Trois problèmes de groupe (1) / Gilles Deleuze

Il arrive qu’un militant politique et un psychanalyste se rencontrent dans la même personne, et que, au lieu de rester cloisonnés, de trouver toutes sortes de justifications pour rester cloisonnés, ils ne cessent de se mêler, d’interférer, de communiquer, de se prendre l’un pour l’autre. C’est un événement assez rare depuis Reich. Pierre-Félix Guattari ne se laisse guère occuper par les problèmes de l’unité d’un moi.
Le moi fait plutôt partie de ces choses qu’il faut dissoudre, sous l’assaut conjugué des forces politiques et analytiques.
Le mot de Guattari, « nous sommes tous des groupuscules », marque bien la recherche d’une nouvelle subjectivité, subjectivité de groupe, qui ne se laisse pas enfermer dans un tout forcément prompt à reconstituer un moi, ou pire encore un surmoi, mais s’étend sur plusieurs groupes à la fois, divisibles, multipliables, communicants et toujours révocables.
Le critère d’un bon groupe est qu’il ne se rêve pas unique, immortel et signifiant, comme un syndicat de défense ou de sécurité, comme un ministère d’anciens combattants, mais se branche sur un dehors qui le confronte à ses possibilités de non-sens, de mort ou d’éclatement, « en raison même de son ouverture aux autres groupes ». L’individu à son tour est un tel groupe. Guattari incarne de la façon la plus naturelle les deux aspects d’un anti-moi : d’un côté, comme un caillou catatonique, corps aveugle et durci qui se pénètre de mort dès qu’il ôte ses lunettes ; d’un autre côté, brillant de rnille feux, fourmillant de vies multiples dès qu’il regarde, agit, rit, pense, attaque. Aussi s’appelle-t-il Pierre et Félix : puissances schizophréniques.
Dans cette rencontre du psychanalyste et du militant, trois ordres de problèmes au moins se dégagent :
1) Sous quelle forme introduire la politique dans la pratique et la théorie psychanalytiques (une fois dit que, de toute façon, la politique est dans l’inconscient lui-même) ?
2) Y a-t-il lieu, et comment, d’introduire la psychanalyse dans les groupes militants révolutionnaires ?
3) Comment concevoir et former des groupes thérapeutiques spécifiques, dont l’influence réagirait sur les groupes politiques, et aussi sur les structures psychiatriques et psychanalytiques ?
Concernant ces trois sortes de problèmes, Guattari présente ici un certain nombre d’articles, de 1955 à 1970, qui marquent une évolution, avec deux grands repères, les espoirs-désespoirs d’après la Libération, les espoirs-désespoirs d’après Mai-68, et entre les deux le travail de taupe qui prépara Mai.
Quant au premier problème, on verra comment Guattari eut très tôt le sentiment que l’inconscient se rapporte directement à tout un champ social, économique et politique, plutôt qu’aux coordonnées mythiques et familiales invoquées traditionnellement par la psychanalyse. Il s’agit de la libido comme telle, comme essence de désir et de sexualité : elle investit et désinvestit les flux de toute nature qui coulent dans le champ social, elle opère des coupures de ces flux, des blocages, des fuites, des rétentions. Et sans doute n’opère-t-elle pas d’une manière manifeste, à la façon des intérêts objectifs de la conscience et des enchaînements de la causalité historique ; mais elle déploie un désir latent coextensif au champ social, entraînant des ruptures de causalité, des émergences de singularités, des points d’arrêt comme de fuite. 1936 n’est pas seulement un événement dans la conscience historique, mais un complexe de l’inconscient. Nos amours, nos choix sexuels sont moins des dérivés d’un Papa-Maman mythique, que les dérives d’un réel-social, les interférences et les effets de ceux investis par la libido. Avec quoi ne fait-on pas l’amour et la mort ? Guattari peut donc reprocher à la psychanalyse la manière dont elle écrase systématiquement tous les contenus socio-politiques de l’inconscient, qui déterminent en réalité les objets du désir. La psychanalyse, dit-il, part d’une sorte de narcissisme absolu (Das Ding) pour aboutir à un idéal d’adaptation sociale qu’elle appelle guérison ; mais cette démarche laisse toujours dans l’ombre une constellation sociale singulière, qu’il faudrait au contraire explorer, au lieu de la sacrifier à l’invention d’un inconscient symbolique abstrait.
