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Archive mensuelle de novembre 2008

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Doubles-jeux / Sophie Calle

De l’Obéissance (Livre I)
Comme le Coeur Concilie les Choses Contraires, la Cérémonie du C m’a conduite dans un Confessionnal Confesser ma Cécité et mes Carences Concernant la Croyance. Au Curé, j’ai Concédé ne pas être Convertie à la Confession Catholique. Sans Chercher Chicane, Constatant qu’un Contrat de Confiance entre Créature et Créateur n’était pas Conclu, Ce Clerc ne Consentit ni ne Céda Car Cautionner une Comédie, être Complice d’une Caricature, C’était Carrément Contraire à son Credo, sa Conscience. Cependant, par Charité Chrétienne et pour Contourner Cette Contrariété, il me Conseilla Ce Compromis, Cette Combine Commode : Confier sans Cérémonie mon Cas au Ciel. Conséquemment, j’ai Conté sous Cape Certains de mes Crimes Caractéristiques : Cette Capacité à me Comporter Comme une Chipie, Capricieuse, Cancanière, Cachottière, Coquine, Concupiscente, Coquette, qui Constamment Choisit de Comploter, Casser le Consensus, se Chamailler, Chipote sans Conviction si on lui Cède de la Cocaïne, et dont le Caractère Cynique et Cruel la Conduit à Chérir la Corrida. J’ai Couronné Ce Conciliabule d’une Capitulation en Consacrant, Conformément à la Coutume, Cinq Cierges au Christ.

L’Hôtel (Livre V)
Chambre 26. 28 février / 1er mars
Samedi 18 février. 11h. J’entre au 26. Maintenant, je me dirige immédiatement vers ce qui m’attire, ici la paire d’escarpins noirs rembourrés avec du papier. Les deux lits jumeaux sont défaits. Des pyjamas en pilou sont posés sur les oreillers ; celui de droite est vert à bords blancs, celui de gauche, rouge à bords bleus. Sur la table de nuit de gauche, une paire de lunettes, un ours en peluche et une trousse à ongles. Dans le tiroir, de celle de droite, trois revues pornographiques : Tenera Notte, Caballo et Super. J’ouvre l’armoire. J’y trouve un pull-over brodé avec un gilet assorti. Dans les tiroirs trois chemisiers, trois pull-overs, un pantalon. Aucun vêtement masculin. Dans la salle de bains, deux trousses de toilette contenant chacune des produits de maquillage. J’ouvre le sac de voyage. J’y trouve une cartouche de cigarettes Marlboro, un grand nombre de culottes bleu clair, une écharpe, et une pochette en cuir avec à l’intérieur un passeport au nom d’Anna L., cheveux châtains, 1,53m, née en 1956 à Milan, naturalisée suisse, ainsi qu’un document établi au nom d’Anna L., fixant la durée de ses repos professionnels ; j’apprends qu’elle est conductrice de poids lourds. Je découvre également qu’elle suit des cours de sauvetage et qu’elle possède une Lancia Fulvia.
Dans les poches de la valise, un fouillis de mouchoirs, de papier journal… et quelques documents : des billets de la Tombola moderna, une carte d’identité au nom de Carla P., Italienne, vendeuse, habitant Padoue, une photo de mariage (la mariée est Anna L., le marié porte barbe et lunettes) et une série de photographies qui représentent une scène de pêche à laquelle participent trois femmes : je reconnais Carla et Anna.
Dimanche 1er mars. 11h10. Apparemment pas de changements notoires dans la chambre. Les pyjamas sont à leur place respective. Le rouge à gauche, le vert à droite. En ouvrant le tiroir de la table de nuit, je constate que les revues pornos ont été manipulées. C’est maintenant Terena Notte qui est en haut de la pile. Le ménage est fini. A mon tour, je les feuillette.
Lundi 2. 10h. Elles sont parties. Sur la table de nuit de gauche, deux verres, sur celle de droite, deux bouteilles de Coca-Cola. Elles ont laisssé, en souvenir de leur passage, leurs magazines dans la corbeille.
