Trois problèmes de groupe (2) / Gilles Deleuze

La manière constante dont les groupes révolutionnaires ont trahi leur tâche est trop connue. Ils procèdent par détachement, prélèvement et sélection résiduelle : détachement d’une avant garde supposée savoir ; prélèvement d’un prolétariat bien discipliné, organisé, hiérarchisé ; résidu d’un sous-prolétariat présenté comme à exclure ou à rééduquer. Or cette division tripartite reproduit précisément les divisions que la bourgeoisie a introduites dans le prolétariat, et sur lesquelles elle a fondé son pouvoir dans le cadre des rapports de production capitalistes.
Prétendre les retourner contre la bourgeoisie est perdu d’avance. La tâche révolutionnaire est la suppression du prolétariat lui-même, c’est-à-dire dès maintenant la suppression des distinctions correspondantes entre avant-garde et prolétariat, prolétariat et sous-prolétariat, la lutte effective contre toute opération de détachement, de prélèvement et de sélection résiduelle, pour dégager au contraire des positions subjectives et singulières capables de communiquer transversalement (cf. le texte de Guattari : l’Etudiant, le fou et le Katangais).
C’est la force de Guattari de montrer que le problème n’est nullement celui d’une alternative entre le spontanéisme et le centralisme. Pas d’alternative entre guérilla et guerre généralisée.
Il ne sert à rien de reconnaître du bout des lèvres un certain droit à la spontanéité dans une première étape, quitte à réclamer l’exigence de centralisation pour une seconde étape : la théorie des étapes est ruineuse pour tout mouvement révolutionnaire.
Nous devons être dès le début plus centralistes que les centralistes. Il est évident qu’une machine révolutionnaire ne peut pas se contenter de luttes locales et ponctuelles : hyper désirante et hyper centralisée, elle doit être tout cela à la fois. Le problème concerne donc la nature de l’unification qui doit opérer transversalement, à travers une multiplicité, non pas verticalement et de manière à écraser cette multiplicité propre au désir. C’est dire en premier lieu que l’unification doit être celle d’une machine de guerre et non d’un appareil d’Etat (une Armée rouge cesse d’être une machine de guerre dans la mesure où elle devient rouage plus ou moins déterminant d’un appareil d’Etat). C’est dire en second lieu que l’unification doit se faire par analyse, doit avoir un rôle d’analyseur par rapport au désir de groupe et de masse, et non pas un rôle de synthèse procédant par rationalisation, totalisation, exclusion, etc. Ce qu’est une machine de guerre par différence avec un appareil d’Etat, ce qu’est une analyse ou un analyseur de désir par opposition avec les synthèses pseudo-rationnelles et scientifiques, telles sont les deux grandes lignes où nous porte le livre de Guattari, et qui marquent selon lui la tâche théorique à poursuivre actuellement.
Dans cette dernière direction, il ne s’agit certainement pas d’une « application » de la psychanalyse aux phénomènes de groupe. Il ne s’agit pas davantage d’un groupe thérapeutique qui se proposerait de « traiter » les masses. Mais constituer dans le groupe les conditions d’une analyse de désir, sur soimême et sur les autres ; suivre les flux qui constituent autant de lignes de fuite dans la société capitaliste, et opérer des ruptures, imposer des coupures au sein même du déterminisme social et de la causalité historique ; dégager les agents collectifs d’énonciation capables de former les nouveaux énoncés du désir ; constituer non pas une avant-garde, mais des groupes en adjacence avec les processus sociaux, et qui s’emploient seulement à faire avancer la vérité sur des chemins où elle ne s’engage jamais d’ordinaire ; bref, une subjectivité révolutionnaire par rapport à laquelle il n’y a plus lieu de se demander ce qui est premier, des déterminations économiques, politiques, libidinales, etc., puisqu’elle traverse les ordres traditionnellement séparés ; saisir ce point de rupture où, précisément, l’économie politique et l’économie libidinale ne font plus qu’un. Car l’inconscient n’est pas autre chose : cet ordre de la subjectivité de groupe qui introduit des machines à explosion dans les structures dites signifiantes comme dans les chaînes causales, et qui les force à s’ouvrir pour libérer leurs potentialités cachées comme réel à venir sous l’effet de rupture. Le mouvement du 22 mars reste exemplaire à cet égard ; car s’il fut une machine de guerre insuffisante, du moins fonctionna-t-il admirablement comme groupe analytique et désirant, qui ne tenait pas seulement son discours sur le mode d’une association vraiment libre, mais qui peut « se constituer en analyseur d’une masse considérable d’étudiants et de jeunes travailleurs », sans prétention d’avant-garde ou d’hégémonie, simple support permettant le transfert et la levée des inhibitions. Et une telle analyse en acte, où l’analyse et le désir passent enfin du même côté, où c’est le désir enfin qui mène l’analyse, caractérise bien les groupes sujets, tandis que les groupes assujettis continuent à vivre sous les lois d’une simple « application » de la psychanalyse en milieu clos (la famille comme continuation de l’Etat par d’autres moyens). La teneur économique et politique de la libido comme telle, la teneur libidinale et sexuelle du champ politique-éconoinique, toute cette dérive de l’histoire, ne se découvrent qu’en milieu ouvert et dans les groupes-sujets, là où se lève une vérité. Car « la vérité n’est pas la théorie, ni l’organisation ». Ce n’est pas la structure ni le signifiant, mais plutôt la machine de guerre et son non-sens. « La vérité, c’est quand elle a surgi que la théorie et l’organisation auront à s’en démerder. L’autocritique, c’est toujours à la théorie et à l’organisation de la faire, jamais au désir. » Une telle transformation de la psychanalyse en schizoanalyse implique une évaluation de la spécificité de la folie. Et c’est un des points sur lesquels Guattari insiste, rejoignant Foucault quand celui-ci annonce que ce n’est pas la folie qui disparaitra au profit de maladies mentales positivement déterminées, traitées, aseptisées, mais au contraire les maladies mentales, au profit de quelque chose que nous n’avons pas su comprendre encore dans la folie *. Car les vrais problèmes sont du côté de la psychose (pas du tout des névroses d’application).