Le Das Ding n’est pas l’horizon récurrent qui fonde illusoirement une personne individuelle, mais un corps social qui sert de base à des potentialités latentes (pourquoi y a-t-il ici des fous, là des révolutionnaires ?). Plus importants que le père, la mère, la grand-mère, il y a tous les personnages qui hantent les questions fondamentales de la société comme la lutte des classes de notre époque. Plus important que de raconter comment la société grecque, un beau jour, a fait avec Œdipe « le virage de sa cuti », il y a l’énorme Spaltung qui traverse aujourd’hui le monde communiste. Comment oublier le rôle de l’Etat dans toutes les impasses où la libido se trouve prise, réduite à investir les images intimistes de la famille ? Comment croire que le complexe de castration puisse jamais trouver de solution satisfaisante tant que la société lui confie un rôle inconscient de régulation et de répression sociales ? Bref, la relation sociale ne constitue jamais un au-delà ni un par-après des problèmes individuels et familiaux. C’est même curieux, à quel point les contenus sociaux, économiques et politiques de la libido se montrent d’autant mieux qu’on se trouve devant des syndromes aux aspects les plus désocialisés, comme dans la psychose. « Au-delà du Moi, le sujet se trouve éclaté aux quatre coins de l’univers historique, le délirant se met à parler des langues étrangères, il hallucine l’histoire, et les conflits de classe ou les guerres deviennent les instruments de l’expression de lui-même. […] La distinction entre la vie privée et les divers niveaux de la vie sociale n’a plus de portée. » (Comparer avec Freud, qui ne retient de la guerre qu’un instinct de mort indéterminé, et un choc non qualifié, excès d’excitation du type boum-boum.) Restituer à l’inconscient ses perspectives historiques sur fond d’inquiétude et d’inconnu, implique un renversement de la psychanalyse, et sans doute une redécouverte de la psychose sous les oripeaux de la névrose. Car la psychanalyse a joint tous ses efforts à ceux de la psychiatrie la plus traditionnelle pour étouffer la voix des fous qui nous parlent essentiellement politique, économie, ordre et révolution. Dans un article récent, Marcel Jaeger montre comment « les propos tenus par les fous n’ont pas seulement l’épaisseur de leurs désordres psychiques individuels : le discours de la folie s’articule sur un autre discours, celui de l’histoire politique, sociale, religieuse, qui parle en chacun d’eux. […] Dans certains cas, c’est l’utilisation de concepts politiques qui provoque un état de crise chez le malade, comme si elle mettait à jour le nœud de contradictions dans lesquelles le fou s’est empêtré. […] Il n’est pas de lieu du champ social, pas même l’asile, où ne s’écrive l’histoire du mouvement ouvrier * ». Ces formules expriment la même orientation que les travaux de Guattari depuis ses premiers articles, la même entreprise d’une réévaluation de la psychose.
On voit la différence avec Reich : il n’y a pas une économie libidinale qui viendrait par d’autres moyens prolonger subjectivement l’économie politique, il n’y a pas une répression sexuelle qui viendrait intérioriser l’exploitation économique et l’assujettissement politique. Mais le désir comme libido est partout déjà là, la sexualité parcourt et épouse tout le champ social, coïncidant avec les flux qui passent sous les objets, les personnes et les symboles d’un groupe, et dont ceux-ci dépendent dans leur découpage et leur constitution même. Tel est le caractère latent de la sexualité de désir, qui ne devient manifeste qu’avec les choix d’objets sexuels et de leurs symboles (il est trop évident que les symboles sont consciemment sexuels). C’est donc l’économie politique en tant que telle, économie des flux, qui est inconsciemment libidinale : il n’y a pas deux économies, et le désir ou la libido sont seulement la subjectivité de l’économie politique. « L’économique, c’est en fin de compte le ressort même de la subjectivité ». C’est ce qu’exprime la notion d’institution, qui se définit par une subjectivité de flux et de coupure de flux dans les formes objectives d’un groupe. Les dualités de l’objectif et du subjectif, de l’infrastructure et des suprastructures, de la production et de l’idéologie s’évanouissent pour faire place à la stricte complémentarité du sujet désirant de l’institution et de l’objet institutionnel. (Il faudrait comparer ces analyses institutionnelles de Guattari avec celles que Cardan faisait au même moment dans Socialisme ou barbarie.) Le second problème – y a-t-il lieu d’introduire la psychanalyse dans les groupes politiques, et comment ? – exclut évidemment toute « application » de la psychanalyse aux phénomènes historiques et sociaux. Dans de telles applications, Œdipe en tête, la psychanalyse a cumulé bien des ridicules.