Sophie Calle
Doubles-jeux / 1998
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De quel réel cette crise est-elle le spectacle ? / Alain Badiou

Telle qu’on nous la présente, la crise planétaire de la finance ressemble à un de ces mauvais films concoctés par l’usine à succès préformés qu’on appelle aujourd’hui le « cinéma ». Rien n’y manque, y compris les rebondissements qui terrorisent : impossible d’empêcher le vendredi noir, tout s’écroule, tout va s’écrouler…
Mais l’espoir demeure. Sur le devant de la scène, hagards et concentrés comme dans un film catastrophe, la petite escouade des puissants, les pompiers du feu monétaire, les Sarkozy, Paulson, Merkel, Brown et autres Trichet, engouffrent dans le trou central des milliers de milliards. « Sauver les banques ! » Ce noble cri humaniste et démocratique jaillit de toutes les poitrines politiques et médiatiques. Pour les acteurs directs du film, c’est-à-dire les riches, leurs servants, leurs parasites, ceux qui les envient et ceux qui les encensent, un happy end, je le crois, je le sens, est inévitable, compte tenu de ce que sont aujourd’hui et le monde, et les politiques qui s’y déploient.
Tournons-nous plutôt vers les spectateurs de ce show, la foule abasourdie qui entend comme un vacarme lointain l’hallali des banques aux abois, devine les week-ends harassants de la glorieuse petite troupe des chefs de gouvernement, voit passer des chiffres aussi gigantesques qu’obscurs, et y compare machinalement les ressources qui sont les siennes, ou même, pour une part très considérable de l’humanité, la pure et simple non-ressource qui fait le fond amer et courageux à la fois de sa vie. Je dis que là est le réel, et que nous n’y aurons accès qu’en nous détournant de l’écran du spectacle pour considérer la masse invisible de ceux pour qui le film catastrophe, dénouement à l’eau de rose compris (Sarkozy embrasse Merkel, et tout le monde pleure de joie), ne fut jamais qu’un théâtre d’ombres.
On a souvent parlé ces dernières semaines de « l’économie réelle » (la production des biens). On lui a opposé l’économie irréelle (la spéculation) d’où venait tout le mal, vu que ses agents étaient devenus « irresponsables », « irrationnels », et « prédateurs ». Cette distinction est évidemment absurde. Le capitalisme financier est depuis cinq siècles une pièce majeure du capitalisme en général. Quant aux propriétaires et animateurs de ce système, ils ne sont, par définition, « responsables » que des profits, leur « rationalité » est mesurable aux gains, et prédateurs, non seulement ils le sont, mais ont le devoir de l’être.
Il n’y a donc rien de plus « réel » dans la soute de la production capitaliste que dans son étage marchand ou son compartiment spéculatif. Le retour au réel ne saurait être le mouvement qui conduit de la mauvaise spéculation « irrationnelle » à la saine production. Il est celui du retour à la vie, immédiate et réfléchie, de tous ceux qui habitent ce monde. C’est de là qu’on peut observer sans faiblir le capitalisme, y compris le film catastrophe qu’il nous impose ces temps-ci. Le réel n’est pas ce film, mais la salle.
Que voit-on, ainsi détourné, ou retourné ? On voit, ce qui s’appelle voir, des choses simples et connues de longue date : le capitalisme n’est qu’un banditisme, irrationnel dans son essence et dévastateur dans son devenir. Il a toujours fait payer quelques courtes décennies de prospérité sauvagement inégalitaires par des crises où disparaissaient des quantités astronomiques de valeurs, des expéditions punitives sanglantes dans toutes les zones jugées par lui stratégiques ou menaçantes, et des guerres mondiales où il se refaisait une santé.
Laissons au film-crise, ainsi revu, sa force didactique. Peut-on encore oser, face à la vie des gens qui le regardent, nous vanter un système qui remet l’organisation de la vie collective aux pulsions les plus basses, la cupidité, la rivalité, l’égoïsme machinal ? Faire l’éloge d’une « démocratie » où les dirigeants sont si impunément les servants de l’appropriation financière privée qu’ils étonneraient Marx lui-même, qui qualifiait pourtant déjà les gouvernements, il y a cent soixante ans, de « fondés de pouvoir du capital » ? Affirmer qu’il est impossible de boucher le trou de la « Sécu », mais qu’on doit boucher sans compter les milliards le trou des banques ?
La seule chose qu’on puisse désirer dans cette affaire est que ce pouvoir didactique se retrouve dans les leçons tirées par les peuples, et non par les banquiers, les gouvernements qui les servent et les journaux qui servent les gouvernements, de toute cette sombre scène. Je vois deux niveaux articulés de ce retour du réel. Le premier est clairement politique. Comme le film l’a montré, le fétiche « démocratique » n’est que service empressé des banques. Son vrai nom, son nom technique, je le propose depuis longtemps, est : capitalo-parlementarisme. Il convient donc, comme de multiples expériences depuis vingt ans ont commencé à le faire, d’organiser une politique d’une nature différente.
