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Archive journalière du 16 nov 2008

Nous autres / Ievgueni Zamiatine

Je suis seul, dans ces mêmes couloirs sans fin, sous un ciel muet en béton. De l’eau goutte quelque part sur la pierre. Je me trouve devant la porte opaque et lourde d’où vient une rumeur sourde…
« Elle m’avait dit qu’elle viendrait me prendre à seize heures précises. Il est seize heures dix ; seize heures quinze, et personne encore. »
En une seconde, je suis redevenu l’ancien moi, qui avait peur lorsque cette porte s’ouvrait ; je me décide à attendre encore cinq minutes et, si elle n’est pas venue…
L’eau tombe goutte à goutte quelque part sur la pierre. Personne ! Je pense avec joie que je suis sauvé et reviens lentement le long du couloir. Le point tremblant de la petite lampe devient de plus en plus trouble…
Une porte s’ouvre avec fracas derrière moi. J’entends un bruit de pas rapides, répercuté par le plafond et les murs. Elle vole vers moi, légèrement essoufflée et respirant par la bouche.
« Je savais que tu serais ici, que tu viendrais. Je savais que tu… »
Les lances de ses cils s’entrouvrent, me laissent entrer et… Comment raconter ce qui se passe en moi lorsque s’accomplit ce rite ancien, absurde et merveilleux, lorsque ses lèvres touchent les miennes ? En quelle équation formuler ce tourbillon qui passe d’elle tout entier en mon âme ? Oui, dans mon âme, vous pouvez rire si vous voulez.
Elle lève les paupières lentement et avec effort ; c’est également avec effort qu’elle prononce :
« Non. Maintenant, allons. »
La porte s’est ouverte. Les marches sont vieilles et usées. J’entends un bruit violent et insupportablement varié, des sifflements. Une lumière apparaît…

Vingt-quatre heures ont passé. J’ai eu le temps de méditer un peu sur ce que j’ai vu ; mais malgré tout, il m’est extrêmement difficile d’en donner une description même approchée. C’est comme si une bombe avait éclaté dans ma tête ; il ne reste plus que des bouches ouvertes, des ailes, des cris, des feuilles, des paroles, des pierres, le tout l’un sur l’autre, en tas…
Je me souviens que ma première pensée fut : « Vite, en arrière, au galop. » J’avais compris que pendant mon attente dans les couloirs, ils avaient percé ou détruit le Mur Vert. Une vague énorme s’était précipitée sur nous et avait submergé notre ville purgée du monde inférieur.
C’est ce que je murmurai à I. Elle se mit à rire :
« Mais non. Nous sommes simplement passés de l’autre côté du Mur Vert… »
J’ouvris les yeux et me vis face à face pour de vrai, avec ce que les vivants avaient vu jusqu’alors réduit mille fois, affaibli et estompé par le verre trouble du Mur.
Le soleil n’était plus notre soleil, également réparti sur la glace de la chaussée, il se décomposait en je ne sais quels débris vivants, en taches mouvantes, qui vous aveuglaient et vous donnaient le vertige. Les arbres ressemblaient à des chandelles dressées vers le ciel, à des toiles d’araignée, à des pattes tordues, à des fontaines vertes et muettes… Tout cela se déplaçait, remuait, bruissait. Une boule velue rampa sous mes pieds. Je me sentais rivé au sol, incapable d’avancer : je n’avais pas une surface plane sous mes pieds, mais quelque chose de dégoûtamment mou et vivant, de vert, d’élastique.
J’étais abasourdi, étranglé – je crois que c’est le mot qui convient le mieux. Je me cramponnais par les deux bras à une branche.
« Ce n’est rien, ce n’est rien. Cela va passer. Allons, venez. »
Je vis, à côté de I, sur le tapis vert en perpétuel mouvement, un profil très mince, découpé dans du papier, que je reconnaissais. C’était le docteur. Ils m’avaient empoigné par les bras et me traînaient en riant. Mes pieds s’enchevêtraient, glissaient. Je me sentais plongé dans une mer de bruit de mousse, de branches, de feuilles, de sifflements…
Les arbres s’écartèrent ; je vis une plaine verte où s’agitaient des hommes, ou, pour mieux dire, des êtres.
Le plus difficile est arrivé, car ce qui suit sort des bornes de toute vraisemblance. Je compris pourquoi I n’avait jamais parlé franchement : je ne l’aurais pas crue, même elle. Il se peut que demain je ne me croie plus en lisant ces lignes.
Sur cette plaine, autour d’une pierre nue et jaune en forme de crâne, bourdonnait une foule de trois à quatre cents êtres, appelons-les « êtres » car je ne sais comment les nommer autrement. Je ne vis tout d’abord que nos unifs gris-bleu, comme dans une foule on ne voit en premier lieu que les visages connus. Une seconde plus tard je distinguai, parmi les unifs, des gens, ce ne pouvait être que des gens, noirs, roux, dorés, bruns, etc. Ils étaient tous sans vêtement mais recouverts d’un poil court et brillant comme celui du cheval empaillé qui se trouve au Musée Préhistorique. Les visages de leurs femelles étaient exactement comme ceux de nos femmes : rosés et sans poils. Leurs seins étaient lisses et également sans poils, ronds, fermes, d’une magnifique forme géométrique. Quant aux mâles, ils n’avaient de lisse, comme nos ancêtres, qu’une partie de leur visage.
Tout cela était tellement incroyable et inattendu que je restais immobile et regardais tranquillement, je le répète, tranquillement. J’étais comme une balance dont un des plateaux est trop chargé : quelque poids que vous y ajoutiez, elle ne bougera plus…
Je me sentis brusquement seul : I n’était plus avec moi et je ne savais pas de quel côté ni comment elle avait disparu. Je n’avais autour de moi que ces êtres aux poils brillants. Je saisis une épaule noire et chaude :
« Ecoutez, au nom du Bienfaiteur, vous ne savez pas où elle est ? Il y a une minute… »
Des sourcils velus et sévères me regardèrent :
« Chut ! Plus bas ! » Il fit un signe vers le centre, où se dressait la pierre jaune.
Je l’aperçus là-haut, au-dessus des têtes. Le soleil venait de son côté pour me frapper droit dans les yeux, aussi se détachait-elle comme une aiguille noire sur le fond bleu du ciel. Les nuages glissaient à peine plus haut qu’elle, et il me sembla que ce n’étaient pas les nuages, mais la pierre, avec elle dessus, et la foule avec la clairière, qui voguaient silencieusement comme un navire ; la terre était légère et flottait sous les pieds…
« Frères » c’était elle, « Frères vous savez tous que, de l’autre côté du Mur, dans la ville, on construit l’Intégral. Vous savez que le jour est proche où nous détruirons ce Mur, et tous les autres, pour que le vent des forêts souffle d’un bout de la terre à l’autre. L’Intégral doit porter ces murs dans des milliers d’autres terres qui ce soir encore scintilleront à travers les feuilles de la nuit. »
Des vagues, de l’écume, du vent frappèrent la pierre :
« A bas l’Intégral ! A bas l’Intégral !
- Non, frères ! l’Intégral doit être à nous. Il sera à nous. Le jour où il s’envolera vers le ciel, nous serons dedans. Le Constructeur de l’Intégral est avec nous. Il a franchi le Mur. Il m’a accompagnée ici pour être parmi nous. Vive le Constructeur !

