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Archive mensuelle de novembre 2008

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Beckett, l’épuisé / Gilles Deleuze / Quad / Samuel Beckett

Quad, sans mots, sans voix, est un quadrilatère, un carré. Il est pourtant parfaitement déterminé, possède telles dimensions, mais n’a pas d’autres déterminations que ses singularités formelles, sommets équidistants et centre, pas d’autres contenus ou occupants que les quatre personnages semblables qui le parcourent sans cesse. C’est un espace quelconque fermé, globalement défini. Les personnages mêmes, petits et maigres, asexués, encapuchonnés, n’ont d’autres singularités que de partir chacun d’un sommet comme d’un point cardinal, personnages quelconques qui parcourent le carré chacun suivant un cours et dans des directions données. On peut toujours leur affecter une lumière, une couleur, une percussion, un bruit de pas qui les distinguent. Mais c’est une manière de les reconnaître ; ils ne sont en eux-mêmes déterminés que spatialement, ils ne sont eux-mêmes affectés de rien d’autre que de leur ordre et leur position. Ce sont des personnages innafectés dans un espace inaffectable. Quad est une ritournelle essentiellement motrice, avec pour musique le frottement des chaussons. On dirait des rats. La forme de la ritournelle est la série, qui ne concerne plus ici des objets à combiner, mais seulement des parcours sans objet. La série a un ordre, d’après le quel elle croît et décroît, recroît et redécroît, suivant l’apparition et la disparition des personnages aux quatre coins du carré : c’est un canon. Elle a un cours continu, suivant la succession des segments parcourus, un côté, la diagonale, un côté… etc. Elle a un ensemble, que Beckett caractérise ainsi : « quatre solos possibles, tous ainsi épuisés (dont deux par deux fois) ; quatre trios possibles deux fois, tous ainsi épuisés » ; un quatuor quatre fois. L’ordre, le cours et l’ensemble rendent le mouvement d’autant plus inexorable qu’il est sans objet, comme un tapis roulant qui ferait apparaître et disparaître les mobiles.
Le texte de Beckett est parfaitement clair : il s’agit d’épuiser l’espace. Il n’y a pas de doute que les personnages se fatiguent, et leurs pas se feront de plus en plus traînants. Pourtant, la fatigue concerne surtout un aspect mineur de l’entreprise : le nombre de fois où une combinaison possible est réalisée (par exemple deux des duos sont réalisés deux fois, les quatre trios, deux fois, le quatuor quatre fois). Les personnages fatiguent d’après le nombre des réalisation. Mais le possible est accompli, indépendamment de ce nombre, par les personnages épuisés et qui l’épuisent. Le problème est : par rapport à quoi va se définir l’épuisement, qui ne se confond pas avec la fatigue ? Les personnages réalisent et fatiguent aux quatre coins du carré, sur les côtés et les diagonales. Mais ils accomplissent et épuisent au centre du carré, là où les diagonales se croisent. C’est là, dirait-on, la potentialité du carré. La potentialité est un double possible. c’est la possibilité qu’un événement lui-même possible se réalise dans l’espace considéré. La possibilité que quelque chose se réalise, et celle que quelque part le réalise. La potentialité du carré, c’est la possibilité que les quatre corps en mouvement qui le peuplent se rencontrent, par 2, 3 ou 4, suivant l’ordre et le cours de la série. Le centre est précisément l’endroit où ils peuvent se rencontrer ; et leur rencontre, leur collision, n’est pas un événement parmi d’autres, mais la seule possibilité d’événement, c’est-à-dire la potentialité de l’espace correspondant. Epuiser l’espace, c’est en exténuer la potentialité, en rendant toute rencontre impossible. La solution du problème est, dès lors, dans ce léger décrochage central, ce déhanchement, cet écart, ce hiatus, cette ponctuation, cette syncope, rapide esquive ou petit saut qui prévoit la rencontre et la conjure. La répétition n’ôte rien au caractère décisif, absolu, d’un tel geste. Les corps s’évitent respectivement mais ils évitent le centre absolument. Ils se déhanchent au centre pour s’éviter, mais chacun se déhanche en solo pour éviter le centre. Ce qui est dépotentialisé, c’est l’espace. « Piste juste assez large pour qu’un seul corps jamais deux ne s’y croisent ».
Quad est proche d’un ballet. Le concordances générales de l’oeuvre de Beckett avec le ballet moderne sont nombreuses : l’abandon de tout privilège de la stature verticale ; l’agglutination des corps pour tenir debout ; la substitution d’un espace quelconque aux étendues qualifiées ; le remplacement de toute histoire ou narration par un « gestus » comme logique des postures et positions ; la recherche d’un minimalisme ; l’investissement par la danse de la marche et de ses accidents ; la conquête de dissonances gestuelles… Il est normal que Beckett demande aux marcheurs de Quad « une certaine expérience de la danse ». Non seulement les marches l’exigent, mais le hiatus, la ponctuation, la dissonance.
C’est proche aussi d’une oeuvre musicale. Une oeuvre de Beethoven, « Trio du Fantôme » apparaît dans une autre pièce de télévision de Beckett et lui donne son titre. Or le deuxième mouvement du Trio, que Beckett utilise, nous fait assister à la composition, décomposition, recomposition d’un thème à deux motifs, à deux ritournelles. C’est comme la croissance et la décroissance d’un composé plus ou moins dense sur des lignes mélodiques et harmoniques, surface sonore parcourue par un mouvement continu obsédant, obsessionnel. Mais il y a tout autre chose aussi : une sorte d’érosion centrale qui se présente d’abord comme une menace dans les basses, et s’exprime dans le trille ou le flottement du piano, comme si l’on allait quitter la tonalité pour une autre ou pour rien, trouant la surface, plongeant dans une dimension fantomatique où les dissonances viendraient seulement ponctuer le silence. Et c’est bien ce que Beckett souligne, chaque fois qu’il parle de Beethoven : un art des dissonances inouï jusqu’alors, un flottement, un hiatus, « une ponctuation de déhiscence », un accent donné par ce qui s’ouvre, se dérobe et s’abîme, un écart qui ne ponctue plus que le silence d’une fin dernière.
Gilles Deleuze
l’Epuisé in Quad et autres pièces pour la télévision de Samuel Beckett / 1992

