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Archive journalière du 8 juin 2009

Au temps des catastrophes / Isabelle Stengers

J’ai parlé de nos responsables, de ceux qui se sentent responsables de nous, et se présentent comme tels, alors même qu’ils sont en état de panique froide. En revanche, ce que Marx a appelé le capitalisme ne connaît pas de panique de ce genre, alors même que le type de « développement » dont il est responsable est mis en cause par l’intrusion de Gaïa. Et il ne connaît ni panique ni même hésitation parce que, assez simplement, il n’est pas équipé pour cela. C’est d’ailleurs pourquoi on peut s’inscrire aujourd’hui dans l’héritage de Marx sans pour autant être « marxiste ». Ceux qui nous disent « Marx est dépassé », avec un petit sourire satisfait et obscène, se gardent bien, en général, de nous dire pourquoi le capitalisme tel que Marx l’a nommé ne serait plus un problème. Ils sous-entendent seulement qu’il est invincible. Aujourd’hui, ceux qui disent la vanité de la lutte contre le capitalisme disent: « La barbarie est notre destin. » Si nous avons besoin, maintenant plus que jamais peut-être, de la manière dont Marx a campé le capitalisme – quitte à entendre « caractérisation » là où il propose une définition –, c’est d’abord pour ne pas entretenir l’espoir que, nécessité faisant loi, « ils » vont finir par se poser des questions, par comprendre qu’il y va de l’avenir, celui de leurs enfants comme celui des nôtres. C’est-à-dire aussi pour ne pas perdre son temps à s’indigner, à dénoncer, quitte à tirer de noires conclusions sur les tares de l’espèce humaine, qui n’aurait finalement que ce qu’elle mérite. Ce que Marx a nommé « capitalisme » ne nous parle pas des humains, ne traduit pas leur avidité, leur égoïsme, leur incapacité à poser des questions d’avenir. Bien sûr, et c’est le sens même de la caractérisation du capitalisme par Marx, les patrons, en tant qu’individus, sont comme tout le monde. Il n’est pas impossible que, dans les années 1980, des patrons aient cru à l’ »entreprise citoyenne », avec laquelle il s’agissait de réconcilier les Français. Sont-ce les mêmes ou d’autres qui nous rappellent désormais, à l’occasion des délocalisations et des fusions, que le seul métier de l’entreprise est de gagner de l’argent ? Question insignifiante : la conjoncture a changé. De même aujourd’hui, certains sont peut-être terriblement inquiets, alors que d’autres « font confiance au marché », dont la capacité d’adaptation et d’innovation devrait répondre au « problème » posé par l’intrusion de Gaïa. La psychologie individuelle est parfaitement hors propos lorsqu’il s’agit du capitalisme. Celui-ci doit plutôt être compris sur le mode d’un fonctionnement, ou d’une machine, qui fabrique à chaque conjoncture sa propre nécessité, ses propres acteurs et détruit ceux qui n’ont pas su chevaucher les opportunités nouvelles. À leur manière, c’est ce que reconnaissent les économistes serviles ou illuminés, qui parlent des « lois du marché » s’imposant quels que soient nos projets et espoirs futiles. Le capitalisme a quelque chose de transcendant en effet, mais pas au sens des « lois de la nature ». Ni non plus au sens que j’ai associé à Gaïa, implacable certes, mais sur un mode que j’appellerai proprement matérialiste, traduisant le caractère indomptable des agencements couplant ces processus matériels sur la stabilité desquels ce qui a été appelé « développement » a cru pouvoir compter. Le mode de transcendance du capitalisme n’est pas implacable, seulement radicalement irresponsable, incapable de répondre de rien. Et il n’a rien à voir avec le « matérialisme » auquel l’associent souvent les gens de foi. En contraste avec Gaïa, on devrait plutôt l’associer avec un pouvoir de type « spirituel » (maléfique), un pouvoir qui capture, segmente et redéfinit à son service des dimensions toujours plus nombreuses de ce qui fait notre réalité, nos vies et nos pratiques. Que je sois amenée à caractériser tant des processus matériels qu’un régime de fonctionnement économique comme deux modes de transcendance traduit la particularité de notre époque, c’est-à-dire le caractère planétaire des questions auxquelles ils nous obligent dans les deux cas. La contemporanéité de ce double devenir planétaire n’a évidemment rien d’un hasard : la brutalité de l’intrusion de Gaïa correspond à la brutalité de ce qui l’a provoquée, celle d’un « développement » aveugle à ses conséquences, ou plus précisément ne prenant en compte ses conséquences que du point de vue des sources nouvelles de profit qu’elles peuvent entraîner. Mais cette contemporanéité des questions n’implique aucune confusion entre les réponses. Lutter contre Gaïa