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Archive journalière du 14 jan 2009

Subprimes, crise de la gouvernementalité / Maurizio Lazzarato / les mardis de Chimères

On laisse à penser que la crise actuelle est seulement une incapacité à réguler la monnaie et qu’il suffirait d’introduire une régulation pour résoudre la crise. Moi, je pense que la crise est quelque chose de plus profond : c’est une crise de la gouvernementalité dans le sens où en parle Foucault : la gouvernementalité, c’est la façon de gouverner le comportement et les conduites des différents acteurs économiques et sociaux. Deux mots sur la crise à partir du concept de la dette que je reprends dans L’Anti-Oedipe où Deleuze-Guattari le reprennent de Nietzsche dans La généalogie de la morale : « S’appuyant sur les recherches de Will, Michel Foucault montre comment, dans certaines tyrannies grecques, l’impôt sur les aristocrates et la distribution d’argent aux pauvres sont des moyens de ramener l’argent aux riches, d’élargir singulièrement le régime de la dette… (Comme si les Grecs avaient découvert à leur manière ce que les Américains retrouveront avec le New Deal : que les lourds impôts d’Etat sont propices aux bonnes affaires). Bref, l’argent, la circulation de l’argent, c’est le moyen de rendre la dette infinie (…) L’abolition des dettes ou leur transformation comptable ouvrent la tâche d’un service d’Etat interminable (…) Le créancier infini, la créance infinie a remplacé les blocs de dette mobiles et finis (…) la dette devient dette d’existence, dette d’existence de sujets eux-mêmes. Vient le temps où le créancier n’a pas encore prêté tandis que le débiteur n’arrête pas de rendre, car rendre c’est un devoir, mais prêter une faculté, comme dans la chanson de Lewis Carroll, la longue chanson de la dette infinie : « Un homme peut certes exiger son dû, mais quand il s’agit du prêt, il peut certes choisir le temps qui lui convient le mieux« . (L’Anti-Oedipe, Deleuze-Guattari) La dette va être l’instrument de la gouvernementalité, selon mon hypothèse, aussi bien du comportement de la subjectivité, que de l’organisation économique.

Deux hypothèses fondamentales : 1) La finance fonctionne comme une machine qui transforme les droits sociaux en dette (l’organisation économique) ; 2) la finance comme machine à produire des subjectivités particulières, ce que les libéraux appellent le capital humain. Comment les deux choses s’imbriquent ?

