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Archive journalière du 24 mar 2009

Le croire et le craindre / Fernand Deligny

Esquiver.
Je vous l’ai dit : j’esquiverai.
Une tentative est espace d’initiative. A partir de là, s’agit-il de juger, de mé-juger, de pré-juger du tout et du reste ?
Ce serait ridicule.
Cet espace est-il espace « particulier », privé comme on dit, je veux dire privé de tout sens politique ? Ce serait illusoire. Il y a ce qui se cherche ici grâce à la présence d’enfants qui, plus que d’autres, ont besoin qu’une recherche soit menée dans des circonstances qui effectivement permettent une recherche. Mais comment voulez-vous qu’il n’y ait pas de l’idéologie qui s’en élabore ? L’idéologie, comme le rêve…
Esquiver veut dire ne parler que d’ici, parler d’où je suis. Quand je lis des hebdomadaires ou des livres – je n’ai pas la télé -, il me semble y percevoir un excès constant de semblabiliser : se mettre à la place de, et si c’était moi. L’identification est portée à son comble. Cette semblabilité me semble de mauvais aloi, même si elle part d’un « bon sentiment ». Pourquoi cette position ? Parce que je parle d’ici où l’autre, l’enfant autiste qui vit la vacance du langage, est mis dans un carcan dès que n’est pas respecté le fait que l’identité consciente/inconsciente entre « lui » et nous est loin d’être une certitude, un a priori. Semblable ? Pas tout à fait. Frère ? Certainement pas. Si, allant de pair avec le langage, ce qui d’ordinaire fonctionne au symbolique ne fonctionne pas, frère il n’est pas, ceLUI-là. Nous ne sommes pas de la même famille.
Ce qui m’étonne, ces temps-ci, parmi bien d’autres traits de moeurs, c’est la vague de l’embrassade. Quand j’étais petit, une famille j’en avais une. Et si j’ai pris mes distances envers les fêtes, c’est qu’il fallait que tout le monde s’embrasse, m’embrasse, que j’embrasse tout le monde… Vous voyez ça ? C’était littéralement dégoûtant pour un gamin, et abusif, et fâcheusement obligatoire. Or voilà qu’on dit pis que pendre des abus de la famille, et dans le même temps, la familiarité de l’embrassade se répand. Il y a des militants de l’embrassade, très nombreux ; ça bise de partout. Ce débordement me laisse stupéfait. C’est vous dire que je suis d’un autre temps qui aurait d’autres moeurs. Ça m’est arrivé une fois ou deux depuis dix ans, par surprise, d’être embrassé comma ça. J’en suis resté pantois et fort gêné. Bref.
Je m’y retrouve avec les autistes qui esquivent.
Ils guettent, quêtent, quémandent « quelque chose »… c’est ça qui (leur) arrive : ils esquivent.
J’en reviens à autre chose, à votre étonnement que, menant une démarche libertaire, je me trouve à l’aise dans le champ du Parti communiste, malgré tout le pérorable qui a pu m’advenir et m’adviendra. Il faut bien comprendre d’où je parle : de cet espace où nous vivons proches d’enfants pour lesquels l’identité consciente/inconsciente est suspendue ou non advenue, démarche particulière qui implique une pratique précise. Il s’agit d’aller à la recherche, serait-ce au prix de longs détours de ce qu’il peut y avoir de commun entre eux et nous. Tout ce passe comme s’il y avait une autre identité, une autre « mêmeté » spécifique que celle qui fonctionne au symbolique. Vous voyez bien que ce mot « commun » est primordial.
Ce que je pense, c’est que, entre ceux qui s’inspirent du mot « commun » et ceux qui s’inspirent du mot « social », le clivage est radical.
A propos de ce mot de « commun », le dictionnaire ne dit rien de bon. il faut aller aux antonymes pour le situer : différent, distinct, individuel, original, particulier, personnel, singulier, distingué, etc.
Vous savez ce que j’en pense : la disparition de l’Etat, c’est la disparition du moi. Il y en a qu’un tel projet enivre sourdement, et il y en a pour qui c’est l’effroi total, l’épouvante évidente ou sournoise. Que cette attirance ou cette répugnance au commun réel aient leurs raisons dans le milieu d’origine de chacun, c’est certain, mais le milieu c’est vaste : il y va d’autre chose que des idées exprimées. Il y va d’une culture attentive des petits en tant que virtuels privilégiés. Et alors, il faut promouvoir la prolifération des privilèges, car les petits sont nombreux, et ça c’est le social.
