières, des projets spécifiques. Pour résumer et simplifier Bauman, disons ceci : en règle générale, ce n’est pas une mauvaise mais une bonne chose que les trains partent à l’heure et que la conscience professionnelle des conducteurs de motrices les porte au respect des horaires – ils ne font qu’incarner un peu plus rigoureusement que le commun des mortels cette religion de l’exactitude qui est un des traits de nos sociétés, sans oublier l’amour, également partagé, du travail bien fait.
Le problème survient le jour où c’est un train chargé de déportés qui part à l’heure, et livre sa cargaison vaille que vaille ; c’est-à-dire que le problème surgit là où se produit la rencontre improbable mais néanmoins possible entre l’amour du métier du conducteur de motrice, le bon fonctionnement de l’administration ferroviaire et le projet exterminateur des nazis (ou d’autres). Ce que nous avons toujours du mal à apprécier, dit Bauman, c’est que, dans nos sociétés, les violences les plus massives et dévastatrices ont lieu là où se produit cette synergie entre le plus normal, le plus routinier, voire le plus valorisé comme élément de civilité ou comportement éthique (la conscience professionnelle du cheminot qualifié) et des circonstances ou des acteurs inattendus. Rien de plus banal qu’un contrôle de passeport sur une frontière : c’est une opération routinière de filtrage dont la plupart d’entre nous ne redoutons rien et dont nous sortons indemnes. Mais que, pour certains, cette opération se trouve associée à ce dispositif nommé « zone d’attente » – qui est une sorte de camp de concentration furtif –, et les choses changent de tournure : on peut non seulement subir les pires humiliations au cours d’une opération de reconduite, mais aussi y laisser sa peau.
Ce qui va donc poser problème, lorsque nous aurons à évaluer les formes de violence contemporaine, à les hiérarchiser, aussi bien d’un point de vue analytique qu’éthique, c’est cette intrication du normal et de l’extraordinaire, ce caractère a priori indifférencié des dispositifs, procédures et routines qui constituent le soubassement aussi bien de l’entretien de la vie, du fonctionnement de la société que d’actions de destruction massive ou de processus de décivilisation.
Le problème du conducteur de motrice consciencieux est qu’il lui suffit de demeurer absolument égal à lui-même, à ses habitudes et à sa constitution éthique en tant que travailleur pour basculer du monde de la vie réglée, normale, vers celui de la criminalité de masse, vers ce que l’on nomme aujourd’hui volontiers le crime absolu, le génocide. En tant que personne, il n’est affecté par aucun mouvement d’ensauvagement, de barbarisation, lorsqu’il glisse d’un monde dans l’autre. Au contraire, la condition pour qu’il devienne l’instrument efficace du crime, c’est qu’il demeure entièrement ce civilisé qu’il est – un homme de ponctualité, de respect de sa hiérarchie, d’amour du travail bien fait. Bauman identifie parfaitement ce point d’inversion de la dynamique de la civilisation – là où l’accomplissement du crime des crimes requiert moins la férocité ou la démesure de monstres que la réserve, la discipline, l’autocontrainte, le sérieux, le sang-froid et surtout la compétence de l’homme de la masse de nos sociétés. Comme le dit Bauman, c’est précisément parce qu’ils étaient des civilisés et non des sauvages que les Allemands, les Français, etc. ont détourné le regard et n’ont pas perdu leur réserve infinie d’impassibilité lorsqu’on a raflé les juifs. Et ce ne sont pas les exemples qui nous manquent pour affirmer que, sur ce plan, le cours de la civilisation s’est poursuivi et accéléré. On pourrait nommer cela le désastre de notre condition immunitaire, toujours plus immunitaire : cette incapacité constitutive qui est la nôtre de faire face à l’enragement des routines et des dispositifs d’entretien de la vie lorsque se présente, ce qui est fréquent, un tel devenir monstrueux du banal ou, pour dire la même chose en espéranto agambénien, lorsque s’opère la saisie de la norme et de la règle par la dynamique de l’exception. Cette incapacité de quitter nos routines intellectuelles, aussi bien que nos sanctuaires affectifs et moraux, pour enregistrer dans des gestes ou des fonctionnements qui continuent à s’accomplir selon des protocoles réglés, le surgissement d’une forme ou une autre de l’état d’exception ; la mise en œuvre de violences dont le propre est de saper d’autant plus dangereusement l’édifice de la civilisation qu’elles émanent de son plus intime même.
Il nous faut ici faire apparaître le contrechamp nécessaire de la problématique arendtienne. Irrécusable, « indépassable » est, sur un certain plan, l’idée selon laquelle les régimes totalitaires portent la marque d’une criminalité d’un type particulier, d’une criminalité qui est la résultante de la combinaison de facteurs comme l’effondrement du système politique des Etats-nations en Europe, la massification des sociétés, la montée des idéologies de la race, etc. C’est l’idée bien connue selon laquelle le camp de concentration (la violence concentrationnaire) constitue le cœur et le condensé du système et de la violence totalitaires. Dans cette perspective, il importe plus que tout de présenter l’opposition entre régimes totalitaires et régimes démocratiques comme le fondement de toute perspective de reconstruction de la politique par-delà les moments totalitaires.