Elle est et sera sans doute longtemps très à distance du pouvoir d’Etat, mais peu importe. Elle commence au ras du réel, par l’alliance pratique des gens les plus immédiatement disponibles pour l’inventer : les prolétaires nouveaux venus, d’Afrique ou d’ailleurs, et les intellectuels héritiers des batailles politiques des dernières décennies. Elle s’élargira en fonction de ce qu’elle saura faire, point par point. Elle n’entretiendra aucune espèce de rapport organique avec les partis existants et le système, électoral et institutionnel, qui les fait vivre. Elle inventera la nouvelle discipline de ceux qui n’ont rien, leur capacité politique, la nouvelle idée de ce que serait leur victoire.
Le second niveau est idéologique. Il faut renverser le vieux verdict selon lequel nous serions dans « la fin des idéologies ». Nous voyons très clairement aujourd’hui que cette prétendue fin n’a d’autre réalité que le mot d’ordre « sauvons les banques ». Rien n’est plus important que de retrouver la passion des idées, et d’opposer au monde tel qu’il est une hypothèse générale, la certitude anticipée d’un tout autre cours des choses. Au spectacle malfaisant du capitalisme, nous opposons le réel des peuples, de l’existence de tous dans le mouvement propre des idées. Le motif d’une émancipation de l’humanité n’a rien perdu de sa puissance. Le mot « communisme », qui a longtemps nommé cette puissance, a certes été avili et prostitué.
Mais, aujourd’hui, sa disparition ne sert que les tenants de l’ordre, que les acteurs fébriles du film catastrophe. Nous allons le ressusciter, dans sa neuve clarté. Qui est aussi son ancienne vertu, quand Marx disait du communisme qu’il « rompait de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles » et qu’il faisait surgir « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ».
Rupture totale avec le capitalo-parlementarisme, politique inventée au ras du réel populaire, souveraineté de l’idée : tout est là, qui nous déprend du film de la crise et nous rend à la fusion de la pensée vive et de l’action organisée.
Alain Badiou
Article paru dans le Monde / 18 octobre 2008
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Nous autres / Ievgueni Zamiatine

Je suis seul, dans ces mêmes couloirs sans fin, sous un ciel muet en béton. De l’eau goutte quelque part sur la pierre. Je me trouve devant la porte opaque et lourde d’où vient une rumeur sourde…
« Elle m’avait dit qu’elle viendrait me prendre à seize heures précises. Il est seize heures dix ; seize heures quinze, et personne encore. »
En une seconde, je suis redevenu l’ancien moi, qui avait peur lorsque cette porte s’ouvrait ; je me décide à attendre encore cinq minutes et, si elle n’est pas venue…
L’eau tombe goutte à goutte quelque part sur la pierre. Personne ! Je pense avec joie que je suis sauvé et reviens lentement le long du couloir. Le point tremblant de la petite lampe devient de plus en plus trouble…
Une porte s’ouvre avec fracas derrière moi. J’entends un bruit de pas rapides, répercuté par le plafond et les murs. Elle vole vers moi, légèrement essoufflée et respirant par la bouche.
« Je savais que tu serais ici, que tu viendrais. Je savais que tu… »
Les lances de ses cils s’entrouvrent, me laissent entrer et… Comment raconter ce qui se passe en moi lorsque s’accomplit ce rite ancien, absurde et merveilleux, lorsque ses lèvres touchent les miennes ? En quelle équation formuler ce tourbillon qui passe d’elle tout entier en mon âme ? Oui, dans mon âme, vous pouvez rire si vous voulez.
Elle lève les paupières lentement et avec effort ; c’est également avec effort qu’elle prononce :
« Non. Maintenant, allons. »
La porte s’est ouverte. Les marches sont vieilles et usées. J’entends un bruit violent et insupportablement varié, des sifflements. Une lumière apparaît…

Vingt-quatre heures ont passé. J’ai eu le temps de méditer un peu sur ce que j’ai vu ; mais malgré tout, il m’est extrêmement difficile d’en donner une description même approchée. C’est comme si une bombe avait éclaté dans ma tête ; il ne reste plus que des bouches ouvertes, des ailes, des cris, des feuilles, des paroles, des pierres, le tout l’un sur l’autre, en tas…
Je me souviens que ma première pensée fut : « Vite, en arrière, au galop. » J’avais compris que pendant mon attente dans les couloirs, ils avaient percé ou détruit le Mur Vert. Une vague énorme s’était précipitée sur nous et avait submergé notre ville purgée du monde inférieur.