Alors que le commun on ne sait pas du tout ce que c’est, pas du tout, et c’est ça qui crée l’effroi : comment viser ce qu’on ignore ? Je le souligne : c’est ON qui ignore, cet ON qui est la matrice de SE. Mais cette attirance a-consciente envers le commun, chacun la ressent, puisqu’elle est spécifique. Pour moi il y a donc un clivage entre le « un » de chacun et du commun et le SE (ce qui peut se dire, ce qui se ressent, etc.).
Vous voyez d’où je parle ? D’où je peux, c’est-à-dire d’ici. Ce qui trinque, c’est la notion d’individu, telle qu’elle est admise. Le « un » de chacun, c’est la même chose que le « un » de commun et ce n’est pas du tout du « comme », le semblant des semblables qui s’identifient en SE – qui ricoche du ON, SE et ON étant la même chose.
La voilà en filigrane ma position politique.
Membre du Parti communiste, je l’ai été, et à plusieurs reprises. De mon temps la reprise des cartes était un événement. Maintenant je ne sais pas. Il est arrivé que ma carte je ne la reprenne pas. Par outrance. Parce que je menais des tentatives et que je n’arrivais pas à m’en référer à… Je n’y arrivais pas ? J’esquivais. Je craignais le débat sur l’opportunité de, l’étant donné que… Je craignais les consignes. Si bien que c’est par militants interposés que j’étais épaulé. Lorsque la tentative devait s’interrompre, j’étais détaché. Mais il m’est impossible d’effacer, de gommer la carte blanche qu’Henri Wallon et Louis Le Guillant et d’autres m’ont donnée en 1947. Vous comprenez ? La carte du parti dont ils étaient membres, et la carte blanche qu’ils m’ont donnée, et quelle carte : un atout. Je ne vais pas cracher là-dessus, et si d’une manière ou d’une autre il m’est arrivé de le faire – mais vous savez, quand on pérore, on envoie des postillons -, j’ai eu tort, j’ai eu grand tort. Il est vrai que je le regrette.
Comprenez que si je suis sans cesse et à nouveau communiste, c’est par « dissidence » envers les mille et une manières et raisons de ne pas l’être. Et je me demande de quelles craintes sont délivrés tous ceux qui se précipitent sur les malheurs et les misères engendrés par l’existence, ici et là, de partis communistes en position d’avoir à décider. Les voilà soulagés en quelque sorte. Quelque chose les attirait qu’ils ressentaient sans doute comme un vertige, le vertige du commun, mot qui sonne autrement que « social ». Mais c’est un mot trop grave, mot bourdon : ON ne s’entend plus. Alors, tout ce qui fait épave prouve la catastrophe, mais, surtout, permet de se raccrocher. Alors on voit de petits groupes naufragés du projet raccrochés par-ci par-là à tout ce qui surnage de l’histoire récente. Raccrochés à quoi ? A tout ce qui n’aurait pas dû être incorporé dans la galère, construite avec ce qui pouvait se trouver dans la hâte de la construire, vite, parce que c’était le désastre et que le commun ne se forge pas comme un fer à cheval. Il ne suffit pas d’un maréchal.
Naufragé du projet, je l’ai été cent fois ; la mauvaise foi, je la connais, et on sait ce qu’il en est d’un prétexte, surtout quand il est bon.
A un moment donné, des millions d’hommes sont pris dans une tourmente, effroyable pour les uns, enthousiasmante pour les autres. Et ceux-là même qui s’enthousiasmaient étaient effrayés. Et des années plus tard, cet effroi qu’ils avaient ressenti, voilà qu’ils en comprenaient les raisons. Ils les voyaient, les raisons, qui surnageaient à portée de bon sens, évidentes. De quoi nourrir la méfiance, la graver. Mieux vaut en rester au « social », parce que le commun, on ne sait pas ce que c’est ; et c’est vrai.
Alors, puisqu’ON ne le sait pas, on SE dit qu’il vaut mieux ne pas s’effaroucher l’un tel de la personne, bien se caler sur les preuves que le commun, c’est le désastre, et pour les adroits, reste à faire du ski nautique sur les esquilles de ce qui surnage des erreurs flagrantes du communisme. (…)
Il y avait une fille au village qui venait nous aider quand elle ne sortait pas son troupeau de chèvres, dont le bouc qui marchait devant était somptueux.
Et puis il y avait une statue de la Sainte Vierge dont la place habituelle était dans une petite cahute en bois accrochée dans un arbre. On la retrouvait, de temps en temps, dans l’abreuvoir, au fond bien sûr. L’abreuvoir était dans la vaste cour de la demeure châtelaine. La propriétaire avait une vache, et c’était sa servante, Marie, qui amenait boire la grosse bête, qui biglait vers le savon posé sur la pierre, oublié. Le savon, passe encore, mais l’éponge en fer, ça risquait de ne pas passer.