C’est toujours une joie de susciter les moqueries du positivisme : Guattari ne cesse de réclamer les droits d’un point de vue métaphysique ou transcendantal, qui consiste à purger la folle de la maladie mentale et non l’inverse : « Viendra-t-il un temps où l’on étudiera avec le même sérieux, la même rigueur, les définitions de Dieu, du président Schreber ou d’Antonin Artaud, que celles de Descartes ou de Malebranche ? Continuera-t-on longtemps à perpétuer le clivage entre ce qui serait du ressort d’une critique théorique pure et l’activité analytique concrète des sciences humaines ? » (comprenons que les folles définitions sont en fait plus sérieuses, plus rigoureuses que les définitions rationnelles- maladives par lesquelles les groupes assujettis se rapportent à Dieu sous les espèces de la raison). Précisément, l’analyse institutionnelle reproche à l’antipsychiatrie non seulement de refuser toute fonction pharmacologique, non seulement de nier toute possibilité révolutionnaire de l’institution, mais surtout de confondre à la limite l’aliénation mentale avec l’aliénation sociale et de supprimer ainsi la spécificité de la folie. « Avec les meilleures intentions du monde, morales et politiques, on en vient à refuser au fou le droit d’être fou, le “c’est la faute de la société” peut masquer une façon de réprimer toute déviance. La négation de l’institution deviendrait alors une dénégation du fait singulier de l’aliénation mentale. » Non pas du tout qu’il faille poser une sorte de généralité de la folie, ni invoquer une identité mystique du révolutionnaire et du fou. Sans doute est-il inutile d’essayer d’échapper à une critique qui sera faite de toute façon. Juste pour dire que ce n’est pas la folie qui doit être réduite à l’ordre du général, mais au contraire le monde moderne en général ou l’ensemble du champ social qui doivent être interprétés aussi en fonction de la singularité du fou dans sa position subjective elle-même. Les militants révolutionnaires ne peuvent pas ne pas être étroitement concernés par la délinquance, la déviance et la folie, non pas comme des éducateurs ou des réformateurs, mais comme ceux qui ne peuvent lire que dans ces miroirs-là le visage de leur propre différence. Témoin ce morceau de dialogue avec Jean Oury, dès le début du présent recueil : « Il y a quelque chose qui devrait spécifier un groupe de militants dans le domaine psychiatrique, c’est d’être engagé dans la lutte sociale, mais aussi d’être assez fou pour avoir la possibilité d’être avec des fous ; or il existe des gens très bien sur le plan politique qui sont incapables de faire partie de ce groupe-là… »
L’apport propre de Guattari à la psychothérapie institutionnelle consiste en un certain nombre de notions, dont on suivra la formation ici même : la distinction des deux sortes de groupes, l’opposition des fantasmes de groupe et des fantasmes individuels, la conception de la transversalité. Et ces notions ont une orientation pratique précise : introduire dans l’institution une fonction politique militante, constituer une sorte de « monstre » qui n’est ni la psychanalyse ni la pratique d’hôpital, encore moins la dynamique de groupe, et qui se veut applicable partout, à l’hôpital, à l’école, dans le militantisme – une machine à produire et à énoncer le désir. Ce pourquoi Guattari réclamait le nom d’analyse institutionnelle plutôt que de psychothérapie institutionnelle. Dans le mouvement institutionnel tel qu’il apparaît avec Tosquelles et Jean Oury s’amorçait en effet un troisième âge de la psychiatrie : l’institution comme modèle, au-delà de la loi et du contrat.