n’a aucun sens, il s’agit d’apprendre à composer avec elle. Composer avec le capitalisme n’a aucun sens, il s’agit de lutter contre son emprise. On l’aura compris, se fier au capitalisme qui se présente aujourd’hui comme le « meilleur ami de la Terre », comme « vert », soucieux de préservation et de durabilité, ce serait commettre la même erreur que la grenouille de la fable, qui accepta de transporter un scorpion sur son dos pour lui faire traverser une rivière. S’il la piquait, ne se noieraient-ils pas tous les deux ? Il la piqua pourtant, en plein milieu de la rivière. En son dernier souffle, la grenouille murmura: « Pourquoi ? » À quoi le scorpion, juste avant de couler, répondit : « C’est dans ma nature, je n’ai pas pu faire autrement. » C’est dans la nature du capitalisme que d’exploiter les opportunités, il ne peut faire autrement. La logique de fonctionnement capitaliste ne peut faire autrement que d’identifier l’intrusion de Gaïa avec l’apparition d’un nouveau champ d’opportunités. Pas question, dès lors, de toucher aux lois d’airain du « libre-échange ». Bienvenue, en revanche, aux quotas de dioxyde de carbone, qui permettent d’ores et déjà de très fructueuses opérations financières. Corrélativement, l’événement OGM traduit bien ce qu’il faut, du point de vue de cette logique, éviter, ce que nos responsables ont charge d’éviter et ce qui devra l’être plus encore lorsque les effets de l’intrusion de Gaïa se feront catastrophiques : la production de capacités collectives de se mêler des questions qui concernent l’avenir commun. Et de se mêler d’abord de la manière dont ces questions sont formulées, car discuter des solutions, c’est donner à d’autres le pouvoir de formuler le problème à résoudre. La gouvernance dit bien son nom, elle traduit bien la destruction de ce qui impliquait une responsabilité collective quant à l’avenir, c’est-à-dire la politique. Avec la gouvernance, il ne s’agit plus de politique, mais de gestion et d’abord de gestion d’une population qui ne doit pas se mêler de ce qui la regarde. Dans le cas des OGM, nos responsables ont failli à la tâche qui est la leur du point de vue de la distribution de ce que le capitalisme fait faire à l’État, et de ce que l’État laisse faire au capitalisme. Ils n’ont pas pu faire accepter que les OGM constituaient sinon un bienfait pour l’humanité, au moins un « fait » auquel il était impossible de résister. Ils n’ont pas pu laisser le capitalisme faire ce qu’il avait l’opportunité de faire grâce aux OGM : parachever la redéfinition de l’agriculture en la soumettant à la loi des brevets. Ou du moins pas sans accrocs, pas sans bruit. Le capitalisme n’aime pas le bruit. Mais il ne faut pas aller trop vite et constituer en modèle le refus des OGM, la résistance inattendue à laquelle s’est heurtée la logique opératoire nommée capitalisme. Non seulement parce que les OGM, bien sûr, sont désormais presque partout – la réussite est le « presque » –, mais surtout parce que ce refus a bénéficié d’un effet de surprise. Les OGM étaient censés passer sans trop de friction, au nom du progrès apporté par la sainte alliance entre la recherche scientifique et le progrès de l’humanité. Les consortiums industriels et leurs alliés scientifiques ont constaté à leur grand désarroi que cela ne marchait plus, que la référence au progrès avait perdu son pouvoir. Mais on peut penser que la leçon a été apprise et qu’à l’argument du progrès, qui s’est révélé impuissant à susciter un consensus, se substituera dans l’avenir des montages bien concoctés de ce que, dans la Sorcellerie capitaliste, nous avons nommé, Philippe Pignarre et moi, « alternatives infernales ». Chacun est désormais familier de ce que produisent ces alternatives – « Vous refusez la baisse du niveau de vie et réclamez une hausse des salaires ? Vous aurez des délocalisations… »; « Vous refusez des cadences de travail insupportables ? D’autres seront bien contents de vous remplacer… » Chaque situation où s’imposent des alternatives infernales a été, soulignions-nous, « le fruit de fabrications patientes, à toute petite échelle, d’expérimentations précautionneuses ». Ce qui se présente comme «logique» a été fabriqué par de multiples processus de réorganisations dites « rationnelles » qui ont visé d’abord, obstinément, à saper ou capturer les capacités de penser et de résister de ceux qui en avaient les moyens. C’est pourquoi les alternatives infernales ont d’abord concerné le monde du travail – questions des retraites, de la flexibilité, des salaires, de l’organisation du travail. Aujourd’hui, la rhétorique annonçant qu’il est impossible, ou suicidaire, de refuser ce dont on ne veut pas a cependant pris son autonomie.