Pourquoi la dette ? aux USA, le problème fondamental vient de la manière dont a été géré le crédit. Normalement, on dit que d’un côté, il y aurait une économie réelle qui serait une économie saine, et de l’autre l’économie financière qui, par contre, aurait des problèmes de régulation. Les deux sont imbriquées. L’économie réelle impose le blocage des salaires, par exemple, et la réduction des services sociaux. La finance intervient par un mécanisme d’impôt de la finance des gouvernés et de l’autre côté pour compenser cette réduction, elle propose des crédits. C’est-à-dire, vous n’aurez plus de droits à la retraite, mais à une assurance individuelle. Vous ne devez pas demander d’augmentation salariale, mais un crédit à la consommation. Vous n’avez plus droit à la formation, mais vous demandez un crédit à la formation, etc… C’est une logique qui transforme les droits sociaux grâce à la finance qui se substitue à ces mécanismes. C’est un projet politique qui a une certaine cohérence dans le libéralisme parce qu’il transforme le travailleur et le salarié en capital humain. Il transforme les salariés en petits propriétaires. La logique de la politique de Bush : la société des propriétaires. Qu’est-ce que ça veut dire « capital humain » ? Ca veut dire que vous êtes responsable de votre capital qui est représenté par une force de travail. C’est une fraction infinitésimale du capital et vous devez valoriser les compétences et les acquis que vous avez. La retraite, l’assurance santé, etc, sont des investissements individuels. Il n’y a pas un système général qui vous assure, vous devez investir vous-même. Toute la transformation depuis trente, quarante ans, c’est de passer le l’Etat providence organisé autour des droits sociaux, de façon très violente aux USA, et ici de façon plus contrôlée, à ce type de mécanisme. Ce programme a été complètement intégré par le patronat français, lorsque le MEDEF a fait à l’époque de Kessler et de Seillière par ce qui s’appelait : la Refondation sociale écrit par un élève de Foucault (François Ewald). Il y a une hétérogénéité radicale entre l’économie et la politique qui ne peut être résolue qu’avec l’intervention du social. Le social est le terrain privilégié de l’action des libéraux depuis la IIème guerre mondiale. Pour que les mécanismes du marché fonctionnent, il faut intervenir sur le social qui va produire cette subjectivité particulière du capital humain. Comment transformer cette subjectivité en subjectivité d’un individualisme méthodologique très poussé : la déprolétarisation. Une schizophrénie car les libéraux introduisent des ruptures à l’intérieur de la subjectivité : le salarié investit également en bourse. Deux logiques à l’intérieur de l’individu qui créent des problèmes personnels et pour l’action politique. La crise des « subprime » est en réalité la crise de ces mécanismes en oeuvre depuis 40 ans. La transformation des droits sociaux en dettes et crédits, et la transformation du salarié en capital humain, et donc en petit propriétaire, a trouvé ses limites évidentes. Ce n’est pas un hasard que ça tombe sur les « subprimes », c’est-à-dire sur la maison individuelle. Ce n’est pas une crise économique mais une crise de la gouvernementalité. Ce projet libéral (travaillé depuis les années 30) est bloqué. La crise est une crise du crédit qui concerne les individus en tant qu’acteurs (différence avec 1929). Pourquoi cette histoire de la dette ? Parce que la dette est une forme de gouvernement des comportements très efficace (rapprochement avec le pouvoir pastoral de Foucault : le pouvoir micro-politique concerne le comportement des individus de façon permanente). La dette implique une production de subjectivité particulière : Nietzsche explique que le passage des sociétés barbares aux sociétés civilisées se fait à partir de la dette. Une dette qui est une dette morale et économique. La monnaie naît de la dette. La dette sert à construire une mémoire de l’individu : sa capacité à promettre. Comment garantir le fait qu’un individu tienne sa promesse, et donc, comment anticiper sur son comportement. C’est une mémoire de l’avenir. Pour que cette mémoire soit possible, il faut l’inscrire sur le corps : les supplices, la torture… On n’est plus dans cette situation, mais le problème de la construction d’une mémoire existe toujours avec une double problématique. Celle de maintenir une promesse, et celle de la responsabilité. C’est lié à la subjectivité que le libéralisme a produit : le capital humain où l’individu est entrepreneur de soi-même avec la capacité d’être autonome et donc responsable. Dans le projet de refondation sociale du MEDEF, c’est évident : par exemple, les chômeurs sont responsables de la situation sociale dans laquelle ils sont. La cause vient du comportement des individus. C’est donc très lié à la culpabilité (Nietzsche dit : dette et faute, c’est le même mot). Double processus très bizarre avec la politique néo-libérale : déculpabiliser l’individu pour lui permettre d’accéder au crédit et à la dette, et de l’autre côté, une culpabilisation collective (par exemple, les salariés seraient responsables de la dette des retraites). Travail sur les RMIstes et les intermittents : ce qui circule le plus, c’est la culpabilité. Le mécanisme Dette/ Subjectivité dans l’Anti-oedipe, il faudrait le réutiliser. Je voulais faire le commentaire d’une phrase de Marx : « Dans le système du crédit, dont l’expression achevée est le système de la banque, on a l’impression que la puissance du pouvoir étranger, matériel, est brisée, que l’état d’aliénation de soi est aboli et que l’homme se trouve de nouveau dans des rapports humains avec l’homme (…). Mais cette suppression de l’aliénation, le retour de l’homme à lui-même et donc à autrui n’est qu’illusion. C’est une aliénation de soi, une déshumanisation d’autant plus infâme et plus extrême que le milieu où elle sévit n’est plus la marchandise, le métal, le papier, mais l’existence morale, l’existence communautaire, les tréfonds du cœur humain : sous l’apparence de la confiance de l’homme en l’homme, c’est la suprême défiance, l’aliénation achevée. Qu’est ce qui constitue l’essence du crédit ? Nous faisons ici totalement abstraction du contenu du crédit, qui est toujours l’argent. Nous ne considérons donc pas le contenu de cette confiance, c’est à dire qu’un homme reconnaît l’autre en lui avançant des valeurs. [Dans le meilleur des cas (…), le créancier considère le débiteur non comme un fripon, mais comme un homme « bon ». Par « bon », le créancier comme Shylok – l’usurier juif du « Marchand de Venise » n.d.r. – entend solvable.] (…) Toutes les « vertus sociales du pauvre (débiteur, n.d.r.), le contenu de son activité sociale, son existence elle-même », représentent pour le riche (créditeur, n.d.r.) le remboursement de son capital avec les intérêts ordinaires. (…) L’individualité humaine, la morale humaine se transforment à la fois en article de commerce et en incarnation matérielle de l’argent. Au lieu de l’argent, du papier, c’est mon existence personnelle, ma chair, mon sang, ma vertu sociale et ma réputation sociale qui sont la matière, le corps de l’esprit-argent. Le crédit exprime la valeur monétaire non pas en pièces de monnaie mais en morceaux de chair humaine, de cœur humain. «  (Critique de l’économie politique, Manuscrits de 1844) Ce qui est étonnant dans le texte de Marx, c’est qu’il dit que le crédit fonctionne à rebours de la manière dont fonctionne le capital. Le capital, fondamentalement, est un rapport entre les hommes médiatisé par des choses : la relation de travail, etc… Avec le crédit, cette médiation des choses est annulée parce que le crédit est fondé sur la confiance : un homme reconnaît l’autre en lui avançant des valeurs. Le crédit ne circule plus comme la marchandise, mais relève de l’existence morale. Ce qui est exploité n’est plus le travail, mais l’existence morale, communautaire, le tréfonds du cœur humain, la singularité humaine (ma chair, mon sang, ma réputation sociale, etc.).

Maurizio Lazzarato

les mardis de Chimères /  19 décembre 2008

voir aussi Puissances de la variation

sur la refondation sociale : MEDEF, Jean Zin, le Monde diplomatique

Subprimes, crise de la gouvernementalité / Maurizio Lazzarato / les mardis de Chimères dans Flux cube-300x165




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