Le problème est tout autre : la situation qui fait du capitalisme la chose à abattre par révolution, mais qui a fait aussi de la Révolution russe, de l’histoire qui lui succéda, de l’organisation des partis communistes et des syndicats nationaux, autant d’instances incapables d’opérer cette destruction.
À cet égard, le caractère propre du capitalisme, qu’on présente comme une contradiction entre le développement des forces productives et les rapports de production, consiste en ceci : le procès de reproduction du capital, dont les forces productives dépendent dans le régime, est en lui-même un phénomène international impliquant une division mondiale du travail ; mais le capitalisme ne peut pourtant pas briser les cadres nationaux à l’intérieur desquels il développe ses rapports de production, ni l’Etat comme instrument de la mise en valeur du capital. L’internationalisme du capital se fait donc par les structures nationales et étatiques, qui l’enrayent en même temps qu’elles l’effectuent, et qui jouent le rôle d’archaïsmes à fonction actuelle. Le capitalisme monopoliste d’Etat, loin d’être une donnée ultime, est le résultat d’un compromis.
Dans cette « expropriation des capitalistes au sein du capital », la bourgeoisie maintient sa pleine domination sur l’appareil d’Etat, mais en s’efforçant de plus en plus d’institutionnaliser et d’intégrer la classe ouvrière, de telle manière que les luttes de classes se trouvent décentrées par rapport aux lieux et facteurs de décision réels qui renvoient à l’économie capitaliste internationale et débordent largement les Etats.
C’est en vertu du même principe que, « seule, une étroite sphère de production est insérée dans le procès mondial de reproduction du capital », le reste demeurant soumis dans les Etats du tiers-monde à des rapports précapitalistes (archaïsmes actuels d’un second genre).
Dans cette situation, on constate la complicité des partis communistes nationaux qui militent pour l’intégration du prolétariat dans l’Etat, au point que « les particularismes nationaux de la bourgeoisie sont pour une bonne part le résultat des particularismes nationaux du prolétariat lui-même, et la division intérieure de la bourgeoisie, l’expression de la division du prolétariat ». D’autre part, même quand la nécessité des luttes révolutionnaires dans le tiers-monde est affirmée, ces luttes servent avant tout de monnaie d’échange dans une négociation, et marquent le même renoncement à une stratégie internationale et au développement de la lutte de classes dans les pays capitalistes. Tout ne vient-il pas du mot d’ordre : défense des forces productives nationales par la classe ouvrière, lutte contre les monopoles et conquête d’un appareil d’Etat ? L’origine d’une telle situation est dans ce que Guattari appelle « la grande coupure léniniste » de 1917, qui fixa pour le meilleur et pour le pire les grandes attitudes, les énoncés principaux, les initiatives et les stéréotypes, les fantasmes et les interprétations du mouvement révolutionnaire. Cette coupure consista en ceci : opérer une véritable rupture de la causalité historique, en « interprétant » la débandade militaire, économique, politique et sociale comme victoire des masses. Au lieu d’une nécessité de l’union sacrée de centre gauche, surgissait la possibilité de la révolution socialiste. Mais cette possibilité ne fut assumée qu’en érigeant le parti, hier encore modeste formation clandestine, en embryon d’appareil d’Etat capable de tout diriger, remplir une vocation messianique et se substituer aux masses. Deux conséquences à plus ou moins longue échéance en découlaient. Pour autant que le nouvel Etat se dressait face aux Etats capitalistes, il entrait avec eux dans des rapports de force qui avaient pour idéal une sorte de statu quo : ce qui avait été la tactique léniniste au moment de la NEP se transformait en idéologie de la coexistence pacifique et de la compétition économique. L’idée de rivalité fut ruineuse pour le mouvement révolutionnaire. Et pour autant que le nouvel Etat se chargeait de l’internationalisme prolétarien, il ne pouvait développer l’économie socialiste qu’en fonction des données du marché mondial et sur des objectifs similaires à ceux du capital international, acceptant d’autant mieux l’intégration des partis communistes locaux dans les rapports de production capitalistes, toujours au nom de la défense par la classe ouvrière des forces productives nationales.