Ainsi, nous dit-on, lutter contre le prix exorbitant des médicaments sous brevet, ne serait-ce que pour les pays pauvres, c’est condamner la recherche qui produira les médicaments de demain. La rhétorique, reprise au niveau étatique, suffit désormais.
C’est à une telle rhétorique qu’il a été fait recours face au refus inopiné des OGM. Des alternatives à vocation infernale ont été bricolées – par exemple : « Si vous refusez les OGM, nos cerveaux scientifiques vont fuir vers des cieux plus cléments », ou bien : « Vous nous mettrez en retard dans la grande compétition économique », ou encore : « Vous n’aurez pas les OGM de seconde génération, qui, eux, seront vraiment bénéfiques. » Mais c’était trop tard, et fort peu convaincant car la proposition « OGM » ne couronnait pas un montage autorisant l’argument infernal : « Si vous refusez les OGM, vous aurez pire. » Cependant, on peut prévoir que des alternatives plus convaincantes vont proliférer. Les biocarburants sont une préfiguration de ce type d’alternative : soit la grande crise énergétique, soit la confiscation d’une partie considérable des terres productives. Les émeutes de la faim risquent de compliquer l’argument, mais on ne se refait pas : le scorpion capitaliste n’a pas les moyens de s’empêcher lui-même de profiter des opportunités, en l’occurrence de spéculer sur la hausse du prix des denrées alimentaires et donc de l’accélérer. Il faut donc attendre des alternatives nombreuses du type : « C’est cela ou vous contribuerez à la catastrophe climatique. » Alors que l’intrusion de Gaïa ne fera certainement pas penser ou hésiter le capitalisme, parce que le capitalisme ne pense pas, n’hésite pas, de telles alternatives prévisibles peuvent faire hésiter ceux et celles qui ont su résister à l’envoûtement capitaliste, qu’ils se nomment ou non marxistes. Ils ont toutes les raisons de redouter que face à la menace climatique soit proposée une mobilisation qui prétendra transcender les conflits. J’anticipe et redoute également de tels appels à l’union sacrée et les accusations de trahison qui les accompagnent automatiquement. Mais ce que je redoute aussi est que cela n’incite ceux qui résistent à constater du bout des lèvres seulement que le réchauffement est en effet un « problème nouveau », ce constat étant suivi immédiatement par la démonstration de ce que ce problème, comme tous les autres, est à mettre au compte du capitalisme, puis par la conclusion qu’il s’agit donc de maintenir le cap, sans se laisser troubler par une vérité qui ne doit pas déranger les perspectives de la lutte. Seront alors considérés comme des naïfs, ou avec suspicion, ceux et celles qui, comme moi, insistent sur la nécessité de pratiques de lutte nouvelles prenant acte de ce qu’il s’agit d’apprendre dès maintenant ce que requiert une réponse qui ne soit pas barbare à la question imposée par l’intrusion de Gaïa. Des pratiques qui (il faut encore et toujours le répéter) ne se substituent pas aux luttes sociales mais les couplent avec d’autres types de modes de résistance, qui réussissent des connexions là où prédominait une logique des priorités stratégiques. Et le défi de telles pratiques est en effet redoutable car, au moment du plus grand besoin, ce à quoi il faut renoncer est bel et bien ce qui a le plus souvent servi de gouvernail à la lutte – la différence à faire entre ce à quoi oblige cette lutte et ce qui deviendra possible «après», si le capitalisme était enfin vaincu. Nommer Gaïa, celle qui fait intrusion, signifie qu’il n’y a plus d’après. C’est maintenant qu’il s’agit d’apprendre à répondre, qu’il s’agit notamment de créer des pratiques de coopération et de prise de relais avec ceux et celles que l’intrusion de Gaïa fait d’ores et déjà penser, imaginer et agir. Par exemple avec les objecteurs de croissance et les inventeurs des mouvements slow qui refusent ce que le capitalisme présente comme « rationalisation » et cherchent à se ré-approprier ce que cela signifie se nourrir, voyager, apprendre ensemble. Ceux-là auront besoin d’alliés, exigeants certes, mais surtout pas à la manièrede juges vérifiant que ce à quoi ils ont affaire a bel et bien titre à prétendre constituer une force d’opposition au capitalisme. Voire consultant le code où Marx a déjà répertorié les alliés non fiables. Car ces acteurs nouveaux n’auront pas, presque par définition, la légitimité exigée. Qu’il y ait là matière à désarroi, je ne peux que le comprendre. Mais que ce désarroi puisse se traduire