Mais, d’un autre côté, nous voyons que lorsque nous nous efforçons de penser les pouvoirs modernes non pas en termes d’institution politique ou de superstructure, d’idéologie, mais de fonctionnalité de dispositifs ou d’appareils, de mise en œuvre de schèmes de rationalisation, alors cette opposition tend à devenir floue. Pour reprendre l’exemple dont je suis parti, les régimes totalitaires pratiquent des opérations de triage et de sélection particulièrement brutales, notamment lorsque celles-ci s’exercent dans l’horizon de la terreur de masse, mais il n’y aurait aucun sens à proclamer pour autant que tri et sélection sont des dispositifs intrinsèquement ou potentiellement totalitaires. Les régimes et les sociétés démocratiques ne sont pas moins portés à user de ces routines que les totalitaires, simplement elles en font des usages différents, plus plastiques, ambivalents et discriminés. Mais l’essentiel demeure : ce sont les sociétés modernes, antérieurement à tout embranchement historique où le totalitaire se sépare du démocratique et s’y oppose, qui mettent en place ces procédures, car elles sont indispensables à son fonctionnement – en tant que sociétés de masse, notamment. Qui dit société de masse dit bureaucratie gestionnaire de la masse et de ses activités ; or, triage et sélection sont le B.A.- Ba de l’action bureaucratique. Le problème de nos sociétés, que nous échouons constamment à penser jusqu’au bout, est que l’on y extermine comme on y sauve et qu’ainsi s’intriquent constamment procédures d’entretien ou d’optimalisation de la vie et procédures de production de la mort en masse.
Sans doute pouvons-nous identifier ici l’une des antinomies les plus flagrantes des sociétés modernes en Occident : celle où s’opère la conjonction disjonctive entre le geste de la sélection ou du tri et cette autre opération, non moins inséparable de la condition de modernité, et qui consiste à égaliser et rassembler en dé-singularisant, en dé-hiérarchisant et dé-liant les sujets individuels des conditions d’appartenance et des modes de désignation traditionnels. Cette opération de rassemblement ne consiste pas à niveler, elle n’est pas seulement distincte de la production de la masse, mais elle s’y oppose car elle a pour objet la production de singularités dé-singularisées, c’est-à-dire qu’elle résulte de l’opération par laquelle un sujet identifie sa dignité au fait que celle-ci relève d’un partage égalitaire, pense sa liberté, sa condition de majorité (etc.) aux conditions de la liberté et de l’état de majorité de tous les autres. En ce sens, l’antinomie constitutive de la modernité politique est celle qui place en chiens de faïence le quelconque dé-singularisé (le citoyen, l’individu autonome, le sujet raisonnant/raisonnable) et l’homme normal, en tant qu’homme de la masse ou du troupeau. Pour que le premier émerge et existe en tant qu’opérateur de la modernité politique (par opposition à l’Ancien Régime des castes et ordres), il faut que soit produit sans fin ce geste qui consiste à proclamer l’égalité de principe (de rassemblement par égalisation) en dépit des disparités manifestes et contre elles. C’est le geste très insolite, qui consiste à établir le principe de la distinction du quelconque. Cette règle qui, seule, donne sens à des énoncés tels que : untel titulaire d’aucune distinction particulière, par filiation ou attribution, mais c’est quelqu’un. Le fait de n’être rien ni personne en particulier ne constitue pas un obstacle, en principe, à la possibilité de devenir quelqu’un, c’est-à-dire de se distinguer au moyen de son mérite seul. C’est le paradigme de Jacques ou de Figaro ou de tel porte-parole fugace d’un mouvement de sans papiers, de prostituées ou de chômeurs. Une tension infinie s’établit entre l’opération du tri qui attribue des places et celle de l’égalisation par désingularisation qui efface ou brouille les tris et sélections opérés antérieurement. C’est dans ce champ de tension que se forme et devient visible toute espèce de jeu politique moderne. C’est aussi lorsque ce rapport de forces se défait que surgissent, dans nos sociétés, des violences irréductibles à la condition de simples irrégularités, mais enclenchant des processus de décivilisation – lorsque, notamment, la dynamique du triage et de la sélection, en tant que pratique de pouvoir, devient à ce point hégémonique et tyrannique qu’elle rend ineffectuable la métamorphose de l’homme de la masse (l’homme normal) en quelconque imprévisible…
Alain Brossat
Article publié dans le Passant ordinaire n° 45 /2003
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bibliographie :
Zygmunt Bauman / Modernité et Holocauste / la Fabrique, 2002
Hans-Magnus Enzensberger / Aussichten auf den Bürgerkrieg / Suhrkamp, 1996

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