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Archive mensuelle de janvier 2009

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Sacher-Masoch, désir, suspens / Gilles Deleuze

Il n’y a pas de masochisme sans fétichisme au sens premier. La façon dont Masoch définit son « idéalisme » ou « supra-sensualisme » semble à première vue banale : il ne s’agit pas, dit-il dans la Femme divorcée, de croire le monde parfait, mais au contraire de « s’attacher des ailes », et de fuir ce monde dans le rêve. Il ne s’agit donc pas de nier le monde ou de le détruire, mais pas davantage de l’idéaliser ; il s’agit de le dénier, de le suspendre en le déniant, pour s’ouvrir à un idéal lui-même suspendu dans le phantasme. On conteste le bien fondé du réel pour faire apparaître un pur fondement idéal : une telle opération est parfaitement conforme à l’esprit juridique du masochisme. Que ce processus conduise essentiellement au fétichisme n’est pas étonnant. Les  fétiches principaux de Masoch et de ses héros sont les fourrures, les chaussures, le fouet lui-même, les casques étranges dont il aimait à affubler les femmes, les travestis de la Vénus. Dans la scène de la Femme divorcée dont nous parlions plus haut, on voit apparaître la double dimension du fétiche et la double suspension qui lui correspond : une partie du sujet connaît la réalité, mais suspend cette connaissance, tandis que l’autre partie se suspend à l’idéal. Désir d’observation scientifique, puis contemplation mystique. Bien plus, le processus de dénégation masochiste va si loin qu’il porte sur le plaisir sexuel en tant que tel : retardé au maximum, le plaisir est frappé d’une dénégation qui permet au masochiste, au moment même où il l’éprouve, d’en dénier la réalité pour s’identifier lui-même à « l’homme nouveau sans sexualité ».
Dans les romans de Masoch, tout culmine dans le suspens. Il n’est pas exagéré de dire que c‘est Masoch qui introduit dans le roman l’art du suspens comme ressort romanesque à l’état pur : non seulement parce que les rites masochistes de supplice et de souffrance impliquent de véritables suspensions physiques (le héros est accroché, crucifié, suspendu). Mais parce que la femme-bourreau prend des poses figées qui l’identifient à une statue, à un portrait ou à une photo. Parce qu’elle suspend le geste d’abattre le fouet ou d’entrouvrir ses fourrures. Parce qu’elle se réfléchit dans un miroir qui arrête sa pose. Nous verrons que ces scènes « photographiques », ces images réfléchies et arrêtées, ont la plus grande importance d’un double point de vue, celui du masochisme en général, celui de l’art de Masoch en particulier. Elles forment un des apports créateurs de Masoch au roman. C’est aussi dans une sorte de cascade figée que les mêmes scènes, chez Masoch, sont reprises sur des plans différents : ainsi dans la Vénus, où la grande scène de la femme-bourreau est rêvée, jouée, mise en action sérieusement, répartie et déplacée dans des personnages divers. Le suspens esthétique et dramatique chez Masoch s’oppose à la réitération mécanique et accumulatrice telle qu’elle apparaît chez Sade. Et l’on remarquera en effet que l’art du suspens nous met toujours du côté de la victime, nous force à nous identifier à la victime, tandis que l’accumulation et la précipitation dans la répétition nous force plutôt à passer du côté des bourreaux, à nous identifier au bourreau sadique. La répétition a donc dans le sadisme et dans le masochisme deux formes tout à fait différentes suivant qu’elle trouve son sens dans l’accélération et la condensation sadiques, ou dans le « figement » et le suspens masochistes. Ceci suffit à expliquer l’absence des descriptions obscènes chez Masoch. La fonction descriptive subsiste, mais toute obscénité s’en trouve déniée et suspendue, toutes les descriptions sont comme déplacées, de l’objet lui-même au fétiche, d’une partie de l’objet à tel autre, d’une partie du sujet à telle autre. Seule subsiste une pesante, une étrange atmosphère, comme un parfum trop lourd, qui s’étale dans le suspens, et qui résiste à tous les déplacements. De Masoch, contrairement à Sade, il faut dire qu’on n’a jamais été aussi loin, avec autant de décence. Tel est l’autre aspect de la création romanesque de Masoch : un roman d’atmosphère, un art de suggestion. Les décors de Sade, les châteaux sadiques sont sous les lois brutales de l’ombre et de la lumière, qui accélèrent les gestes de leurs habitants cruels. Mais les décors de Masoch, leurs lourdes tentures, leur encombrement intime, boudoirs et penderies, font régner un clair-obscur d’où se détachent seulement des gestes et des souffrances en suspens.
Le fétichiste, selon Freud, élirait comme fétiche le dernier objet qu’il a vu, enfant, avant de s’apercevoir de l’absence (la chaussure, par exemple, pour un regard qui remonte à partir du pied) de pénis ; et le retour à cet objet, à ce point de départ, lui permettrait de maintenir en droit l’existence de l’organe contesté. Le fétiche ne serait donc nullement un symbole, mais comme un plan fixe et figé, une image arrêtée, une photo à laquelle on reviendrait toujours pour conjurer les suites fâcheuses du mouvement, les découvertes fâcheuses d’une exploration : il représenterait le dernier moment où l’on pouvait encore croire… Il apparaît en ce sens que le fétichisme est d’abord dénégation (non, la femme ne manque pas de pénis) ; en second lieu, neutralisation défensive (car, contrairement à ce qui se passerait dans une négation, la connaissance de la situation réelle subsiste, mais est en quelque sorte suspendue, neutralisée) ; en troisième lieu, neutralisation protectrice, idéalisante (car, de son côté, la croyance à un phallus féminin s’éprouve elle-même comme faisant valoir les droits de l’idéal contre le réel, se neutralise ou se suspend dans l’idéal, pour mieux annuler les atteintes que la connaissance de la réalité pourrait lui porter).
Gilles Deleuze
Présentation de Sacher-Masoch / 1967
Anti-Oedipe / Théâtre de la Colline