par une réaction défensive, par le « je sais bien mais quand même » qui paralyse et anesthésie, voilà ce que je redoute. Et je redoute tout aussi bien que l’alliance éventuelle avec ces acteurs nouveaux soit empreinte de tolérance, c’est-à-dire de l’indulgence que réservent à des enfants naïfs les adultes « qui savent » – des adultes qui continueront donc à «penser entre eux» tout en encourageant toutes les bonnes volontés anticapitalistes. Ils’agit de prendre acte de ce que l’intrusion de Gaïa met en crise les théories qui armaient ce savoir « adulte », qui étaient censées donner leur boussole aux luttes, permettre de garder le cap, de voir clair malgré les faux-semblants, les illusions et les chimères que produit systématiquement le Grand Illusionniste. Abandonner une telle boussole au moment où il s’agit d’affronter une redéfinition du monde par un capitalisme plus puissant que jamais, cela pourrait apparaître comme le comble de l’irresponsabilité. Nommer Gaïa, c’est accepter de penser à partir de ce fait : nous n’avons pas le choix. Ce « nous n’avons pas le choix » est de ceux que des matérialistes devraient pouvoir accepter. Mais il s’agit ici de faire plus que «accepter parce qu’il n’y a pas moyen de faire autrement». Il s’agit d’être obligé à penser par ce qui arrive. Et peut-être l’épreuve passe-t-elle d’abord par l’abandon sans nostalgie de l’héritage d’un XIXe siècle ébloui par le progrès des sciences et des techniques, par la rupture du lien établi alors entre émancipation et ce que j’appellerai une version « épique » du matérialisme : une version qui tend à substituer à la fable de l’Homme « créé pour dominer la nature », l’épopée d’une conquête de cette même nature par le travail humain. Définition conceptuelle séduisante, mais qui implique le pari d’une nature « stable », disponible à cette conquête. Accepter de nommer Gaïa, c’est donc abandonner le lien entre émancipation et conquête épique, voire entre l’émancipation et la plupart des significations attachées à ce qui, depuis le XIXe siècle,a été baptisé « progrès ». Lutte il doit y avoir, mais elle n’a pas, ne peut plus avoir pour définition l’avènement d’une humanité enfin libérée de toute transcendance. Nous aurons toujours à compter avec Gaïa, à apprendre, à la manière des peuples anciens, à ne pas l’offenser. On dira peut-être que la perspective que je mets en cause est une simplification, ou une caricature. Certes, et il ne s’agit pas ici, par exemple, de savoir ce qui est dans les textes de Marx, et de ce qui n’y est pas. Si je caricature, c’est pour dire l’épreuve, dire la difficulté pour nous de penser que la question que nous pose l’intrusion de Gaïa n’est pas réductible à un « mauvais moment à passer », dont serait responsable le capitalisme. Indifférente aux raisons humaines, aveugle aux grandeurs de ce que nous nommons émancipation, cette intrusion met à égalité ceux et celles qui s’interrogent parce que nul savoir ne peut revendiquer de privilège quant à la réponse à lui apporter. Non que ce que nous savons soit désormais nul et non avenu. Surtout pas. Ce sont les conséquences de ce que nous savons qui bégaient, c’est-à- dire l’ensemble des « et donc… » qui fabriquent des adultes ou des juges. Prendre acte de ce qu’une question nous est posée ne signifie pas pour moi, on l’aura remarqué, mettre en cause la notion d’émancipation elle-même, l’idée qu’il y a des confiances infantiles dont il faut apprendre à nous débarrasser. Mais la perspective change quelque peu. Si confiance infantile il y a, c’est avant tout de la nôtre qu’il s’agit, de celle que nous avons mise dans la fable épique du Progrès, dans ses versions multiples et apparemment discordantes, mais convergeant toutes dans des jugements aveugles portés sur d’autres peuples (à libérer, moderniser, éduquer, etc.). Et si émancipation il doit y avoir, elle devra se faire contre ce qui nous a permis de croire pouvoir définir un cap qui donnerait la direction du progrès pour l’humanité tout entière, c’est-à-dire contre l’emprise de cette forme clandestine de transcendance qui s’est emparée de nous.
Il y a beaucoup de noms pour cette transcendance, mais je la caractériserai ici par cet étrange droit qui s’est imposé en son nom, un droit qui aurait effrayé tous les peuples qui savaient honorer des divinités telles que Gaïa, car il s’agit du droit de ne pas faire attention.
Isabelle Stengers
Au temps des catastrophes / 2009
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