Sur Quad et l’Épuisé, voir également : Tentative épuisante / Mécanoscope
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Pour l’abolition de la rétention de sûreté

La rétention de sûreté doit être abolie !

Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, article 3 : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants ».

Malgré l’opposition de très nombreux professionnels et citoyens, la loi instaurant une « rétention de sûreté » qui permet, après l’exécution de la peine de prison, de prolonger – sans limitation de durée et sans infraction – l’enfermement des personnes considérées comme d’une « particulière dangerosité » est entrée en vigueur.

La mise en place d’un tel dispositif relève d’une philosophie de l’enfermement qui dénie à l’homme toute possibilité d’amendement.

La présomption d’innocence devient secondaire et la justice de sûreté prend le pas sur la justice de responsabilité.

Nous ne pouvons accepter un tel modèle de société :

- parce que la rétention de sûreté, comparable dans sa philosophie à la peine de mort, est une peine d’élimination préventive susceptible de graves dérives ;
- parce que la rétention de sûreté ajoute de l’enfermement à la peine de prison, déjà anormalement longue en France au regard des standards européens, et constitue en conséquence un traitement inhumain et dégradant ;
- parce que la rétention de sûreté implique un pronostic arbitraire de la « dangerosité », dont les contours ne peuvent être clairement définis, ni par les psychiatres, ni par les juristes ;
- parce que la rétention de sûreté crée l’illusion du « risque zéro » de récidive par l’exploitation démagogique de la douleur des victimes ;
- parce que la rétention de sûreté témoigne du renoncement des pouvoirs publics à faire de la prison un temps utile à la prévention de la récidive et à la réinsertion ;
- parce que la rétention de sûreté, malgré l’accomplissement de la peine, n’autorise plus l’oubli du crime, réduisant ainsi la personne à son acte criminel passé avec le risque de l’y enfermer à jamais ;
- parce que la rétention de sûreté est une violence institutionnelle inacceptable qui prive les détenus de tout espoir de liberté ;
Pour toutes ces raisons, la rétention de sûreté n’est en aucun cas un instrument de prévention de la récidive et de protection des citoyens.
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Nous appelons tous les professionnels concernés à la résistance contre cette nouvelle disposition répressive, emblématique d’une régression majeure de leurs principes déontologiques.

Nous appelons tous les citoyens à la mobilisation pour l’abolition de la rétention de sûreté, véritable honte pour la France.