C’est ce que je murmurai à I. Elle se mit à rire :
« Mais non. Nous sommes simplement passés de l’autre côté du Mur Vert… »
J’ouvris les yeux et me vis face à face pour de vrai, avec ce que les vivants avaient vu jusqu’alors réduit mille fois, affaibli et estompé par le verre trouble du Mur.
Le soleil n’était plus notre soleil, également réparti sur la glace de la chaussée, il se décomposait en je ne sais quels débris vivants, en taches mouvantes, qui vous aveuglaient et vous donnaient le vertige. Les arbres ressemblaient à des chandelles dressées vers le ciel, à des toiles d’araignée, à des pattes tordues, à des fontaines vertes et muettes… Tout cela se déplaçait, remuait, bruissait. Une boule velue rampa sous mes pieds. Je me sentais rivé au sol, incapable d’avancer : je n’avais pas une surface plane sous mes pieds, mais quelque chose de dégoûtamment mou et vivant, de vert, d’élastique.
J’étais abasourdi, étranglé – je crois que c’est le mot qui convient le mieux. Je me cramponnais par les deux bras à une branche.
« Ce n’est rien, ce n’est rien. Cela va passer. Allons, venez. »
Je vis, à côté de I, sur le tapis vert en perpétuel mouvement, un profil très mince, découpé dans du papier, que je reconnaissais. C’était le docteur. Ils m’avaient empoigné par les bras et me traînaient en riant. Mes pieds s’enchevêtraient, glissaient. Je me sentais plongé dans une mer de bruit de mousse, de branches, de feuilles, de sifflements…
Les arbres s’écartèrent ; je vis une plaine verte où s’agitaient des hommes, ou, pour mieux dire, des êtres.
Le plus difficile est arrivé, car ce qui suit sort des bornes de toute vraisemblance. Je compris pourquoi I n’avait jamais parlé franchement : je ne l’aurais pas crue, même elle. Il se peut que demain je ne me croie plus en lisant ces lignes.
Sur cette plaine, autour d’une pierre nue et jaune en forme de crâne, bourdonnait une foule de trois à quatre cents êtres, appelons-les « êtres » car je ne sais comment les nommer autrement. Je ne vis tout d’abord que nos unifs gris-bleu, comme dans une foule on ne voit en premier lieu que les visages connus. Une seconde plus tard je distinguai, parmi les unifs, des gens, ce ne pouvait être que des gens, noirs, roux, dorés, bruns, etc. Ils étaient tous sans vêtement mais recouverts d’un poil court et brillant comme celui du cheval empaillé qui se trouve au Musée Préhistorique. Les visages de leurs femelles étaient exactement comme ceux de nos femmes : rosés et sans poils. Leurs seins étaient lisses et également sans poils, ronds, fermes, d’une magnifique forme géométrique. Quant aux mâles, ils n’avaient de lisse, comme nos ancêtres, qu’une partie de leur visage.
Tout cela était tellement incroyable et inattendu que je restais immobile et regardais tranquillement, je le répète, tranquillement. J’étais comme une balance dont un des plateaux est trop chargé : quelque poids que vous y ajoutiez, elle ne bougera plus…
Je me sentis brusquement seul : I n’était plus avec moi et je ne savais pas de quel côté ni comment elle avait disparu. Je n’avais autour de moi que ces êtres aux poils brillants. Je saisis une épaule noire et chaude :
« Ecoutez, au nom du Bienfaiteur, vous ne savez pas où elle est ? Il y a une minute… »
Des sourcils velus et sévères me regardèrent :
« Chut ! Plus bas ! » Il fit un signe vers le centre, où se dressait la pierre jaune.
Je l’aperçus là-haut, au-dessus des têtes. Le soleil venait de son côté pour me frapper droit dans les yeux, aussi se détachait-elle comme une aiguille noire sur le fond bleu du ciel. Les nuages glissaient à peine plus haut qu’elle, et il me sembla que ce n’étaient pas les nuages, mais la pierre, avec elle dessus, et la foule avec la clairière, qui voguaient silencieusement comme un navire ; la terre était légère et flottait sous les pieds…
« Frères » c’était elle, « Frères vous savez tous que, de l’autre côté du Mur, dans la ville, on construit l’Intégral. Vous savez que le jour est proche où nous détruirons ce Mur, et tous les autres, pour que le vent des forêts souffle d’un bout de la terre à l’autre. L’Intégral doit porter ces murs dans des milliers d’autres terres qui ce soir encore scintilleront à travers les feuilles de la nuit. »
Des vagues, de l’écume, du vent frappèrent la pierre :
« A bas l’Intégral ! A bas l’Intégral !