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Anthem / Bill Viola

http://www.dailymotion.com/video/k7bkrZoenqDTHmCt8K
Bill Viola

Anthem / 1983

le Sacre de la démocratie / Alain Brossat

(…) la démocratie, loin de s’imposer comme le régime qui dépose ou renverse l’autorité des appareils dogmatiques se présente plutôt, particulièrement aujourd’hui, comme un substitut ambigu à ceux-ci, mais sans jamais s’en détacher complètement. Certes, la capacité d’agrégation de la démocratie, dans nos sociétés, est une capacité « molle », constante mais molle, et, du côté des masses, elle porte plutôt à produire de grands rassemblements passifs et anomiques, à immobiliser là multitude, plutôt qu’à la mettre en mouvement. Mais, d’un autre côté, celui des appareils de domination, de leurs machines à penser, de leurs machines de guerre, elle fonctionne bien comme une « centrale » produisant une formidable énergie portant, sinon à entreprendre de grandes actions, du moins à nourrir un activisme fébrile, entre conquête et production du chaos. La relation entre dogmatisme et capacité d’action se retrouve dans la dimension de la globalisation de la démocratie, de son exportation à marches forcées, sur un mode néo-colonial souvent, voire sur celui de la croisade : les éléments de base du dogme (élections libres, pluripartisme, liberté de la presse…) sont constamment convoqués lorsque les opérations conquérantes doivent énoncer leur justification. Dans le cas d l’Irak, on en arrive à ce point limite qui évoque la sentence énoncée par Simon de Montfort lors de la croisade des Albigeois : tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! Tuez-les tous, la démocratie reconnaîtra les siens ! Qu’importe que des dizaines d’Irakiens meurent chaque jour des conséquences de cette guerre civile provoquée par l’intervention occidentale qui est le vrai visage de l’établissement de la démocratie dans leur pays. L’essentiel est bien que s’y impose l’Idée (le dogme) de la démocratie – le dogme, tel qu’il exhibe ici ses rapports avec le fanatisme de l’Idée. Le moins que l’on puisse dire est que ce type de pratique d’exportation de la démocratie est sans grand rapport avec le régime délibératif du discours considéré comme le sceau ou le label de la modernité occidentale. A l’évidence, les avantages et défauts du régime démocratique n’ont pas vraiment été mis en délibération parmi le peuple irakien, la démocratie est survenue pour eux sous la forme d’une invasion étrangère dont les conséquences font empirer la situation jour après jour. Dans ces conditions, le paradigme de l’Invasion démocratique, avec ses petits et grands Gengis Khan, prend la relève de celui de l’Invention démocratique célébrée par Claude Lefort. Les pouvoirs démocratiques contemporains sont dans l’incapacité de répondre aux questions ou interpellations concernant la part dogmatique de leur fondement. par exemple, l’apologétique démocratique contemporaine tombe en panne régulièrement lorsqu’il lui faut évoquer cette zone indistincte dans laquelle s’établit le point d’articulation entre doctrine démocratiques et dogmes de la souveraineté. Pourquoi, par exemple, tout ce qui concerne le pouvoir nucléaire se trouve-t-il soustrait à la délibération démocratique ? L’engagement d’un Etat dans un processus d’acquisition de la force nucléaire a-t-il jamais figuré dans le programme électoral d’un parti, à l’occasion de la compétition entre forces politiques, dans un pays démocratique, a-t-il jamais fait l’objet d’une délibération publique et contradictoire à propos de laquelle les citoyens seraient appelés à se prononcer ? il en va de même pour ce qui concerne la prolifération nucléaire : les justifications avancées pour les