Signer la pétition

Gargantua / François Rabelais

Buveurs très illustres et vous, vérolés très précieux,
Dans le dialogue de Platon intitulé le Banquet,
Alcibiade faisant l’éloge de son précepteur Socrate, sans conteste prince des philosophes,
Le déclare, entre autres propos, semblable aux Silènes.
Les Silènes étaient jadis de petites boîtes comme on en voit à présent dans les boutiques des apothicaires.
Au-dessus étaient peintes des figures amusantes et frivoles :
Harpies, satyres, oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants,
Cerfs attelés et autres semblables figures imaginaires,
Arbitrairement inventées pour inciter les gens à rire,
A l’instar de Silène, maître du bon Bacchus.
Mais à l’intérieur, on conservait les fines drogues comme le baume, l’ambre gris, l’amome,
Le musc, la civette, les pierreries et autres produits de grande valeur.
Alcibiade disait que tel était Socrate,
Parce que, ne voyant que son physique et le jugeant sur son aspect extérieur,
Vous n’en auriez pas donné une pelure d’oignon tant il était laid de corps et ridicule en son maintien :
Le nez pointu, le regard d’un taureau, le visage d’un fol, ingénu dans ses moeurs, rustique en son vêtement,
Infortuné au regard de l’argent, malheureux en amour, inapte à tous les offices de la vie publique ;
Toujours riant, toujours prêt à trinquer avec chacun, toujours se moquant, toujours dissimulant son divin savoir.
Mais en ouvrant une telle boîte, vous auriez trouvé au-dedans un céleste et inappréciable ingrédient :
Une intelligence plus qu’humaine, une force d’âme prodigieuse, un invincible courage, une sobriété sans égale,
Une incontestable sérénité, une parfaite fermeté,
Un incroyable détachement envers tout ce pour quoi les humains s’appliquent tant à veiller,
Courir, travailler, naviguer et guerroyer.
A quoi veut aboutir, à votre avis, ce prélude, ce coup d’envoi ?
C’est que vous, mes bons disciples, et quelques autres fols en disponibilité,
Lorsque vous lisez les joyeux titres de certains livres de notre invention comme :
Gargantua, Pantagruel, Fessepinte, la Dignité des Braguettes,
Vous jugez trop facilement qu’il n’y est question au-dedans que de moqueries, pitreries et joyeuses menteries
Vu qu’à l’extérieur l’écriteau (c’est-à-dire le titre) est habituellement compris, sans examen plus approfondi,
Dans le sens de la dérision ou de la plaisanterie.
Mais ce n’est pas avec une telle désinvolture qu’il convient de juger les oeuvres des humains.
Car vous dites vous-mêmes que l’habit ne fait point le moine ;
Et tel a revêtu un habit monacal, qui n’est en dedans rien moins que moine,
Et tel a revêtu une cape espagnole, qui, au fond du coeur, ne doit rien à l’Espagne.
C’est pourquoi il faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce qui y est exposé.
C’est alors que vous vous rendrez compte que l’ingrédient contenu dedans
Est de bien autre valeur que ne le promettait la boîte ;
N’avez-vous jamais attaqué une bouteille au tire-bouchon ? Nom d’un chien !
Rappelez-vous la contenance que vous aviez.
Mais n’avez-vous jamais vu un chien rencontrant un os à moelle ?
C’est, comme le dit Platon au Livre II de la République, la bête la plus philosophe du monde.
Si vous en avez vu un, vous avez pu remarquer avec quelle sollicitude il guette son os,
Avec quel soin il le garde, avec quelle ferveur il le tient, avec quelles précautions il l’entame,
Avec quelle passion il le brise, avec quelle diligence il le suce.
Quel instinct le pousse ? Qu’espère-t-il de son travail, à quel fruit prétend-il ?
A rien de plus qu’un peu de moelle.
A l’exemple de ce chien, il vous convient d’avoir, légers à la poursuite et hardis à l’attaque,
Le discernement de humer, sentir et apprécier ces beaux livres de haute graisse :
Puis, par une lecture attentive et une réflexion assidue,
Rompre l’os et sucer la substantifique moelle
Avec le ferme espoir de devenir avisés et vertueux grâce à cette lecture :
Vous y trouverez un goût plus subtil et une philosophie cachée
Qui vous révélera de très hauts arcanes et d’horrifiques mystères,
En ce qui concerne tant notre religion que, aussi, la situation politique et la gestion des affaires.
A présent, réjouissez-vous, mes amours, et lisez gaiement la suite pour le plaisir du corps et la santé des reins !
Mais écoutez, vits d’ânes, et puisse le chancre vous faucher les jambes !
Souvenez-vous de boire à ma santé pour la pareille et je vous ferai raison
Subito presto !
François Rabelais
Gargantua / 1535
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