- Non, frères ! l’Intégral doit être à nous. Il sera à nous. Le jour où il s’envolera vers le ciel, nous serons dedans. Le Constructeur de l’Intégral est avec nous. Il a franchi le Mur. Il m’a accompagnée ici pour être parmi nous. Vive le Constructeur !

Je me sentis soulevé et vis sous moi des têtes, des bouches hurlantes, des bras levés et abaissés. C’était extrêmement étrange et enivrant : je me sentais au-dessus de tous, j’étais à moi seul un monde. Je cessai d’être une partie pour devenir un tout.
Je me trouvai près de la pierre, le corps meurtri, heureux et rompu, comme après une étreinte amoureuse. J’étais baigné de soleil et de voix, le sourire de I descendait vers moi. A mes côtés se trouvait une femme toute dorée aux cheveux blonds, qui dégageait une odeur d’herbes aromatiques. Elle tenait dans ses mains une coupe qui paraissait être de bois et qu’elle me tendit après y avoir trempé ses lèvres rouges ; j’y bus avidement, en fermant les yeux, je bus des étincelles froides et piquantes pour calmer le feu qui me brûlait.
Mon sang et le monde environnant se mirent à tourner mille fois plus vite. La terre volait comme une plume. Tout me devint clair et simple.
Je vis sur la pierre le mot « Méphi » en lettres énormes, et il me parut que c’était un fil solide qui reliait tout. Une image grossière était dessinée sur ce roc, représentant un corps transparent qui avait, à la place du coeur, un charbon ardent couleur framboise. Il me sembla que je comprenais ce charbon, ou plutôt non, je le sentais de la même façon que je sentais, sans l’entendre, chaque parole de I. Je compris qu’un seul coeur bat en nous tous, que nous allons tous nous envoler, comme l’autre jour les oiseaux au-dessus du Mur…
Une voix forte s’éleva dans la masse des corps haletants : « Mais c’est fou ! »
Il me semble que c’était moi, oui, je crois bien que c’était moi qui sautai sur la pierre. Je vis de là le soleil et les têtes qui, sur le fond bleu, formaient une scie aux dents vertes.
Je criai :
« Il faut qu’ils perdent tous la tête, c’est indispensable qu’ils perdent la tête le plus tôt possible. Cela ne fait aucun doute ! »
I était à côté de moi. Son sourire formait deux traits sombres partant des coins de la bouche. Je sentais un charbon en moi et j’éprouvai un instant une sensation douloureuse de légèreté, c’était délicieux…
Puis, de tout cela il ne resta plus que des fragments épars.
Un oiseau volait lentement et bas. Je vis qu’il était vivant comme moi. Il tournait la tête comme nous à droite et à gauche ; ses yeux noirs et ronds s’enfoncèrent dans les miens…
J’aperçus un dos couvert d’un poil brillant, couleur d’ivoire. Un insecte noir aux ailes minuscules et transparentes rampait sur ce dos qui tressaillit deux fois pour le chasser.
Des gens étaient couchés dans cette ombre et mâchaient quelque chose ressemblant à la nourriture légendaire des anciens : un fruit long et jaune et un morceau d’une matière noire. On me fourra un de ces fruits dans la main et je ne sus pas si je pouvais le manger ou non.
Et puis, encore, des têtes, des jambes, des bras, des bouches. Les visages apparaissaient pendant une seconde et se perdaient. Ils éclataient comme des bulles. J’aperçus un instant ou peut-être je crus voir les oreilles en éventail.
Je serrais le bras de I de toutes mes forces.
« Qu’y a-t-il ?
- Il est ici… Il m’a semblé…
- Qui, il ?
- A l’instant… dans la foule… S… »
Ses sourcils noirs et fins remontèrent vers les tempes et formèrent un triangle avec son sourire.
Je ne compris pas pourquoi elle souriait, ni comment elle pouvait sourire.
« Tu ne comprends pas, I, tu ne comprends pas ce que cela veut dire si l’un d’eux est ici ?
- Tu es drôle. Leur viendra-t-il à l’idée que nous sommes de l’autre côté du Mur ? Souviens-toi, as-tu jamais pensé que ce fût possible ? Ils nous cherchent là-bas, laisse-les. Tu as le délire. »
Elle souriait légèrement, joyeusement – et moi de même. La terre était ivre, gaie, légère, et flottait.
Ievgueni Zamiatine
Nous autres / 1920
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