Je me sentis soulevé et vis sous moi des têtes, des bouches hurlantes, des bras levés et abaissés. C’était extrêmement étrange et enivrant : je me sentais au-dessus de tous, j’étais à moi seul un monde. Je cessai d’être une partie pour devenir un tout.
Je me trouvai près de la pierre, le corps meurtri, heureux et rompu, comme après une étreinte amoureuse. J’étais baigné de soleil et de voix, le sourire de I descendait vers moi. A mes côtés se trouvait une femme toute dorée aux cheveux blonds, qui dégageait une odeur d’herbes aromatiques. Elle tenait dans ses mains une coupe qui paraissait être de bois et qu’elle me tendit après y avoir trempé ses lèvres rouges ; j’y bus avidement, en fermant les yeux, je bus des étincelles froides et piquantes pour calmer le feu qui me brûlait.
Mon sang et le monde environnant se mirent à tourner mille fois plus vite. La terre volait comme une plume. Tout me devint clair et simple.
Je vis sur la pierre le mot « Méphi » en lettres énormes, et il me parut que c’était un fil solide qui reliait tout. Une image grossière était dessinée sur ce roc, représentant un corps transparent qui avait, à la place du coeur, un charbon ardent couleur framboise. Il me sembla que je comprenais ce charbon, ou plutôt non, je le sentais de la même façon que je sentais, sans l’entendre, chaque parole de I. Je compris qu’un seul coeur bat en nous tous, que nous allons tous nous envoler, comme l’autre jour les oiseaux au-dessus du Mur…
Une voix forte s’éleva dans la masse des corps haletants : « Mais c’est fou ! »
Il me semble que c’était moi, oui, je crois bien que c’était moi qui sautai sur la pierre. Je vis de là le soleil et les têtes qui, sur le fond bleu, formaient une scie aux dents vertes.
Je criai :
« Il faut qu’ils perdent tous la tête, c’est indispensable qu’ils perdent la tête le plus tôt possible. Cela ne fait aucun doute ! »
I était à côté de moi. Son sourire formait deux traits sombres partant des coins de la bouche. Je sentais un charbon en moi et j’éprouvai un instant une sensation douloureuse de légèreté, c’était délicieux…
Puis, de tout cela il ne resta plus que des fragments épars.
Un oiseau volait lentement et bas. Je vis qu’il était vivant comme moi. Il tournait la tête comme nous à droite et à gauche ; ses yeux noirs et ronds s’enfoncèrent dans les miens…
J’aperçus un dos couvert d’un poil brillant, couleur d’ivoire. Un insecte noir aux ailes minuscules et transparentes rampait sur ce dos qui tressaillit deux fois pour le chasser.
Des gens étaient couchés dans cette ombre et mâchaient quelque chose ressemblant à la nourriture légendaire des anciens : un fruit long et jaune et un morceau d’une matière noire. On me fourra un de ces fruits dans la main et je ne sus pas si je pouvais le manger ou non.
Et puis, encore, des têtes, des jambes, des bras, des bouches. Les visages apparaissaient pendant une seconde et se perdaient. Ils éclataient comme des bulles. J’aperçus un instant ou peut-être je crus voir les oreilles en éventail.
Je serrais le bras de I de toutes mes forces.
« Qu’y a-t-il ?
- Il est ici… Il m’a semblé…
- Qui, il ?
- A l’instant… dans la foule… S… »
Ses sourcils noirs et fins remontèrent vers les tempes et formèrent un triangle avec son sourire.
Je ne compris pas pourquoi elle souriait, ni comment elle pouvait sourire.
« Tu ne comprends pas, I, tu ne comprends pas ce que cela veut dire si l’un d’eux est ici ?
- Tu es drôle. Leur viendra-t-il à l’idée que nous sommes de l’autre côté du Mur ? Souviens-toi, as-tu jamais pensé que ce fût possible ? Ils nous cherchent là-bas, laisse-les. Tu as le délire. »
Elle souriait légèrement, joyeusement – et moi de même. La terre était ivre, gaie, légère, et flottait.
Ievgueni Zamiatine
Nous autres / 1920
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