actions destinées à empêcher certains Etats de se doter de l’arme nucléaire sont fondées sur le dogme de la puissance, la référence au critère démocratique ne faisant figure ici que de truchement d’une stratégie qui calcule en terme d’amis et d’ennemis. Lorsqu’on dit que l’Iran et la Corée du Nord ne doivent pas disposer de l’arme nucléaire parce que les régimes qui aspirent à en doter ces pays ne sont pas démocratiques, entend-on dire par là que tous les Etats gouvernés par des régimes démocratiques auraient un droit à se doter de cette arme ? Ici, distinctement, c’est un dogme qui tente de masquer les intérêts qui s’y agencent en argumentation en appelant aux normes démocratiques – ce dogme est celui de la souveraineté, telle qu’elle est constamment portée à « rationaliser » ce qui se rattache à son bien propre. Le seul constat susceptible de s’imposer ici est que l’intérêt des uns (à se doter de l’arme nucléaire) entre en conflit violent avec celui des autres (qui redoutent les conséquences de cette augmentation de la puissance du premier), le reste n’est que poudre aux yeux – la notion d’un armement nucléaire « démocratique » est un oxymore. Le brouillard rhétorique mis à part, l’argumentation des Etats occidentaux vis-à-vis de pays non intégrés à leur système d’alliances et de sécurité est celui de la pure puissance et revient à dire : notre monopole (relatif) sur ce type d’armement n’a pas à être remis en cause. Cela ne se discute pas, c’est une table de la loi (de l’ordre international actuel) et un décret dont l’autorité renvoie directement à notre suprématie. La conception du « droit » qui veut se faire valoir ici est totalement hétérogène à celle qui prévaut lorsqu’on parle des droits des personnes dans une société démocratique. Elle n’est pas fondée sur un système de reconnaissance mutuelle de type contractuel ou sur un système de garanties accordées par l’autorité, mais sur le pur et simple crédit de violence, sur la puissance. La seule chose que les Etats-Unis ont finalement à dire à la Corée du Nord ou à l’Iran à ce propos, le seul message qu’ils aient à leur transmettre est : nous ne voulons pas, non licet.
A y regarder de près, donc, on s’aperçoit que les formes dogmatiques manifestent une efficace constante, sur des plans multiples, dans les systèmes démocratiques ; mais ces formes, pour être persistantes, n’en sont pas moins variables, elles n’ont pas la rigidité qui est à l’oeuvre dans les grands appareils religieux. Ainsi, l’exclusion des femmes hors de la sphère politique sur un mode dogmatique (inargumentable en raison) dans la France démocratique des débuts de la République parlementaire à 1945. Mais c’est un dogme réversible. Il pourrait en aller de même de l’exclusion du champ de la politique institutionnelle et de la citoyenneté de tous les étrangers installés dans le pays de longue date – l’apparition de la notion d’une citoyenneté européenne et la présence de populations immigrées de longue date travaillant dans le sens d’un affaiblissement de ce pan du dogme.
On en vient parfois à souhaiter que revive l’incroyance ou l’agnosticisme du XVIII° siècle, appliqués cette fois-ci à la démocratie comme croyance imposée, religion dominante, idole. Une tradition à réveiller non pas contre la démocratie, ce bain amniotique où flottent nos existences, mais plutôt contre la dogmatique démocratique et l’intolérance qu’elle nourrit (et que l’on voit croître à vue d’oeil). Il s’agit non pas de se déclarer en guerre contre la démocratie, comme le sont les partisans du gouvernement religieux, selon des motifs découlant directement des dogmes religieux, mais plutôt en dissidence face au cléricalisme démocratique (comme on a pu l’être face à un certain intégrisme républicain, lors de l’affaire du foulard dit islamique, par exemple). Il s’agit d’emprunter ses formes à l’anticléricalisme éclairé et non démagogique. Il s’agit surtout d’apprendre à penser la politique et à s’engager dans la politique à d’autres conditions que celles du discours de l’exclusivisme démocratique, exactement de la même façon qu’il s’agissait pour les esprits libres d’apprendre, au temps de la monarchie absolue, à penser l’Histoire et son cours à d’autres conditions que celles du providentialisme catholique à la Bossuet.