Il faut imaginer cette statuette au manteau bleu dans le fond de l’abreuvoir.
Que la Marie la voie et le dise à sa maîtresse, et c’était à coup sur l’incident diplomatique grave. Il nous aurait fallu déguerpir sans position de repli. Si bien que cette Sainte Vierge est devenue l’objet d’une extraordinaire et interminable parie d’un jeu qui n’a pas de nom, et dont j’imagine qu’il ne cessait pas la nuit. Il y avait celui ou ceux qui allaient dénicher la Sainte Vierge, et celui ou ceux qui la retiraient de l’abreuvoir pour la remettre dans sa cahute. Jamais la Marie n’a repéré sa patronne céleste au fond des eaux. Peut-être parce qu’elle n’y regardait pas. Mais je crois plutôt que les gardiens de l’abreuvoir étaient d’une vigilance qui ne s’est jamais laissée surprendre.
Pourquoi je vous raconte ça ? Parce que c’est ce qui pouvait nous arriver de plus grave.
Surprise : une dizaine d’adolescents dont les comportements antérieurs avaient été très alertants, au point qu’ils avaient été placés en HP, et voilà que « tout » se polarisait autour et à propos de la statue de la Sainte Vierge qui ricochait de sa petite logette en planches dans le fond de l’abreuvoir, et vice versa.
Bien sûr qu’il y avait un chantier à Brioude, deux qui faisaient du mime, à l’entracte, dans les cinémas, l’autre qui balançait des pierres par-desus le mur quand la cloche tintait, mais le seul point d’alerte était cette statuette.
Me suis-je jamais soucié de qui allait la foutre dans l’abreuvoir et de qui l’en retirerait ?
Voyez-vous ce que je veux dire quand je parle d’orné ?
A ce moment-là même, j’étais loin de penser au mot et à « la chose ».
C’est « de maintenant » que je m’en aperçois, et que je la vois, la Sainte Vierge, car enfin, c’était miracle que cette bande d’énergumènes se tienne et se maintienne, là. Ça a duré un bon bout de temps, y compris pendant un hiver où il a fait -30°C.
Non. Il n’y a pas de morale à en tirer. Ou bien il y en a autant que vous voulez.
Il y avait, affichée quelque part, une phrase de Lénine : « Il faut rêver… », et une de Mao Tsé-toung qui disait que connaître quelque chose, c’était connaître ce qui pouvait la modifier, la « chose » (serait-elle quelqu’un était sous-entendu).
C’est pour vous dire que sur le plan politique, nous n’étions pas tellement demeurés.
J’en reviens à la Révolution moléculaire de Guattari :
« L’illusion d’une énonciation spécifique du sujet humain se dissipe et révèle qu’elle n’était qu’un effet adjacent aux énoncés produits et manipulés par les systèmes politico-économiques.
Cette position du sujet changera radicalement avec la venue au premier plan des sémiotiques asignifiantes.
Un agencement collectif d’énonciation est alors en mesure de destituer la parole de sa fonction de support imaginaire du cosmos. »
*
Que tout se qui peut s’énoncer emprunte au S’ ce dont « l’histoire » l’a imprégné – et je parle bien des moindres gestes, des moindres pratiques, des moindres attitudes -, c’est bien certain. Rien de plus « évolué » que ce qui nous paraît « tout naturel ».
Mais cet « agencement collectif d’énonciation » sera l’oeuvre de qui ? d’un quelqu’un ? d’un collectif ?
Destituer – la parole – n’implique-t-il pas la nécessité d’instituer « autre chose » ?
Ne suffit-il pas que la parole ne soit pas prise pour autre chose que ce qu’elle est, instrument d’énonciation, et voilà tout, et matrice de tout signe ? Je crains fort le mot « d’institution ». J’y suis réfractaire.
Ce mot-là m’est venu alors que c’était celui de « libertaire » que j’utilisais.
Mais qu’on le veuille ou non, dans libertaire il y a liberté, qui serait celle du sujet surnommé individu.
« CONSCRIT RÉFRACTAIRE. – Qui refuse de se soumettre à la loi du recrutement. »
S’il fallait, par un seul mot, évoquer ce que peut être l’état d’esprit de la plupart, c’est réfractaire qu’il faudrait dire.
Les idées sont réfractées. La grande trouille, c’est de se faire recruter, de se faire avoir.