Bref, il n’est pas juste de dire avec les technocrates que les deux sortes de régimes et d’Etats convergeaient au fur et à mesure de leur évolution ; mais pas davantage de supposer, avec Trotski, un Etat prolétarien sain qui aurait été perverti par la bureaucratie, et qui pourrait être redressé par une simple révolution politique. C’est dans la manière dont l’Etat-parti répondait aux Etats-cités du capitalisme, même dans les rapports d’hostilité et de contrariété, que tout était déjà joué ou trahi. En témoigne précisément la faiblesse de la création institutionnelle en Russie dans tous les domaines, dès la précoce liquidation des soviets (par exemple, en important des usines automobiles toutes montées, on importe aussi des types de rapports humains, des fonctions technologiques, des séparations entre travail intellectuel et travail manuel, des modes de consommation foncièrement étrangers au socialisme).
Toute cette analyse prend son sens en fonction de la distinction que Guattari propose entre groupes assujettis et groupes sujets.
Les groupes assujettis ne le sont pas moins dans les maîtres qu’ils se donnent ou qu’ils acceptent, que dans leurs masses ; la hiérarchie, l’organisation verticale ou pyramidale qui les caractérise est faite pour conjurer toute inscription possible de non-sens, de mort ou d’éclatement, pour empêcher le développement des coupures créatrices, pour assurer les mécanismes d’autoconservation fondés sur l’exclusion des autres groupes ; leur centralisme opère par structuration, totalisation, unification, substituant aux conditions d’une véritable « énonciation » collective un agencement d’énoncés stéréotypés coupés à la fois du réel et de la subjectivité (c’est là que se produisent les phénomènes imaginaires d’œdipianisation, de surmoïsation et de castration de groupe). Les groupes-sujets au contraire se définissent par des coefficients de transversalité, qui conjurent les totalités et hiérarchies ; ils sont agents d’énonciation, supports de désir, éléments de création institutionnelle ; à travers leur pratique, ils ne cessent de se confronter à la limite de leur propre non-sens, de leur propre mort ou rupture. Encore s’agit-il moins de deux sortes de groupes que de deux versants de l’institution, puisqu’un groupe-sujet risque toujours de se laisser assujettir, dans une crispation paranoïaque où il veut à tout prix se maintenir et s’éterniser comme sujet ; inversement, « un parti, autrefois révolutionnaire et maintenant plus ou moins assujetti à l’ordre dominant, peut encore occuper aux yeux des masses la place laissée vide du sujet de l’histoire, devenir comme malgré lui le porte-parole d’un discours qui n’est pas le sien, quitte à le trahir lorsque l’évolution du rapport de forces entraîne un retour à la normale : il n’en conserve pas moins comme involontairement une potentialité de coupure subjective qu’une transformation du contexte pourra révéler ». (Exemple extrême : comment les pires archaïsmes peuvent devenir révolutionnaires, les Basques, les catholiques irlandais, etc.) Il est vrai que si le problème des fonctions de groupe n’est pas posé dès le début, il sera trop tard ensuite. Combien de groupuscules qui n’animent encore que des masses fantômes ont déjà une structure d’assujettissement, avec direction, courroie de transmission, base, qui reproduisent dans le vide les erreurs et perversions qu’ils combattent. L’expérience de Guattari passe par le trotskisme, l’entrisme, l’opposition de gauche (la Voie communiste), le mouvement du 22 mars. Le long de ce chemin, le problème reste celui du désir ou de la subjectivité inconsciente : comment un groupe peut-il porter son propre désir, le mettre en connexion avec les désirs d’autres groupes et les désirs de masse, produire les énoncés créateurs correspondants et constituer les conditions, non pas de leur unification, mais d’une multiplication propice à des énoncés en rupture ? La méconnaissance et la répression des phénomènes de désir inspirent les structures d’assujettissement et de bureaucratisation, le style militant fait d’amour haineux qui décide d’un certain nombre d’énoncés dominants exclusifs.
Gilles Deleuze
Préface à Psychanalyse et transversalité, Essais d’analyse institutionnelle de Félix Guattari / 1974.
* Marcel Jaeger, l’Underground de la folie, in Folie pour folie, Partisans, février 1972.
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