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Archive journalière du 11 jan 2009

Sarkozy, l’homme aux rats / Alain Badiou / Nosferatu / Friedrich Wilhelm Murnau / Phil Glass

Je dois vous dire que je ne respecte absolument pas le suffrage universel en soi, cela dépend de qu’il fait. Le suffrage universel serait la seule chose qu’on aurait à respecter indépendamment de ce qu’il produit ? Et pourquoi donc ? Dans aucun autre domaine de l’action et du jugement sur les actions on ne considère qu’une chose est valide indépendamment de ses effets réels. Le suffrage universel a produit une quantité d’abominations. Dans l’histoire, des majorités qualifiées ont légitimé Hitler ou Pétain, la guerre d’Algérie, l’invasion de l’Irak… il n’y a donc aucune innocence dans les majorités « démocratiques ». encenser le nombre parce que les gens sont allés voter, indépendamment de ce que ça a donné, et respecter la décision majoritaire dans une indifférence affichée à son contenu est une chose qui participe de la dépression générale. Parce qu’en plus, si on ne peut même pas exprimer son dégoût du résultat, si on est obligé de le respecter, vous vous rendez compte ! Non seulement il faudrait constater la récurrente stupidité du nombre, mais il faudrait avoir pour elle le plus grand respect. C’est trop !
En réalité, ce qui est là pressenti, sans que les gens puissent vraiment faire le pas, c’est que les élections sont au moins autant un instrument de répression que l’instrument d’expression qu’elles prétendent être. Rien ne produit une plus grande satisfaction des oppresseurs que d’installer les élections partout, que de les imposer, au besoin par la guerre, à des gens qui ne les ont pas demandées. Notre président n’a pas manqué de dire que, pour ce qui était de la grève, par exemple, on allait voir ce qu’on allait voir. Grâce à Sarkozy, cela va être terriblement électoral la grève, il faudra une majorité absolue, avec des bulletins secrets, des huissiers derrière les urnes, etc. Est-ce pour « démocratiser » les grèves ? Allons donc ! C’est pour les rendre aussi difficiles que possible, en prenant les « usagers » comme prétexte, du reste mensonger. Sur ce point, il faut quand même se souvenir de Mai 68. On a des millions de grévistes, des manifestations tous les jours, une alliance sans précédent entre des jeunes qui ont des trajets différents, ouvriers et étudiants. tout le monde est emporté par une nouveauté massive. On voit même des drapeaux rouges chez les habitants de certains beaux quartiers ! Partout l’extravagance, en somme, partout l’espoir d’une diminution des asservissements. Eh bien, il a suffi que les gens au pouvoir, nommément De Gaulle et surtout Pompidou, arrivent à organiser des élections : on a eu la chambre la plus massivement réactionnaire qu’on ait vue depuis 1919, une chambre bleu horizon. Il n’y a aucun doute que l’élection a été le recours essentiel pour la dissolution et l’écrasement du mouvement. Et ce n’est certes pas par extrémisme, mais dans la lucidité la plus complète, que les militants criaient alors dans les rues : « Elections, piège à cons ! » Je ne dis pas que l’essence des élections est répressive. Je dis qu’elles sont incorporées à une forme d’Etat, le capitalo-parlementarisme, appropriée à la maintenance de l’ordre établi, et que, par conséquent, elles ont toujours une fonction conservatrice, qui devient, en cas de troubles, une fonction répressive. Tout cela, qui est aujourd’hui représenté de façon plus claire, provoque un sentiment accru d’impuissance : si l’espace de la décision étatique ne nous laisse comme part, à nous citoyens ordinaires, que le vote, alors on ne voit plus très bien, du moins pour le moment, quelles sont les voies de passage pour une politique d’émancipation.
