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Ubu roi / la Chanson du décervelage / Alfred Jarry

Le pont d’un navire courant au plus près sur la Baltique.
Sur le pont le Père Ubu et toute sa bande.

LE COMMANDANT Ah ! quelle belle brise.

PÈRE UBU Il est de fait que nous filons avec une rapidité qui tient du prodige. Nous devons faire au moins un million de nœuds à l’heure, et ces nœuds ont ceci de bon qu’une fois faits ils ne se défont pas. Il est vrai que nous avons vent arrière.

PILE Quel triste imbécile.

Une risée arrive, le navire couche et blanchit la mer.

PÈRE UBU Oh ! Ah ! Dieu ! nous voilà chavirés. Mais il va tout de travers, il va tomber ton bateau.

LE COMMANDANT Tout le monde sous le vent, bordez la misaine !

PÈRE UBU Ah ! mais non, par exemple ! Ne vous mettez pas tous du même côté ! C’est imprudent ça. Et supposez que le vent vienne à changer de côté tout le monde irait au fond de l’eau et les poissons nous mangeront.

LE COMMANDANT N’arrivez pas, serrez près et plein !

PÈRE UBU Si ! Si ! Arrivez. Je suis pressé, moi ! Arrivez, entendez-vous ! C’est ta faute, brute de capitaine, si nous n’arrivons pas. Nous devrions être arrivés. Oh ! oh, mais je vais commander, moi, alors ! Pare à virer ! À Dieu vat. Mouillez, virez vent devant, virez vent arrière. Hissez les voiles, serrez les voiles, la barre dessus, la barre dessous, la barre à côté. Vous voyez, ça va très bien. Venez en travers à la lame et alors ce sera parfait.

Tous se tordent, la brise fraîchit.

LE COMMANDANT Amenez le grand foc, prenez un ris aux huniers !

PÈRE UBU Ceci n’est pas mal, c’est même bon ! Entendez-vous, monsieur l’Équipage ? amenez le grand coq et allez faire un tour dans les pruniers.

Plusieurs agonisent de rire. Une lame embarque.

PÈRE UBU Oh ! quel déluge ! Ceci est un effet des manœuvres que nous avons ordonnées.

MÈRE UBU ET PILE Délicieuse chose que la navigation.

Deuxième lame embarque.

PILE inondé Méfiez-vous de Satan et de ses pompes.

PÈRE UBU Sire garçon, apportez-nous à boire.

Tous s’installent à boire.

MÈRE UBU Ah ! quel délice de revoir bientôt la douce France, nos vieux amis et notre château de Mondragon !

PÈRE UBU Eh ! nous y serons bientôt. Nous arrivons à l’instant sous le château d’Elseneur.

PILE Je me sens ragaillardi à l’idée de revoir ma chère Espagne.

COTICE Oui, et nous éblouirons nos compatriotes des récits de nos aventures merveilleuses.

PÈRE UBU Oh ! ça, évidemment ! Et moi je me ferai nommer Maître des Finances à Paris.

MÈRE UBU C’est cela ! Ah ! quelle secousse !

COTICE Ce n’est rien, nous venons de doubler la pointe d’Elseneur.

PILE Et maintenant notre noble navire s’élance à toute vitesse sur les sombres lames de la mer du Nord.

PÈRE UBU Mer farouche et inhospitalière qui baigne le pays appelé Germanie, ainsi nommé parce que les habitants de ce pays sont tous cousins germains.

MÈRE UBU Voilà ce que j’appelle de l’érudition. On dit ce pays fort beau.

PÈRE UBU Ah ! messieurs ! si beau qu’il soit il ne vaut pas la Pologne. S’il n’y avait pas de Pologne il n’y aurait pas de Polonais ! Et maintenant, comme vous avez bien écouté et vous êtes tenus tranquilles, on va vous chanter

LA CHANSON DU DECERVELAGE
Je fus pendant longtemps ouvrier ébéniste,
Dans la ru’ du Champ d’ Mars, d’ la paroiss’ de Toussaints.
Mon épouse exerçait la profession d’ modiste,
Et nous n’avions jamais manqué de rien.

Quand le dimanche s’annonçait sans nuage,
Nous exhibions nos beaux accoutrements
Et nous allions voir le décervelage
Ru’ d’ l’Echaudé, passer un bon moment.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervelle sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(CHOEUR) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Nos deux marmots chéris, barbouillés d’ confitures,
Brandissant avec joi’ des poupins en papier,
Avec nous s’installaient sur le haut d’ la voiture
Et nous roulions gaîment vers l’Echaudé.

On s’ précipite en foule à la barrière,
On s’ fich’ des coups pour être au premier rang ;
Moi je m’ mettais toujours sur un tas d’ pierres
Pour pas salir mes godillots dans l’ sang.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervelle sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(CHOEUR) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Bientôt ma femme et moi nous somm’s tout blancs d’ cervelle,
Les marmots en boulottent et tous nous trépignons
En voyant l’ Palotin qui brandit sa lumelle,
Et les blessur’s et les numéros d’ plomb.

Soudain j’ perçois dans l’ coin, près d’ la machine,
La gueul’ d’un bonz’ qui n’ m’ revient qu’à moitié.
Mon vieux, que j’ dis, je reconnais ta bobine,
Tu m’as volé, c’est pas moi qui t’ plaindrai.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervelle sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(CHOEUR) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Soudain j’ me sens tirer la manch’ par mon épouse :
Espèc’ d’andouill’, qu’ell’ m’dit, v’là l’moment d’te montrer :
Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d’ bouse,
V’là l’ Palotin qu’a just’ le dos tourné.

En entendant ce raisonn’ ment superbe,
J’attrap’ sus l’ coup mon courage à deux mains :
J’ flanque au Rentier une gigantesque merdre
Qui s’aplatit sur l’ nez du Palotin.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervelle sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(CHOEUR) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Aussitôt suis lancé par-dessus la barrière,
Par la foule en fureur je me vois bousculé
Et j’ suis précipité la tête la première
Dans l’grand trou noir d’ous qu’on n’ revient jamais.

Voilà c’ que c’est qu’ d’aller s’ prom’ ner l’ dimanche
Rue d’ l’Echaudé pour voir décerveler,
Marcher l’ Pinc’-Porc ou bien l’ Démanch’-Comanche,
On part vivant et l’on revient tudé.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler ;
(CHOEUR) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !
Alfred Jarry
Ubu roi / 1888
uburoi.jpg

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