S’il est vrai que l’ancien asile était régi par la loi répressive, en tant que les fous étaient jugés « incapables », et par là même exclus des relations contractuelles unissant des êtres supposés raisonnables, le coup freudien fut de montrer que, dans les familles bourgeoises et à la frontière des asiles, un large groupe de gens nommés névrosés pouvaient être introduits dans un contrat particulier qui les ramenait par des moyens originaux aux normes de la médecine traditionnelle (le contrat psychanalytique comme cas particulier de la relation contractuelle médicale-libérale). L’abandon de l’hypnose fut une étape importante dans cette voie. Il ne nous semble pas qu’on ait encore analysé le rôle et les effets de ce modèle du contrat dans lequel s’est coulée la psychanalyse ; une des principales conséquences en fut que la psychose restait à l’horizon de la psychanalyse comme la véritable source de son matériel clinique, et pourtant en était exclue comme hors du champ contractuel.
On ne s’étonnera pas que la psychothérapie institutionnelle ait impliqué dans ses propositions principales une critique du contrat dit libéral non moins que de la loi répressive, auquel elle cherchait à substituer le modèle de l’institution. Cette critique devait s’étendre dans des directions très diverses, tant il est vrai que l’organisation pyramidale des groupes, leur assujettissement, leur division hiérarchique du travail reposent sur des relations contractuelles non moins que sur des structures légalistes. Dès le premier texte de ce recueil, sur les rapports infirmiers-médecins, Oury intervient pour dire : « Il y a un rationalisme de la société qui est plutôt une rationalisation de la mauvaise foi, de la saloperie. La vue de l’intérieur, ce sont les rapports avec les fous dans des contacts quotidiens, à condition d’avoir rompu un certain « contrat » avec le traditionnel. On peut donc dire en un sens que savoir ce que c’est qu’être en contact avec les fous, c’est en même temps être progressiste. […] Il est évident que les termes mêmes infirmier-médecin appartiennent à ce contrat qu’on a dit devoir rompre. » Il y a dans la psychothérapie institutionnelle une sorte d’inspiration à la Saint-Just psychiatrique, au sens où Saint-Just définit le régime républicain par beaucoup d’institutions et peu de lois (peu de relations contractuelles aussi). La psychothérapie institutionnelle se fraie son difficile chemin entre l’antipsychiatrie, qui tend à retomber dans des formes contractuelles désespérées (cf. une interview récente de Laing), et la psychiatrie de secteur, avec son quadrillage de quartier, sa triangulation planifiée, qui risquent de nous faire bientôt regretter les asiles fermés d’autrefois, ah le bon temps, le vieux style. C’est là que se posent les problèmes propres à Guattari sur la nature des groupes soignants-soignés capables de former des groupes-sujets, c’est-à-dire de faire de l’institution l’objet d’une véritable création où la folie et la révolution, sans se confondre, se renvoient précisément ce visage de leur différence dans les positions singulières d’une subjectivité désirante. Par exemple, l’analyse des UTB (unités thérapeutiques de base) à La Borde, dans le texte Où commence la psychothérapie de groupe ? Comment conjurer l’assujettissement à des groupes eux-mêmes assujettis, auquel concourt la psychanalyse traditionnelle ? Et les associations psychanalytiques, sur quel versant de l’institution sont-elles, dans quel groupe ? Une grande partie du travail de Guattari avant Mai 68 fut « la prise en charge de la maladie par les malades eux-mêmes, avec l’appui de l’ensemble du mouvement étudiant ». Un certain rêve du non-sens et de la parole vide, instituée, contre la loi ou le contrat de la parole pleine, un certain droit du flux-schizo n’ont jamais cessé d’animer Guattari, dans une entreprise pour abattre les divisions et les cloisonnements hiérarchiques ou pseudo-fonctionnels-pédagogues, psychiatres, analystes, militants… Tous les textes de ce recueil sont des articles de circonstance. Ils sont marqués d’une double finalité, celle de leur origine dans tel tournant de la psychothérapie institutionnelle, tel moment de la vie politique militante, tel aspect de l’Ecole freudienne et de l’enseignement de Lacan, mais aussi celle de leur fonction, de leur fonctionnement possible dans d’autres circonstances que de leur origine. Ce livre doit être pris comme le montage ou l’installation, ici et là, de pièces et rouages d’une machine.
Parfois des rouages tout petits, très minutieux, mais en désordre, et d’autant plus indispensables. Machine de désir, c’est-à-dire de guerre et d’analyse. C’est pourquoi l’on peut attacher une importance particulière à deux textes, un texte théorique où le principe même d’une machine se dégage de l’hypothèse de la structure et se détache des liens structuraux (Machine et structure), un texte-schizo où les notions de « point-signe » et de « signe-tache » se libèrent de l’hypothèse du signifiant.
Gilles Deleuze
Préface à Psychanalyse et transversalité, Essais d’analyse institutionnelle de Félix Guattari / 1974.
*Michel Foucault, Histoire de la folie à l’age classique, 1976.
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1 Réponse à “Trois problèmes de groupe (2) / Gilles Deleuze”


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