Et donc, au terme de toutes ces considérations, je crois qu’on peut analyser la situation subjective des débris de la gauche en France, et plus généralement des hommes et des femmes de bonne volonté, sous l’effet du triomphe de Sarkozy, comme un mélange de pulsion négative, de nostalgie historique et d’impuissance avérée.
(…) mon diagnostic, si vous voulez : une asthénie dépressive. C’est donc le moment de s’appuyer sur la définition que Lacan donne de la cure analytique. Puisque nous sommes tous déprimés, la cure s’impose. Lacan disait que l’enjeu d’une cure c’est « d’élever l’impuissance à l’impossible ». Si nous sommes dans un syndrome dont le symptôme majeur est l’impuissance avérée, alors nous pouvons élever l’impuissance à l’impossible. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Beaucoup de choses. Cela veut dire trouver le point réel sur lequel tenir coûte que coûte. N’être plus dans le filet vague de l’impuissance, de la nostalgie historique et de la composante dépressive, mais trouver, construire, et tenir un point réel, dont nous savons que nous allons le tenir, précisément parce que c’est un point ininscriptible dans la loi de la situation. Si vous trouvez un point, de pensée et d’agir, ininscriptible dans la situation, déclaré par l’opinion dominante unanime à la fois (et contradictoirement…) absolument déplorable et tout à fait impraticable, mais dont vous déclarez vous-mêmes que vous allez le tenir coûte que coûte, alors vous êtes en état d’élever l’impuissance à l’impossible. Si vous tenez un tel point, alors vous devenez un sujet enchaîné aux conséquences de ce qui, unanimement tenu pour une désastreuse lubie heureusement tout à fait impossible, vous accorde au réel et vous constitue en exception au syndrome dépressif.
Toute la question est : que veut dire « tenir » un point réel de ce type, à supposer qu’on le trouve ? Tenir un point, c’est exposer l’individu animal que l’on est à devenir le sujet des conséquences du point. C’est s’incorporer à la construction de ces conséquences, au corps subjectivé qu’elles constituent peu à peu dans notre monde. Ce faisant, c’est aussi construire, dans la temporalité d’opinion, une autre durée, distincte de celle à laquelle on a été acculé par la symbolisation étatique.
Si vous êtes prisonniers de la temporalité d’opinion, vous allez vous dire, comme tant de caciques ou d’électeurs socialistes, « Nom de Dieu ! On subissait Chirac depuis douze ans, et maintenant il va falloir attendre le prochain tour ! Dix-sept ans ! Peut-être vingt-deux ! une vie entière ! Ce n’est pas possible ! » Et alors, au mieux vous êtes déprimé, au pire vous devenez un rat. Le rat est celui qui, interne à la temporalité d’opinion, ne peut supporter d’attendre. Le prochain tour commandé par l’Etat, c’est très loin. Je vieillis, se dit le rat. Lui, il ne veut pas mariner dans l’impuissance, mais encore moins dans l’impossible ! L’impossible, très peu pour lui.
Il faut reconnaître à Sarkozy une profonde connaissance de la subjectivité des rats. Il les attire avec virtuosité. Peut-être a-t-il été rat lui-même ? En 1995, quand, trop pressé, d’en venir aux choses ministérielles sérieuses, il a trahi Chirac pour Balladur ? En tout cas, trouvant les usages d’Etat de la psychologie du rat, il mérite un nom psychanalytiquement fameux. Je propose de nommer Nicolas Sarkozy « l’homme aux rats ». Oui, c’est juste, c’est mérité.
Le rat est celui qui a besoin de se précipiter dans la durée qu’on lui offre, sans être du tout en état de construire une autre durée. Le point à trouver doit être tel qu’on puisse lui annexer une durée différente. N’être ni rat ni déprimé, c’est construire un temps autre que celui auquel l’Etat, ou l’état de la situation, nous assigne. Donc un temps impossible, mais qui sera notre temps.
Alain Badiou
De quoi Sarkozy est-il le nom ? / 2007

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Friedrich Wilhelm Murnau
Nosferatu / 1922
Music by Phil Glass




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