Nous n’avons pas à être contre la démocratie, pour autant que nous y sommes immergés, que nous sommes dedans, qu’elle est notre milieu. Mais, si nous n’avons pas la possibilité de nous soustraire à ce milieu, du moins avons-nous, parce que nous sommes libres sous conditions, celle de différer d’avec ce qui s’énonce, sur un mode plus ou moins dogmatique, comme le sans alternative, le sans rivage de la démocratie – toutes ces injonctions plus ou moins disparates à « être démocrates » et qui incluent, pêle-mêle, la disposition à « adopter le point de vue de l’autre », mais aussi l’horreur variable mais inconditionnelle de toutes sortes de figures de l’altérité – le « rouge » hier, « l’islamiste » aujourd’hui, etc. Nous ne saurions être « anti-démocrates » comme l’étaient les partisans de l’Action française avant-guerre et aussi les communistes qui dénonçaient la duperie  de la démocratie parlementaire, puisque la démocratie est notre milieu vivant. Mais nous ne sommes pas, précisément, des oiseaux ou des poissons et ne saurions nous satisfaire d’une condition politique définie par une seule appartenance à un milieu, comme par un effet du destin.
Et donc, finalement, ce dont il s’agit, c’est d’apprendre à cesser de nous établir, en tant que sujets politiques, comme inéluctablement démocrates et démocrates seulement, car le propre même d’une condition politique est de ménager des intervalles, des écarts dans lesquels tout individu est susceptible de penser et mettre en mouvement sa différence avec d’autres et d’occuper une position singulière – position de pensée et d’action. Or le paradoxe de la condition démocratique contemporaine est précisément de rendre compacts les espaces politiques, ou ce qu’il en reste, au point que les termes dans lesquels s’énoncent les différences deviennent littéralement in-signifiants. Et ceci, à commencer par la distinction entre « droite » et « gauche » dont on commence à saisir qu’elle est le premier des leurres dont il convient de s’émanciper si l’on veut tenter de saisir les lignes de clivage effectives qui continuent à traverser et vertébrer le champ politique. Le piège de la démocratie se referme sur elle-même lorsque le fidéisme démocratique en vient à étouffer le principe qui fonde la dynamique de la vie démocratique – celui d’une pluralité dans laquelle ont cours une infinité de positions en conflit. On peut dire que la dogmatique démocratique l’a emporté lorsque la légitimation du régime démocratique en vient à trouver son fondement davantage dans le recours à la figure de l’ennemi qu’elle dit combattre que dans la vie même de l’institution démocratique, avec ce qu’elle suppose de manifestation vive des différences et conflits. C’est très précisément à ce point d’inflexion que l’on est parvenu aujourd’hui, un stade auquel, selon toute logique, la démocratie moderne est appelée à changer de visage : à devenir une machine de guerre, là où elle était, fondamentalement, un appareil de pacification (des moeurs politiques, mais aussi bien des moeurs tout court, de la vie des populations).
Alain Brossat
le Sacre de la démocratie / 2007
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