Et alors tout pouvoir a beau jeu de mener les affaire grâce à un tout petit nombre dans de vastes masses d’insoumis velléitaires qui se repaissent tant bien que mal des événements tels qu’ils leur sont ressassés ; désoeuvrés, et c’est là le gâchis, le Grand Dommage, comme on a parlé de la Grande Peur, cette grande peur s’alliant fort bien avec cette vaste et vague lâcheté que tout un chacun ressent comme un malaise, conscience diffuse de n’y rien pouvoir, et nous y revoilà aux prises avec ce craindre dont les Gaulois, au moins, avaient bien compris qu’il n’y avait rien à (y) faire. Mais, depuis, l’homme s’est ingénié à promouvoir la sécurité, et, ce qui est quand même curieux, c’est que jamais les causes de lagrande peur n’ont été aussi réelles, et ce par les « performances » dont l’homme lui-même est l’auteur ; où se voit en clair le leurre de se protéger qui semble nécessiter d’attaquer à outrance.
Or, voyez-vous, jamais Janmari n’attaque ni n’agresse.
Que la conscience de soi obnubile à ce point l’inné qu’il l’annihile me paraît être la preuve de cette domestication à la loi de l’Autre, dont on voit où elle nous mène.
Réfractaire à cette loi, on voit bien que Janmari n’est pas libertaire, mais que si je veux l’être, c’est bien à veiller à ce qui passe par cette « large bande médulaire blanche qui réunit les deux hémisphères du cerveau des mammifères » qu’il me faut veiller, douanier en quelque sorte comme mon arrière-grand-père, qui l’était je ne sais où dans les Ardennes, et secrétaire d’un petit groupe de libertaires. Le fait qu’il soit douanier le désignait à être responsable, ne serait-ce que de la liaison. On peut imaginer que le plus clair de leurs revenus, ces gars, qui avaient des idées, les tiraient de la fraude, et alors un douanier qui était des leurs, ça facilitait les passages.
Mais ce qui est arrivé à mon propre grand-père, douanier lui aussi, mais gradé, le faisait rire aux larmes chaque fois qu’il me le racontait. Il avait comme ça quelques histoires bien polies à force d’être racontées, des fables qui s’étaient élaborées à partir d’événements vécus par lui, et qui, somme toute, n’avaient pas de morale. Ainsi se transmettent les caractères acquis. Je ne fais rien d’autre, en bon petit-fils de ce grand-père là.
Il faisait donc, toujours dans les Ardennes, la tournée des postes de douane. Un beau matin voilà qu’arrive une carriole tirée par un cheval. Devant, sous une bâche qui faisait une longue visière – et là-dessous il faisait fort sombre -, un bonhomme et une bonne femme. Derrière, dans la carriole, un cheval mort. Au dire des hommes qui gardaient la frontière, cette carriole passait assez souvent, toujours avec un cheval mort que le bonhomme emmenait à l’équarrissage. Ça durait depuis toujours, sauf que ce jour-là, des gamins étaient grimpés à l’arrière de la carriole pour se faire porter un peu, les manèges étant fort rares. Et un gamin s’est mis à gueuler : « R’viet… y pét du toubac par chin cul… » Du tabac ? Un douanier est venu voir. Depuis toujours, une ou deux fois par semaine, le bonhomme passait le petit poste de douane avec, dans sa carriole, une peau de cheval bourrée de tabac, et a bonne femme, à côté de lui, c’était un mannequin qui saluait les douaniers quand le bonhomme appuyait sur une pédale.
Et mon grand-père riait aux larmes, à chaque fois, sans rien dire d’autre, si bien qu’au cours des années, alors que j’allais de six à onze ans, mon point de vue s’est déplacé, en orbite, tout autour de l’événement raconté tout pareil par ce grand-père qui cherchait à se faire rire, et ça ne ratait jamais, moi tout à fait perplexe de ce récit qui réapparaissait de temps à autre, de même qu’il y avait une statuette en plâtre jauni, sur un piédestal, dans le petit salon. C’était Judith, une femme qui tenait un drôle de sabre. Ele avait coupé, paraît-il, la tête de je ne sais plus qui. C’était le cadeau que ses hommes avaient fait à mon grand-père quand il avait pris sa retraite. Qu’est-ce qu’elle foutait là, c’te femme avec son sabre, dans le salon ? Ce que je veux dire, c’est que le récit et cette statuette voisinent, et que si je racontais ce que j’ai pu en penser, de cette femme qui marchait comme un homme et qui tenait un sabre ou de ce gamin qui aurait mieux fait de fermer sa gueule, nous serions encore là dans un mois.
Il doit y avoir des choses, qu’elles soient de plâtre ou qu’elles soient de mots, qui passent en contrebande ; où se distinguent le repéré et l’entendu.
Fernand Deligny
Le croire et le craindre / 1978
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* Félix Guattari, la Révolution moléculaire, Paris, Editions Recherches, coll. « Encres », 1977, p.282-283. Deligny cite les phrases dans le désordre.




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